Le coup de foudre (2/2) : des jeunes filles en fleurs de Proust aux gos d’Atl4s

Après avoir confronté le morceau « Danse » de Lomepal à la scène de rencontre de La Princesse de Clèves, nous poursuivons notre exploration du coup de foudre, de la littérature au rap. Cette fois, nous analysons « Beretta » du groupe Atl4s (seulement S-Cap et Lasco dans ce morceau), en le comparant à un extrait du roman de Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs (tome 2 d’À la recherche du temps perdu, 1919), lorsque le narrateur aperçoit pour la première fois le groupe des « jeunes filles en fleurs », et plus particulièrement le personnage d’Albertine, son futur grand amour.

 

UNE APPARITION AU SEIN D’UN GROUPE

Le premier point commun que l’on peut observer entre « Beretta » et le texte de Proust, c’est que la scène de rencontre est racontée à la première personne et du point de vue masculin : S-Cap et Lasco d’un côté, le narrateur de l’autre (que l’on a tendance à confondre avec Proust lui-même). On ne sait pas ce que pense la fille en face. De plus, le personnage masculin est statique : dans la chanson d’Atl4s, il est « posé sur le coin », et chez Proust, il attend sa grand-mère devant le Grand-Hôtel. Face à lui, le personnage féminin est en mouvement et passe devant ses yeux, c’est une apparition fugitive, qui va disparaître si on ne l’arrête pas (comme dans le poème de Baudelaire « À une passante »).

Mais ce qui justifie vraiment le rapprochement, c’est que la rencontre ne se fait pas en tête à tête, mais au sein d’un groupe. C’est ce qui est précisé dès la première phrase de « Beretta » : « Elle est passée devant moi avec ses gos », et répété ensuite. Chez Proust, le narrateur adolescent se trouve à Balbec (ville normande fictive, au bord de l’océan). Posté devant le Grand-Hôtel, il voit passer un groupe de jeunes filles sur la digue. Elles attirent son regard immédiatement :

[…] presque encore à l’extrémité de la digue où elles faisaient mouvoir une tâche singulière, je vis s’avancer cinq ou six fillettes aussi différentes, par l’aspect et par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé à Balbec […]

L’ensemble du groupe a quelque chose de séduisant. Certes, Proust n’écrit pas « dans son équipe que d’la frappe » comme Atl4s, mais son personnage est subjugué par toutes les jeunes filles, dont la réunion forme « une beauté fluide, collective et mobile ».

Au sein du groupe, une personne en particulier se détache. Chez Atl4s, cela se fait très rapidement : la fille en question est désignée par le pronom personnel singulier « elle » dès la première phrase, elle est remarquée et isolée tout de suite. Chez Proust en revanche, cela prend plus de temps. Le narrateur est tellement fasciné par le groupe qu’il peine à distinguer les différentes personnes qui le composent :

[…] elles avaient toutes de la beauté ; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d’instants et sans oser les regarder fixement que je n’avais encore individualisé aucune d’elles.

Il faut plusieurs pages pour qu’il les différencie, et à ce moment-là il n’y en a aucune qui se distingue plus que les autres : elles ont toutes quelque chose d’attirant. Puis le personnage d’Albertine (dont on ne connaît pas encore le prénom) finit par se détacher, et lui fait une impression plus forte que les autres :

Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et rieurs […]

Comme souvent dans les scènes de rencontre, c’est par l’échange d’un regard que se produit le coup de foudre (l’exemple le plus connu est dans L’Éducation sentimentale de Flaubert, avec la célèbre formule « leurs yeux se rencontrèrent »). Dans la suite du texte, le narrateur insiste sur l’importance des yeux :

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait […] ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté.

On retrouve ici le topos des yeux, miroirs de l’âme, l’idée que c’est en regardant quelqu’un dans les yeux que l’on peut accéder à son intériorité mystérieuse. La thématique est moins développée dans la chanson d’Atl4s, mais l’importance des yeux est soulignée par Lasco dans son couplet : « J’adore ton regard mais j’te préfère sans maquillage ». Au-delà du compliment physique, l’éloge du naturel (par opposition au maquillage) peut aussi faire penser à l’intériorité : c’est quand les yeux sont le plus au naturel que l’on peut le plus se rapprocher de la vérité de la personne.

Photo Roxane Peyronnenc

LE PHYSIQUE ET L’ATTITUDE

Nous avons vu dans quel contexte avait lieu le coup de foudre. Mais qu’est-ce qui attire chez l’autre, exactement ?

Il y a d’abord le physique, évidemment, puisque c’est une rencontre qui passe par le sens de la vue : on voit passer l’autre, on l’observe, mais on ne lui a pas encore parlé. La beauté de la fille est soulignée dans « Beretta » : « elle est trop belle », « j’ai vu ses formes, nan nan, j’m’en remets pas », « dans son équipe que d’la frappe ». Dans cette dernière citation, on relève la métaphore « que d’la frappe », qui annonce la comparaison « elle est chargée comme un Beretta » (célèbre arme d’origine italienne). Cela évoque d’autres expressions souvent utilisées pour parler d’une femme séduisante, voire d’une femme fatale : « canon », « bombe », « avion de chasse », quand ce ne sont pas les seins qui deviennent des « obus »… Ce sont des images qui empruntent au vocabulaire guerrier pour faire l’éloge d’un physique explosif : les atouts sont comme des armes, auxquelles l’homme ne pourrait pas résister.

Le choix de ces images n’est pas anodin : en effet, au-delà de ses atouts physiques, c’est une certaine attitude, plutôt offensive, qui est séduisante. Une beauté explosive laisse présager un caractère qui l’est tout autant. Cet aspect est particulièrement développé chez Proust : le personnage est fasciné par le mépris et l’insolence que manifestent les jeunes filles pendant qu’elles avancent sur la digue. Il compare leur bande à une « lumineuse comète » que rien ne semble pouvoir arrêter. Si la foule leur fait obstacle :

[…] elles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à s’écarter ainsi que sur le passage d’une machine qui eût été lâchée et dont il ne fallait pas attendre qu’elle évitât les piétons […]

L’acmé de leur comportement provocant est atteinte lorsqu’elles prennent leur élan sur un tremplin et sautent par-dessus un vieux monsieur, terrorisé. Elles ne respectent rien, elles rient aux éclats et parlent un langage relâché : le narrateur en déduit qu’elles ne peuvent pas être « vertueuses ». Chez Atl4s, la beauté inspire une sorte d’inquiétude : « Elle est trop belle j’suis trop méfiant pour être fou d’elle ».

Photo Roxane Peyronnenc

« QUI SE RESSEMBLE S’ASSEMBLE », OU « LES OPPOSÉS S’ATTIRENT » ?

La façon dont l’homme se positionne par rapport à la femme joue aussi un rôle important dans le coup de foudre. Dans la chanson d’Atl4s, on observe un parallélisme entre « elle est passée devant moi avec ses gos » et « posé sur le coin avec mes gars », parallélisme qui s’inscrit dans la structure (préposition « avec » + déterminant possessif pluriel « ses » / « mes » + nom), mais aussi dans les sonorités, puisque « gars » et « gos » se font écho (termes monosyllabiques, allitération en [g]), écho que l’on retrouve également dans la rime « ses gos » / « mes négros ». Ce sont donc deux groupes qui se font face, l’un masculin et l’autre féminin. La mise en miroir des deux groupes se développe dès le début : « Dans son équipe que d’la frappe, donc on était ex-aequo ». La « qualité » est équivalente dans les deux groupes, ils jouent dans la même catégorie. Puis le parallélisme se poursuit au niveau individuel : « Ouais j’étais là (elle est chargée comme un Beretta), elle était là (elle est chargée comme un Beretta) ». La mise en miroir est évidente dans cette citation, mais elle se fait aussi de manière plus subtile dans le reste du texte. En effet, on passe de « j’roule un joint qui fait la taille d’un Beretta » à « elle est chargée comme un Beretta », c’est-à-dire que l’image du Beretta (tellement centrale qu’elle donne son titre au morceau) circule de l’homme (avec son joint) à la femme, ce qui contribue encore plus à les lier l’un à l’autre.

Chez Proust en revanche, le narrateur est seul face au groupe féminin. Il n’y a pas de parallélisme possible, d’autant plus que l’on réalise très vite qu’il n’a rien en commun avec les jeunes filles en fleurs qui le fascinent tant. En effet, il a été élevé dans un cocon, il est encore très innocent, et attentif aux bonnes manières. Voir de telles jeunes filles lui fait un choc. Il s’imagine que « toutes ces filles appartenaient à la population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très jeunes maîtresses de coureurs cyclistes », et conclut « En tout cas, dans aucune de mes suppositions, ne figurait celle qu’elles eussent pu être vertueuses. » Il estime que lui et Albertine, la jeune fille avec qui il a échangé un regard, n’appartiennent pas au même univers :

Du sein de quel univers me distinguait-elle ? Il m’eût été aussi difficile de le dire que lorsque certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un astre voisin […]

On a donc un innocent jeune homme de bonne famille, face à des filles audacieuses et provocantes.

Mais dans la chanson d’Atl4s, il n’y a aucune innocence du côté masculin, bien au contraire : « Et d’après des échos, j’suis pas l’genre de mec à fréquenter avec mes négros ». L’accent est mis sur la mauvaise réputation (« d’après des échos »), tandis que chez Proust, ce sont les filles qui sont infréquentables, pas le personnage masculin qui les observe. Soulignons que dans « Beretta », même s’il n’est pas clairement dit que la bande des filles a aussi mauvaise réputation, on peut faire l’hypothèse d’une polysémie dans le mot « frappe » (« dans son équipe que d’la frappe »). En effet, le mot est ici employé au sens de « très jolie fille ». Mais on sait que quand on dit de quelqu’un que c’est une frappe, cela peut aussi signifier « voyou, délinquant » ; ce n’est pas le sens directement mobilisé ici, mais on peut y voir une allusion. En un seul mot, il y aurait à la fois l’idée de beauté et l’idée de mauvais comportement.

Enfin, comme dans toute scène de rencontre, il faut se poser la question de la suite. On voit immédiatement que le personnage de Proust est passif : il regarde passer les filles, échange des regards, mais il ne se passe rien de plus. Il intégrera le groupe et se rapprochera d’Albertine, mais plus tard. La chanson d’Atl4s en revanche raconte à la fois le coup de foudre et les débuts de la relation. Tout d’abord, le personnage est entreprenant, dans le couplet de Lasco :

J’ai baissé les Ray-Ban quand j’ai vu son déhanché
Ça a commencé par excuse-moi d’te déranger,
Moi mon prénom c’est Lasco, j’suis le poète de ma ville […]

Il commence par manifester son intérêt par un geste (baisser ses lunettes pour mieux regarder), puis par une adresse directe à la fille, dans laquelle il se présente, avant de formuler des propositions : une invitation au voyage (« Ma belle viens on s’envole, on oubliera où on habite »), puis une invitation plus directe et concrète (« Viens on va chez oim ça va pillave »). De plus, on comprend dans la suite de la chanson que la tentative a été couronnée de succès : « dans mon lit t’es ma biatch », il est difficile de faire plus clair…

Photo Roxane Peyronnenc

CONCLUSION

On voit donc que le personnage de Proust est attiré par son opposé, tandis que l’histoire racontée dans la chanson d’Atl4s se rapproche plus d’un « qui se ressemble s’assemble », en mettant en place des parallélismes et effets de miroir.

Remarquons pour terminer que situer la rencontre amoureuse au sein d’un groupe la rend plus forte : c’est parmi une multitude que le regard distingue l’objet du coup de foudre, qui ne lui est pas servi tout seul sur un plateau.

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MC Solal
J'analyse autant les textes d'Albert Cohen que ceux de Jazzy Bazz et je refais passer l'oral du bac français en interview.

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