De la madeleine de Proust aux parfums de Jazzy Bazz

Un mois après la sortie du superbe album de Jazzy Bazz, chroniqué ici, un mois à l’écouter en boucle lors de nuits d’insomnie et de longs trajets en métro, le moment est venu de s’arrêter sur l'un de ses plus beaux morceaux : « Parfum ».

L’instru très épurée invite l’auditeur à porter son attention sur le texte, qui mérite effectivement une vraie analyse littéraire.

Jazzy Bazz y évoque des souvenirs à travers sa mémoire olfactive. La mémoire sensorielle est en effet puissante : on a tous fait l’expérience de certaines chansons qui nous rappellent une personne ou une période de notre vie. Il y a un auteur en particulier auquel on associe ce phénomène : Marcel Proust.

Le grand classique de la mémoire sensorielle : la madeleine de Proust

Le texte de Jazzy Bazz n’a évidemment pas besoin d’être comparé à un classique de la littérature pour avoir de la valeur, mais il serait difficile d’analyser « Parfum » sans faire référence à la madeleine de Proust.

On emploie aujourd’hui l’expression « madeleine de Proust » à tort et à travers ; voyons plus précisément de quoi il s’agit. C’est une référence à l’un des épisodes les plus connus de l’œuvre monumentale qu’est À la recherche du temps perdu. Le narrateur raconte qu’un jour d’hiver, il prend un peu de thé avec un bout de madeleine ; ce simple goûter n’aurait rien d’extraordinaire, s’il n’avait déclenché en lui une grande sensation de bonheur, dont il finit par comprendre la cause : ce goût lui rappelle son enfance.

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté […]. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.

Le thé et la madeleine font donc appel à la fois au goût et à l’odorat. Ces sens ne font pas qu’évoquer des souvenirs : ils les ressuscitent presque.

Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papiers jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celle du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

Cette description presque magique des souvenirs qui sortent de la tasse fait penser à la lampe d’Aladin dans les Mille et une nuits, lampe dont sort un génie si on la frotte. C’est comme si les souvenirs avaient juste besoin d’être délivrés par un déclencheur sensoriel, et c’est aussi ce qu’exprime Jazzy Bazz dans « Parfum » :

Des parfums qui font rejaillir des souvenirs
Ensevelis dans une mémoire qui ne demande qu’à s’ouvrir

Comment les parfums font-ils rejaillir des souvenirs dans le texte de Jazzy Bazz ?

Le mélange des parfums et des souvenirs

D’emblée, le texte est marqué par le champ lexical du souvenir : « rappellent », « souvenirs », « retour en arrière », « flashback », « mémoire ». Ces souvenirs sont liés à des odeurs, comme l’indique très explicitement le titre de la chanson. Les premières phrases du texte s’organisent en chiasme :

Des odeurs qui rappellent des moments
Des souvenirs dont j’ressens le parfum

Pour rappel, le chiasme est une structure en miroir : on a deux termes renvoyant à l’odorat (« odeurs », « parfum »), qui encadrent deux termes renvoyant à la mémoire (« moments », « souvenirs »). Au-delà de l’effet de style, le chiasme est ici révélateur : il manifeste l’entremêlement des parfums et des souvenirs, imbriqués les uns dans les autres.

Cet entremêlement se poursuit dans tout le texte, montrant comme un parfum déclenche un souvenir, par exemple :

Flashback, odeur de verdure
Première sensation de liberté, un peu d’air pur
Un voyage scolaire, j’ressens l’arôme

La mémoire olfactive dont il est question est fortement liée à des émotions :

Tout ça passe par mes narines, mais ça me prend au cœur

Là aussi, Jazzy Bazz utilise le chiasme, cette fois pour signifier le mélange des émotions :

Des joies et des peines, des larmes et des sourires

Les émotions positives (« joies », « sourires ») encadrent des émotions négatives (« peines », « larmes »).

Les souvenirs surgissent pêle-mêle, de manière désordonnée. Jazzy Bazz ébauche par moments une chronologie :

Ça sent mon enfance quand j’repasse rue Goubet
Mon adolescence quand des fumigènes crament

Mais dans l’ensemble du texte, la mémoire semble d’abord guidée par les évocations des parfums, et le passé se mêle au présent, comme en témoigne le mélange des temps verbaux :

Quand mes affaires sentaient la terre battue, j’rentrais attiré par l’odeur de la chapelure de milanesas
J’apprends l’honneur dehors jusqu’à des heures tardives

Le temps est évidemment une notion au cœur du morceau, et Jazzy Bazz met en évidence un paradoxe : d’un côté, le temps passe trop vite, et de l’autre, on laisse trop traîner certaines choses, comme l’exprime l’hyperbole :

Pour dire je t’aime on attend que mille années passent 

qui fait d’ailleurs écho aux paroles de « Crépuscule », morceau qui ouvre l’album Nuit :

J’serai un vrai bonhomme quand j’saurai dire je t’aime

Au-delà des souvenirs particuliers, ce qui rend triste, c’est surtout le passage du temps et la prise de conscience que certaines choses sont révolues. Jazzy Bazz l’explique bien lors de son interview avec Mehdi Maïzi dans La Sauce : c’est un morceau qu’il a écrit sans pudeur et en pleurant, au point de ne pas pouvoir le réécouter.

Sentir et ressentir : la nostalgie du quotidien

À deux reprises, Jazzy Bazz emploie le verbe ressentir : dans le contexte, il s’agit de sentir de nouveau certains parfums ; mais on ne peut que remarquer la polysémie du verbe, qui signifie aussi éprouver un sentiment. Le même mot renvoie donc à la fois à l’odorat et aux émotions, à l’image de la chanson.

Jazzy Bazz joue aussi sur le sens propre et le sens figuré : s’il mentionne des odeurs concrètes (les odeurs de cuisine par exemple), il emploie également le verbe sentir pour des choses abstraites :

  • même quand ça sent le bonheur
  • ça sent mon enfance […], mon adolescence

Les odeurs évoquées au fil du texte sont aussi bien agréables que désagréables. D’un côté : « parfum sucré », « odeur de caramel », « odeur de verdure » ; de l’autre : « qui sent l’urine de chat errant », « l’odeur du bitume sec », « l’odeur des bombes de peinture ». Mais toutes ont en commun de rendre Jazzy Bazz nostalgique : on peut regretter même une mauvaise odeur, si elle est liée à un souvenir heureux. Ce paradoxe est aussi exprimé de manière renversée : « un parfum sucré peut rendre amer ». Il y a ici un jeu antithétique sur les saveurs (sucré / amer), qui montre que le parfum et le souvenir sont agréables, mais que comme il s’agit d’un moment révolu, cela provoque de la tristesse et du regret.

Ce paradoxe peut apporter un éclairage sur le titre : en effet, pourquoi « Parfum » et non pas « Odeur » ? Et pourquoi mettre le terme au singulier, et pas au pluriel ? Tout d’abord, « odeur » est un terme assez neutre, tandis que « parfum » est associé à une connotation méliorative : a priori, un parfum sent bon (or, on vient de voir que même les mauvaises odeurs pouvaient devenir agréables dans le souvenir, comme des parfums : il y a une transfiguration par le biais de la nostalgie). Quant au singulier de « Parfum », on peut considérer que tous les parfums se réunissent en un seul phénomène de mémoire olfactive, dont il s’agit de saisir l’essence, et auquel le titre fait référence.

Quand l’écriture devient elle-même puissance d’évocation

Tout comme de simples parfums peuvent éveiller de nombreux souvenirs, le texte de Jazzy Bazz, dans une écriture sobre, évoque énormément de choses.

La figure de style qui correspond le mieux à cette idée est la métonymie : l’évocation d’un tout à travers une seule de ses parties. Jazzy Bazz l’utilise dans ce passage par exemple :

Les années passent et arrachent les petites mains des vieilles paluches
Qui nous mettaient en garde contre les jeux d’vilains

Il y a ici un jeu sur les mains : « mains » et « paluches » (qui sont synonymes), termes présentés de manière antithétique grâce aux adjectifs « petites » et « vieilles », et plus indirectement avec « les jeux d’vilains », référence à l’expression « jeux de mains, jeux de vilains ». Dans ce passage, les mains désignent les enfants et les personnes âgées de manière sobre et allusive : la simple image des petites mains arrachées aux « vieilles paluches » symbolise un lien affectif entre les générations, qui se brise quand le temps passe.

Les allusions et les évocations passent aussi par les sonorités, par exemple :

L’odeur des polpettes, mes papilles qui palpitent

Ici, l’allitération en P et T donne à entendre le crépitement des polpettes (boulettes de viande italiennes) dans le poêle. L’évocation passe aussi par le travail sur les rimes : le mot désignant ce dont on sent le parfum entraîne d’autres mots à sa suite, comme « odeur de verdure » qui déclenche l’idée d’« air pur ».

À partir des bribes de souvenirs qui parsèment le texte, sans qu’aucun ne soit particulièrement développé, il n’y a plus qu’à tirer le fil pour reconstituer tout un monde. Par exemple, la simple mention de certains plats engendre dans l’imaginaire le rituel des repas en famille, ainsi que différents pays ou continents : l’Italie pour les polpettes, l’Amérique du Sud pour les milanesas… C’est aussi la géographie parisienne qui se recompose, avec la mention de noms de rues, dont la rue Goubet, qui renvoie au XIXème arrondissement, indissociable de Jazzy Bazz. C’est ainsi qu’on retrace une biographie en pointillés.

Au cours du morceau, Jazzy Bazz déclare :

J’aimerais capturer tous ces instants impalpables, pour les recomposer, et la réconforter

qui fait écho à la fin d’« Éternité » :

J’aimerais capturer un instant d’éternité

Dans les deux cas, l’emploi du conditionnel souligne qu’il ne s’agit que d’un souhait, impossible à réaliser. Mais si les moments passés ne peuvent être ni capturés, ni recomposés, ce texte les ramène à la surface, sur le simple mode de l’évocation.

Conclusion

Maintenant que la marque Chanel, pour ses dernières publicités dans le métro, a pioché dans des citations littéraires (Rousseau, Voltaire, Laclos, Aragon...), nous ne pouvons que les encourager à se pencher sur le cas de Jazzy Bazz pour une prochaine campagne.

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