Dieu Sauve KiwiBunny : de la Nelickwave aux mains de Dieu

Le premier album d'un jeune artiste à l’ascension fulgurante

Avril 2017, un morceau clippé dénommé OCEAN 2077 débarque sur YouTube et très rapidement la houle se transforme en véritable tsunami. Sur une prod aux sonorités US grâce à un sample du son Zaddy de Ty Dolla $ign et un visuel a e s t h e t i c à souhait, Nelick, jeune rappeur auparavant inconnu de la très grande partie des auditeurs rap, a réussi à se frayer une place dans la scène rap française pourtant aux antipodes de ce que le jeune artiste propose. En outre, si de nombreux artistes de la nouvelle génération ont réussi à capter une forte audience courant 2016 / 2017 avec des morceaux ego-trip avant de se tourner vers des morceaux plus singuliers et recherchés (le buzz de Tengo John avec Trois Sabres pt. 2 lui permettant par la suite d'exposer toute la versatilité qu'on lui connait, ou encore le tournant "rock" récent de Django pourtant connu grâce à un freestyle purement ego-trip), c'est avec un morceau singulier allant à l'encontre des tendances de la scène française que Nelick a explosé. Ajouté à cela un algorithme de recommandations YouTube (pour une fois) efficace, le rappeur avait toutes les clés en main pour continuer dans sa lancée et tout donner pour ne pas disparaître aussi vite qu'il est apparu, vivant dans une époque où la consommation rapide de musique et la surabondance d'offres peut rapidement faire disparaître un artiste qui privilégie la qualité à la quantité.

Laisse moi faire ma place

Durant cet engouement, 3 EP de 3 morceaux chacun se succèdent formant le projet LOAD, de quoi offrir plus de contenu à cette audience nouvellement acquise. Axé boom-bap, Nelick expose ici ses capacités de rappeur pur, même si certains sons s'écartent des sentiers battus comme Le Ciel Est Couleur Cocktail, banger autotuné aux airs de Keith Ape - It G Ma (il a déjà eu l'occasion de partager la scène avec le rappeur sud-coréen aux côtés d'un autre rappeur et ami Lord Esperanza).

Laisse moi faire durer le plaisir

Janvier 2018, l'artiste prometteur sort une première mixtape KiwiBunnyTape portée aussi bien par des lyrics intimistes sur de simples notes pianotées comme KiwibunnyLove que des sonorités planantes, Ranger Rover par exemple. En définitive, ce projet permet à Nelick d'affirmer sa singularité dans la scène française, faisant le choix de poser sur des productions atypiques aux sonorités mélancoliques, allant jusqu'à utiliser des type beats, caractéristiques de l'ère Soundcloud et du Do It Yourself. Qualifier Nelick de rappeur après écoute de ce projet serait même inapproprié tant le chant occupe une place importante dans les morceaux.

J'vous en supplie sauvez-moi

Août 2018, l'artiste dévoile un nouvel EP de 3 titres Qui peut sauver KiwiBunny ? introduit par une déclaration d'amour à Kendall Jenner et conclu par Sauvez-moi, véritable appel à l'aide avec autant de portée qu'une bouteille à la mer : "Même si comme certains j'ai l'air d'aller bien / Au fond de moi je crie à l'aide". Son mal être intérieur ne pouvant être compris par autrui, Nelick en va jusqu'à se demander qui peut réellement le sauver. Et c'est ainsi que Dieu entre dans l'équation.

 


Dieu Sauve KiwiBunny, premier album du jeune rappeur, répond-il à ses questionnements ?

La figure de Dieu et le rapport au divin

Au delà du titre explicite de l'album, le choix de sa cover n'est en rien laissé au hasard. Le regard tourné vers le ciel et la coupure au niveau des épaules s'apparentent à une position de prière. Ce même regard est accompagné de larmes de Candy'Up, oui, de Candy'Up. Le goût prononcé de Nelick pour ce nectar divin n'est en effet plus un secret pour personne, son corps constitué à 65% de lactose rosé étant probablement à l'origine de ces étranges écoulements lorsqu'il est amené à pleurer. Toute cette mise en scène semble ainsi constituer une représentation contemporaine de la Madone des Larmes, appellation de la Vierge Marie lorsque celle-ci se serait manifestée à Syracuse en 1953 à travers une statuette à son effigie. Cette dernière aurait alors fait l'objet de lacrimations (action de verser des larmes) à plusieurs reprises. Ou peut être que Nelick a tout simplement voulu se représenter, impuissant face à une force supérieure si éblouissante qu'elle le pousse à pleurer face à sa puissance ou à sa beauté divine. Mais ça seul lui le sait, ou Dieu, du coup. Celui-ci est d'ailleurs évoqué à plusieurs reprises le long de l'album.

Le projet commence d'ailleurs sur ces mots : "A la fin c'est quoi ? / C'est si tu meurs maintenant / Y'a t-il l'enfer ou le paradis ?". Au delà du rapport à la finalité (que nous détaillerons plus loin), celui à la religion est directement établi. Le bruit des oiseaux en background sonore et la chorale répétant "Dieu sauve mais que dieu sauve Kiwibunny" sonne comme une arrivée du rappeur au paradis ou dans un monde onirique à tout du moins. Les cœurs sont de nouveaux présents sur le morceau suivant BANKABLE répétant cette même phrase qui par ailleurs correspond au titre de l'album. Dieu réapparaîtra seulement à la fin de l'album sur le morceau éponyme. Si le titre (et par conséquent le nom du projet) est tourné à l'affirmatif, la réalité est autre. En effet, c'est la même phrase énoncée dans les premiers morceaux qui retentit à la fin du son, accompagné cette fois ci d'une chorale aux antipodes de la précédente, répétant son verset non plus de façon chantée mais cette fois de manière lamentée, plongeant l'écoute dans une atmosphère beaucoup plus sombre, comme si Nelick, après un détour au Paradis, chutait en Enfer, brisant ainsi toutes ses chances d'être sauvé.

La figure de la femme et le rapport à l'amour

Si Nelick a toujours accordé une place importante aux relations amoureuses dans son processus créatif, elles occupent sur son premier album une place particulière évoluant au fil des morceaux.  Le fait d'en faire une figure féminine plus qu'une femme déterminée va jusqu'à attiser la curiosité de sa fan-base comme il le résume si bien dans BANKABLE : "Kiwi c'est qui ta muse ?". Cette volonté de s'immiscer dans sa vie privée est peut être une explication de son rapport avec les groupies qu'il relate sur un ton amusé teinté d'ego-trip : "Encore les mêmes gows qu'ont pas d'formes / Attendent que je performe et perfore leur hymens". Tomber dans la facilité des groupies est d'ailleurs quelque chose qu'il rejette jusqu'à s'adresser directement dans le son PAS MAL à ceux qui y ont recours : "Ils baisent des fans parce qu'ils sont pas beaux".

Donnez-moi du love, girl

Ce que Nelick recherche avant tout, c'est le love. C'est d'ailleurs pour cela que durant le second couplet de ROBE ROUGE relatant une discussion entre lui et celle qu'il aime, il lui réplique qu'il aurait pu ken des tas d'groupies au lieu de passer tout ce temps avec elle, preuve de son implication dans la relation amoureuse malgré une "célébrité" grandissante amenant certains artistes à tomber dans ce genre de dérives.

Cet amour véritable, le JEUNE LAPIN l'aborde mais sous l'angle de la rupture, accompagné de la Go de la KiwiBunnyTape, sa Muse qui lui a inspiré plusieurs sons de la mixtape du même nom. Le son est construit en deux parties exposant la contradiction sentimentale du rappeur, le premier couplet exprimant des doutes subsistants malgré une rupture qu'il a initié, le second démontrant son envie de la reconquérir et le dernier balayant ses hésitations et accusant cette fille d'être à l'origine de ses troubles au cœur : "Si tu veux me faire payer parce que t'es immature, bravo / J'vois qu't'as pas vraiment changé". Cette bipolarité engendre un paradoxe, entre colère et remords : "T'es toujours aussi conne / Et toujours aussi bonne".

La relation amoureuse est aussi un sujet source d'insécurité pour le rappeur. Le morceau BEAUX RÊVES, qui relate la virée nocturne de sa copine en son absence, en témoigne : "J'me demande si elle danse avec lui / J'en sais rien, j'aimerais qu'le temps s'arrête pour être dans sa rétine". Le sentiment amoureux est ici tellement fort qu'il pousse Nelick à se questionner sur une situation sur laquelle il ne peut intervenir. Le refrain est un jeu de réponse entre l'artiste et la chanteuse Jäde jouant le rôle de sa copine. Si Nelick se parle à lui même, les interventions de l'autre protagoniste féminin qui s'adresse directement à lui, visent à le rassurer. L'absence de sa moitié le place en situation d'insécurité telle que cette discussion est très certainement le fruit des pensées du rappeur visant à se rassurer lui même, imaginant ce que sa copine pourrait lui répondre.

Il n'y a cependant pas que l'amour qui l'amène à douter, la nécessité d'une situation pérenne dans l'industrie musicale et son rapport au temps sont aussi des thèmes majeurs de l'album.

La vie d'artiste et le rapport au temps

Si comme énoncé supra l'album ouvre sur une question existentielle "A la fin c'est quoi ?", c'est parce que Nelick ne détient pas (comme tout être humain), la réponse à cette problématique universelle. Néanmoins, le rappeur ne fait pas une fixation sur la mort pour rien, la vie d'artiste et l'industrie musicale sont en effet la cause principale de ses démons. "J'ai peur de pas réussir, pas être assez grand /J'ai peur que ça me plaise plus et que ça me lasse". La nécessité de percer pourrait pousser le rappeur à ne plus faire ce pourquoi il s'est lancé dans la musique. Ne trouvant pas de compromis, Nelick en vient même à baisser les bras dans le morceau suivant : "J'ai pas envie d'chanter, j'ai pas envie d'vivre", se tournant ainsi vers Dieu, seul figure capable de donner un sens à sa vie. 

Ce fatalisme est aussi visible sur certains passages, en témoigne cette ligne dans ÉPHÉMÈRE : "Je sais très bien que tout ce que je vis finira par s'enfuir". Partant du principe que la vie d'artiste est éphémère, le rappeur laisse grande ouverte une porte de sortie l'emmenant loin de ce qu'il vit actuellement, n'excluant pas le retour à une vie plus commune. Ce morceau est d'ailleurs construit sur plusieurs retournements de pensées. S'il prône l'indépendance ("J'ai toujours rêvé de signer dans un label / Maintenant j'me dis que c'est la même /Même que c'est la baise"), sa volonté de s'installer dans le milieu pour durer est toujours présente dans un coin de sa tête ("J'suis né pour être un artiste / Pas pour faire le buzz"). Nelick a néanmoins bien conscience du fonctionnement du système actuel où de jeunes rappeurs percent en seulement quelques mois grâce à un gros son (cf. Moha La Squale, Koba La D, Zola), signent rapidement et enchaînent sur un album de manière précoce, ayant lui même décollé grâce à OCEAN 2077, à moindre échelle. Il en vient même à se fixer des deadlines : "Il me reste 4 ans avant qu'on me supprime, 7 avant qu'on m'oublie". Cette prise de conscience ne le prépare cependant pas aux différentes étapes de sa vie : "Plus j'avance plus j'comprend pas". Cette incompréhension rappelle les débuts d'Orelsan, comme il l'exprime de la même façon dans Changement en 2011 : "Plus j'avance, plus j'grandis, plus j'comprends rien...".

Cette ligne survient de nouveau dans le son PAS MAL : "Plus j'avance dans la vie plus je comprends pas / Plus j'avance dans le rap plus je comprends pas", le rappeur restant dans l'incompréhension autant dans sa vie d'artiste que dans sa vie personnelle.

FEELING ou les prémices du bad trip

FEELING est LE morceau pivot de l'album. Défini comme une interlude, ce court son de 1:54 nous laisse entendre la voix de Nelick submergée de distorsions telle celle de A$AP Rocky dans Purple Swag sorti en 2011. L'usage de la distorsion permet ici aux vieux démons du rappeur de refaire surface : "Je sais que je serais jamais comblé /Je sais que j'arriverais jamais à atteindre le sommet". Nelick est en chute libre, en atteste les morceaux suivants. Ainsi s'enchaîne BEAUX RÊVES (détaillé plus haut) ou l'insécurité provoquée par l'absence de sa copine à ses côtés, puis SPEED relatant le lâcher prise sur scène dans un club ou en concert, les bpm aussi rapides que les battements du cœur sous adrénaline. On retrouve la même ligne sur le temps qui passe mais cette fois sous un angle beaucoup plus anecdotique, loin des doutes exprimés dans sa première version : "Plus j'grandis plus qu'j'me rend compte que j'ressemble de ouf a Ryan Gosling". Aucune place aux sentiments n'est accordée dans ce son, en témoigne ce passage assez cocasse "Malgré sa vieille tête envie d'claquer ses fesses / Comme la gueule à Abbitan putain", pas loin d'un MQTB de Dosseh en feat avec Boobasauce kiwibunny cela va de soi.

Le morceau suivant plonge Nelick sous SUBSTANCE sur un sample de Butterfly Effect de Travis Scott. S'il confesse avoir "fumé trop de beuh sur la route", la réelle drogue est ici la musique, en l’occurrence le rap : "Je me tue à ce truc, boy". Une voix autotunée comme un témoignage anonyme dans un reportage policier intervient vers la fin du morceau, disant ne pas croire en Dieu.

Enfin DIEU SAUVE KIWI BUNNY conclut l'album du même nom, avec le même verset que celui de CASCADE, "Dieu sauve mais que Dieu sauve KiwiBunny".

Conclusion

Si l'EP Qui peut sauver KiwiBunny ? laissait un voile sur l'identité du sauveur, elle est ici désignée en la personne de Dieu. De plus, si le titre de l'album semble apporter une solution au problème, l'écoute de ce dernier permet de conclure qu'il n'en est rien, n'étant en réalité pas une phrase affirmative mais un appel à l'aide. DIEU SAUVE KIWIBUNNY est le premier album d'un jeune artiste représentatif d'une nouvelle génération de rappeurs hybrides à la plume versatile, entre mélodies chantées et passages rappés. Véritable premier (très) gros projet de l'artiste, Nelick a franchi une étape majeure de sa carrière, carrière bien partie pour durer vu la plus-value que le jeune artiste apporte à la scène française. Les productions beaucoup plus travaillées et identifiables que les typebeats sur lesquels Nelick avait pour habitude de poser lui forgent une véritable identité musicale, apportant un air frais sur la scène rap en France (s/o Jagger Jazz, Pinkman, Hawkfell, Auks, Wantigga, Slowz et NevaEnd). On doit aussi souligner le travail incroyable à la réalisation des clips de Lokmane.

D'ailleurs, le visuel de L'AMOUR ET LES DOLLARS où Nelick pose sur de la 2 step aux côtés de son ami et artiste (à suivre de près) Andy Luidje est toujours disponible ici : 

L'album est toujours disponible sur toutes les plateformes de streaming.

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