« Enfant Lune » de Gringe : l’introspection à l’image d’un iceberg

Membre des Casseurs Flowters avec Orelsan, Gringe sort son premier album solo. Installé dans le monde du cinéma, le plus parisien des rappeurs caennais compte bien démontrer ses talents de MC.

Comme toujours, avant même d’écouter le projet, regarder la cover et le titre est important. Pour Gringe, la cover capte une émotion de son visage, dans un environnement d’un bleu sombre, qui se veut intimiste. Ce même contraste est une forme de mise en image du titre du projet : Enfant Lune.

Ce titre est une maladie rare qui touche 1 enfant pour 1 millions de naissance. Pour protéger leur peau très fragile, les enfants lune fuient le soleil à tout prix et ne sortent que la nuit.

Pour connaître le sens que Gringe veut donner à cette maladie, plusieurs écoutes sont nécessaires.

Cet album est construit à l’image d’un iceberg. En effet, la partie émergée représente le Gringe cool, aux rimes aussi marrantes que cyniques. A contrario, la partie immergée, qui est logiquement plus conséquente sur l’album, incarne un Gringe que l’on connaît très peu hormis quelques morceaux sombres avec les Casseurs Flowters.

La partie émergée :

Dès l’intro « Mémo », Gringe commence à expliquer le titre de son album. Ayant connu plusieurs années d’errance, il compare sa période de dépression à une obscurité constante. Au final, il échappait la lumière comme un enfant lune, comme s’il s’enivrait de cet noirceur :

« Cet album, j’le vois comme une éclaircie dans ma pénombre »

Il utilise les samples de ses différents morceaux avec Orelsan pour faire écho à son ascension, à son retour à la vie active. D’une certaine manière, évoquer les Casseurs Flowters permet à Gringe de désamorcer l’étiquette « cool » qu’on veut lui attribuer. Le rappeur caennais se livre, cet intro a pour but de prévenir l’auditeur mainstream des CF.

Par cet oxymore dans le titre, Paradis noir poursuit l’idée de l’introduction , Gringe ne sort pas une suite de « Comment c’est loin ». Sur une production très sombre de DJ Pone, ce morceau donne le ton d’un album cathartique.

Le premier acte sentimentale de l’amour en est d’ailleurs le premier pan de la tapisserie. Dans « Je la laisse faire », Gringe évoque sa difficulté à s’attacher et son problème avec sa fierté, tout en restant assez superficiel dans la démarche.

Dans cet arc émergé, « On danse pas » reste un ovni. L’écriture imagée de Gringe sauve ce morceau qui se perd peut-être en voulant être un single.

Néanmoins, que les ien-clis se rassurent, le combo Suikon Blaz AD – VALD – Orelsan rattrape largement cet erreur de parcours. Ce morceau ne révolutionne pas tant par sa forme que par le fond, mais il permet de consolider nos acquis. Premièrement, les couplets de Suikon Blaz AD sont aussi attendus que percutants. Deuxièmement, VALD est aussi original dans ces placements qu’Orelsan est devenu un bon toplineur. Enfin, Gringe ne se fait pas détruire sur son propre album malgré des MC de qualité.

Dans ce même regitre entertainer, « Konnichiwa » en est la continuité. Certaines phases obligent le replay :

« Comme Ray Charles qui baise, tu vois pas le rapport »

Comme le morceau qui le précède, cette track consolide nos acquis. Ce morceau montre l’amélioration des flows de Gringe, en équilibre avec son style d’écriture.

La partie immergée :

Toujours dans cette métaphore de l’iceberg, la partie immergée serait l’allégorie de l’introspection de Gringe. Rien de tel que l’amour pour mieux comprendre un personnage. Cette partie immergée commence donc radicalement avec le très bon « Jusqu’où elle m’aime »  en featuring avec Nemir. Les deux MC manient leurs voix chantées à merveille. Cette clarté vocale contraste avec le thème cynique de la track. Dans celle-ci, les deux compères expriment leur difficulté à s’attacher. Dans les apparences, comme il était développé dans « Paradis noir », on peut penser que c’est un connard. Alors que c’est une épreuve pour tester les sentiments de sa moitié.

Le feat « Déchiré » avec Orelsan reste dans le thème : l’ego fait de lui un connard puisque faire du mal à sa moitié lui fait paradoxalement du bien.

Néanmoins, c’est ce même égo qui le protège de relations toxiques, comme cet ex égocentrique, dans « Retournes d’où tu viens », qui revient après plusieurs années d’absence. Tout ira bien si ils ne se voient pas, ce sont ce type de personnes novices qui ont su le maintenir au fond du gouffre. Gringe est un personnage cynique. Ce n’est pas le morceau « Pour la nuit » qui contredira cette hypothèse :

« J’reste à jamais fidèle à l’infidélité »

Au vu de la complexité du rapport de Gringe avec ses sentiments, il n’est pas étonnant de le voir finir en « Pièces détachées ». Cet état s’explique par sa vie amoureuse tumultueuse, mais aussi par l’absence de modèle qu’aurait dû être son père, entre autres. Qu’il se protège ou qu’il fuit, le constat est qu’il est brisé intérieurement. L’amour qu’il cherche tant n’est qu’un prétexte pour se soigner. Même s’il court après les jupons, il ne veut pas perdre espoir de trouver la femme qui pourra le sublimer.

S’en suit le duo avec Léa Castel, qui a joué un rôle prépondérant dans la direction artistique de l’album, selon le principal intéressé. De nombreux refrains sont chantés, le rappeur caennais n’a aucun complexe à s’ouvrir à l’auditeur. Et le morceau « Scanner » n’est pas une exception à la règle. Ce terme n’est d’ailleurs pas anodin, puisqu’on parle d’un album qui porte le nom d’une maladie. Ce projet l’a poussé à s’analyser pour tenter de se soigner de maux du passé dont il ne se lasse pas se tourmenter. La vraie question qu’il se pose est : comment apprendre à vivre avec ?

Mais cette analyse n’est pas une chose aisée, autant pour Gringe que pour ses proches.

La formule « Laisses-moi planer » extériorise le côté lunaire de Gringe :

« Laisses-moi planer, la vie est belle, j’en fais des cauchemars de rêves »

A force de vivre dans sa tête pour dénouer ses nœuds, ses proches lui reprochent de se renfermer sur lui-même par son manque de stabilité. Malgré tout, même si ce processus peut faire souffrir, il a eu le mérite d’être identifié : c’est l’égo :

« Il faut tuer l’égo qui te fait croire qu’il n’y en a pas »

Grâce à son point de vue actuel, Gringe aperçoit que ses récents projets artistiques lui ont permis de dépasser son égo mal placé. Il veut garder ce mouvement, depuis qu’il a compris qu’il était la propre solution à son problème. Ce thème de l’égo lui semble être déterminant puisqu’il parle de deuxième vie depuis qu’il a su s’en débarrasser partiellement. Ce morceau n’est qu’une mise en bouche de l’outro « Enfant Lune« .

Grâce à l’autotune et une mélodie aussi légère qu’efficace, le morceau se veut planant et en lien avec son côté lunaire. Il revient vraiment à lui-même, mais en rentrant totalement dans les pensées du rappeur. Cet outro permet à Gringe de s’accepter comme il est. Certes, son passé lui a laissé des traces, certes, il s’épanouit professionnellement. Mais il ne divise pas ces 2 histoires, au contraire il les rapproche avec sa nature, celle d’être une personne lunaire, d’où le titre d’Enfant Lune.

Au final, Gringe nous propose une introspection qui ne laisse pas indifférent. Par son histoire aussi personnelle qu’universelle, ce projet nous maintient entre la compassion et notre propre remise en question. Cet argument est cliché, mais cet album donne des leçons de vie mais sans aucune condescendance.

Les meilleures phrases de l’album sont disponibles ici.

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Benjamin Foucaud

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