Hyakutake : une comète à ne pas laisser passer

Habilement teasé sur les réseaux, le titre du nouveau projet de Tengo John, Hyakutake, à première vue énigmatique, s’impose pourtant comme une évidence. Référence à une comète de 1996, ce nom cache en effet tout un réseau de thèmes et de symboles :

  • la nuit, le ciel, les étoiles (or on sait que Tengo est « trop souvent dans la lune »)
  • le Japon, grâce aux sonorités (la comète a été découverte par un Japonais, dont elle a pris le nom), et l’attrait du rappeur pour ce pays n’est plus un secret pour personne
  • et enfin, Hyakutake, c’est Tengo lui-même, comme il le déclare dans le morceau qui ouvre l’EP (« appelez-moi Hyakutake ») : le 1er mai 1996, date de la périhélie de la comète (quand elle se rapproche le plus du soleil), est aussi son jour de naissance...

Les planètes semblent donc s'être alignées pour que le projet porte ce nom.

Des comètes prêtes à entrer en collision

Que les adeptes de la série des Trois sabres se rassurent : Tengo John vient toujours pour « tout découper » : il sort même « le 4ème sabre ». Hyakutake comporte son lot de bangers, à l’image de OLB, premier titre dévoilé, acronyme de On Les Baise : tout un programme.

Dans ce feat, Tengo et Cinco nous rappellent que les 9-4 boys n’ont rien à envier au 9-3 Empire. Cet egotrip parfaitement maîtrisé se développe sur une prod de Oakerdidit, que l’on retrouve également sur Flex, l’un des morceaux les plus efficaces du projet, en feat avec Infinit’ et Prince Waly.

Mais Tengo John kick toujours en solo aussi. Dès son titre, Tyson Guts, mix du champion de boxe (et arracheur d'oreille) Mike Tyson et de Guts, guerrier en quête de vengeance dans le manga Bersek, annonce une violence prometteuse. Ce morceau très sombre et intense, au phrasé féroce, enchaîne en 2 minutes des métaphores inspirées par le foot, la boxe et les mangas, pour mieux menacer la concurrence. On est plus du côté de la glace que du feu ici, mais après tout, les comètes ont un noyau de glace, donc tout est cohérent.

Mais, comme on peut s’y attendre avec Tengo John : impossible de réduire le projet à un seul style.

D’une comète à l’autre : l’amour dans les étoiles

Hyakutake n’est pas la seule comète présente sur le projet : il y a aussi Hale-Bopp, comète de la même période, qui donne son titre au 4ème morceau, Hale-Bopp 2000. Le rappeur esquisse ainsi un couple de comètes : rien d’étonnant à ce que ce morceau parle d’amour, thème très présent sur le projet. Sur un rythme entraînant et un refrain entêtant, qui peuvent rappeler La Vie est belle sur Multicolore, Tengo John enchaîne les déclarations :

  • Promets-moi que t’es la dernière, j’ai laissé tous mes sentiments derrière
  • T’es ma princesse, ma guerrière
  • J’pourrais te regarder pendant des heures, sans toi cette terre n’est qu’un désert

Tous les garçons fait référence à la célèbre chanson de Françoise Hardy, Tous les garçons et les filles de mon âge, dans les paroles, mais aussi dans la musique, puisque la prod, signée Illuit, n'est pas sans évoquer une ritournelle.

Mais là où la chanteuse des années 60 exprimait sa solitude, mise en exergue par l’omniprésence des couples autour d’elle, Tengo John au contraire exprime la joie d’être amoureux, « l’esprit en suspension et le cœur pris en otage » :

  • Depuis que je t’ai rencontrée tout a changé, avant le bonheur m’était comme étranger
  • J’ai enfin rencontré celle qui me manquait

Mais c’est dans Mind, le titre le plus planant du projet, que la comète devient véritablement velours. Avec ce morceau, Tengo John s’essaye avec succès à un style plus RnB, sur une prod aérienne (on ne sera pas surpris en apprenant qu’il s’agit à l’origine d’un « Daniel Caesar typebeat »). Il alterne entre anglais et français, entre chant et scansion, et adopte à l’occasion un flow qui rappelle celui qu’il avait sur Thé Vert (feat Eden Dillinger), morceau magique qu’il faut vite (re)découvrir. Mais l’une des raisons principales de l’envoûtement, c’est l’alliance de la voix de Tengo à celle d'Enchantée Julia, jeune chanteuse qu’on avait déjà eu l’occasion d’entendre avec Prince Waly. Cette clôture du projet nous envoie définitivement dans les étoiles.

Tengo John, une comète qui ne compte pas filer

On le sait, Tengo John est un artiste multicolore, qui adopte différents styles, et qui évolue, bien évidemment, de projet en projet. Mais ce côté caméléon ne l’empêche pas de s’inscrire dans une continuité, comme le montre le retour de plusieurs références sur cet EP :

  • Les mangas, avec Guts qui lui inspirait déjà une punchline dans son freestyle pour Le Règlement
  • L’Odyssée, avec son identification à Ulysse, présente depuis plusieurs projets
  • Hayao Miyazaki : cette fois Le Château ambulant est laissé de côté, mais l’héroïne de Princesse Mononoké, à la fois princesse et guerrière, l’inspire dans Hale-Bopp 2000
  • Le foot, avec des références précises ou des allusions à l’univers de ce sport en général

C’est aussi à un niveau « méta » que Tengo John joue sur cette continuité, c’est-à-dire qu’il fait lui-même référence à d’anciens projets. Ainsi, dans Flex, il convoque la série des Trois sabres, avec laquelle beaucoup l’ont découvert :

  • Directement, sur le mode autobiographique : « j’baise leurs daronnes depuis Trois sabres 2, j’ai repris ma place avec Trois sabres 3 »
  • Indirectement : « mais qui peut contrôler mes démons », paroles reprises à Trois sabres pt. 3

Les feats représentent 1/3 du projet, et à ce niveau aussi, Tengo John s’inscrit entre stabilité et évolution. On retrouve Prince Waly, fidèle depuis plusieurs projets, ce dont on ne va pas se plaindre, car chacune de leurs collaborations est une réussite. Mais Hyakutake accueille aussi plusieurs nouveaux venus : Cinco, Infinit’, et Enchantée Julia. Celui qui chante être « Seul » est toutefois bien accompagné sur ses feats.

Mais l’évolution la plus sensible de Tengo John dans ce projet, c’est le développement de la chanson. De plus en plus, il va vers le chant, choix d’autant plus pertinent qu’il fait partie des rappeurs possédant une voix. Ce n’est pas un hasard s’il fait un clin d’œil à Françoise Hardy, ou s’il paraphrase Barbara dans Aurevoir (« Dis-moi quand reviendras-tu ») : ce n’est pas qu’une question de texte, mais aussi une question de musique. Il développe ce qu’il avait pu tester dans « Negli occhi dell’altro » par exemple. Tout au long de Hyakutake, il travaille des mélodies, varie sa voix, y compris au sein d’un même morceau, avec maîtrise et réussite.

S’il est une comète, n’oublions pas que Tengo John est aussi une tortue. Il prend le temps de construire, projet après projet, une œuvre exigeante et passionnante. La tortue symbolise aussi la longévité, et Tengo John semble effectivement être là pour rester.

Notre interview de Tengo John à retrouver ici

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