La déprime du dimanche soir

Si « les soirées d’samedi soir » ont été immortalisées par Sexion d’Assaut, qu’en est-il du dimanche ? Généralement considéré comme un jour de repos, le dimanche est aussi et surtout perçu comme un jour de déprime, avec le fameux blues du dimanche soir. On imagine le tableau : c'est l’hiver, il pleut, il fait nuit depuis 17h, on s’ennuie, le week-end se termine et il faut retourner en cours ou au travail le lendemain.

Sans surprise, ce dernier jour de la semaine a inspiré plusieurs rappeurs, et nous nous intéressons à deux morceaux ici : « Comme un dimanche » de Dinos (2014) et « Dimanche soir » de Lasco (2017).

La routine du dimanche : flemme et ennui

Si on a tout donné lors de son samedi soir, on fait en général plus pâle figure le lendemain. Le dimanche s’accompagne d’un sentiment de fatigue qui peut être dû aux excès de la veille, mais aussi à une insomnie chronique. C’est ce que Dinos fait comprendre à travers la métaphore « mon marchand d’sable s’prend pour Gaara », référence à Naruto expliquée ici et dont on peut remarquer qu’elle fonctionne sur deux plans : le sommeil, mais aussi le sable au sens concret (image d'ailleurs reprise dans la suite du texte, avec le sablier et le Sahara).

Le dimanche est la journée de la flemme : on peine à décoller du canapé et à faire quelque chose de productif. Dinos évoque dans le refrain une journée passée à « changer de chaîne », et se demande « à quoi bon faire mon lit, vu que j’le déferai ce soir ? ». L’inaction est totale.

Ce type de dimanche est d’autant plus désagréable qu’il est récurrent. C’est ce que résume Lasco dans la formule « Tous les dimanches c’est la même ». Il y a donc une répétition, une routine du dimanche, au point que ce jour de la semaine devient un emblème, un symbole des journées d’ennui, pour Dinos qui se sent « comme un dimanche » (écho à la blague « comme un lundi », qui n’a jamais fait rire personne d’autre qu’OSS 117).

Jour de déprime et d’écriture

Gueule de bois, flemme, ennui : jusque-là, rien de dramatique. Mais quand le dimanche devient une journée de déprime, on change de niveau. Dinos fait la nuance : « j’dirais pas que j’déprime, mais qu’j’me sens comme un dimanche ». Même si ce n’est pas exactement de la déprime, ça y ressemble beaucoup, et le rappeur dessine un paysage état d’âme, c’est-à-dire un paysage qui reflète les sentiments éprouvés : « comme si la pluie tombait, qu’le ciel était gris » (d’ailleurs, dans un tout autre genre musical, Morrissey chantait déjà « Everyday is like Sunday : everyday is silent and grey » dans les années 80). Pluie et ciel gris : on imagine effectivement moins bien la déprime lors d’un dimanche de printemps au soleil. Chez Lasco, tout s’intensifie et on passe du gris au noir : « tu peux pas m’enlever tout l’noir du cœur ».

Comme on sait, la mélancolie n’est pas forcément due à une cause précise, et c’est ce qu’exprime Dinos à l’occasion d’un jeu de mots sur un groupe et un album mythiques du rap français :

J’sais qu’hier j’étais joyeux, qu’aujourd’hui j’ai l’air d’un gros rêveur
J’crois qu’j’suis lunatique, parce que j’ai peur qu’on m’porte le mauvais œil

En effet, une personne lunatique change brusquement d'humeur sans raison particulière. Toutefois, dans les deux morceaux, la déprime est liée d’une manière ou d’une autre à une relation amoureuse. Dans « Comme un dimanche », Dinos demande à sa copine de le laisser seul pour écrire tranquille, et s’adresse à elle régulièrement au fil du morceau, à la fin duquel il évoque des disputes et un risque de rupture :

Steuplaît, steuplaît, t’en va pas
Tu sais j’écris mes plus belles lignes lorsque j’pense à toi, ouais
Les disputes nous fatiguent, c’est p’t-être pour ça qu’on baille
Puis l’amour rend aveugle, c’est p’t-être pour ça qu’on braille

Le jeu de mots sur « braille » fait à la fois écho au proverbe « l’amour rend aveugle » et aux cris lancés lors d’une dispute. Au-delà de ces éléments, ce qu’on ne pouvait pas savoir en 2014 mais que l’on a forcément en tête en 2018, c’est qu’on retrouve sur l’album Imany une référence à ce morceau. En effet, « Helsinki » (dans le top 4 des morceaux de rupture les plus déprimants) répond à « Comme un dimanche », puisqu’on passe de :

Ne l’prends pas pour toi, ne l’prends par pour toi
Parfois j’aime rester seul sur Playstation ou écrire tard le soir

à

Alors prends-le pour toi, ouais prends-le pour toi
T’auras tout l’temps de rester sur Playstation et d’écrire tard le soir

Cette fois, le texte est censé correspondre aux paroles de la fille; autrement dit, elle se réapproprie les paroles du mec pour signifier la rupture.

Dans la chanson de Lasco, c’est surtout du côté de la fille que se situe le chagrin d’amour : le mec est déprimé tout court, la fille est triste dans la relation, d’où le « ma belle arrête, pourquoi tu pleures » du refrain, puis le conseil « baby t’accroche pas, j’ai mes regrets, j’ai mes défauts ».

La déprime du dimanche est encore plus intense quand il s’agit du soir. Dinos l’évoque (« tard le soir »), mais surtout, Lasco y ancre tout son morceau, comme l’annonçait déjà le titre : « Dimanche soir ». Il mentionne en effet des « nuits », des « lampadaires », et lui non plus ne parle pas seulement du soir, mais de « tard le soir ». Le soir renforce la déprime car l’obscurité de la nuit s’accorde métaphoriquement aux idées noires, mais aussi parce que cela permet de marquer un décalage entre l’individu et la société. C’est ce que développe Lasco dans son texte : alors que le dimanche soir, la plupart des gens sont chez eux, lui reste dehors :

  • J’suis en Nike sur le béton
  • Flex sous les lampadaires
  • La flamme du briquet illumine la ville
  • Mais je rejoins le béton

Mais alors… il n’y aurait donc rien de bon dans le dimanche soir ? En fait, comme souvent (voir ici par exemple), il y a une chose positive à tirer de ces moments déprimants : l’inspiration. Lasco et Dinos évoquent en effet tous deux leur écriture. Lasco enchaîne les paradoxes :

  • J’écris mieux quand j’ai la haine
  • J’gratte des tubes, mes regrets s’entassent

Il semblerait non seulement que les sentiments destructeurs deviennent productifs dans le domaine de l’écriture, mais aussi que le succès des morceaux ainsi composés ne console pas, puisque les « tubes » n’empêchent pas la mélancolie de perdurer.

Dinos fait lui aussi appel à ses sentiments de tristesse ou de colère pour écrire :

Besoin d’souffrance et d’tristesse juste pour écrire
La vie est belle mais j’ai la haine juste pour l’plaisir

L’antithèse haine / plaisir rejoint le texte de Lasco, et Dinos exprime explicitement un « besoin […] pour écrire ».

En conclusion, on est nombreux à déprimer le dimanche, mais ce n'est pas donné à tout le monde d'être un artiste torturé et d'écrire de bons morceaux.

Et pour savoir ce qui se passe après le dimanche, Lasco a la réponse aussi :

Ariane Solal

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