Si Rimbaud vivait aujourd’hui, ferait-il du rap ?

S’il y a bien un poète omniprésent dans le rap français, c’est Baudelaire (c'en est étourdissant, voir ici pour un aperçu des Fleurs du mal 2.0), tout particulièrement avec la notion du spleen (voir notre analyse comparée de Baudelaire et du texte culte de Jazzy Bazz, 64 mesures de spleen).
Il est si souvent cité qu’il éclipse un autre poète connu du XIXème siècle : Arthur Rimbaud. Pourtant, il a tout pour aller avec le rap, d’où notre projet : réhabilitons Rimbaud !
Qu’il s’agisse de sa vie ou de son œuvre, c’est une source d’inspiration dont les rappeurs français ne se sont pas encore assez emparés.

Selon Lucio Bukowski, « Si Chopin avait eu une MPC, Baudelaire aurait rappé ». Et Rimbaud aujourd’hui, est-ce qu’il ferait du rap ?

Quand les rappeurs parlent de Rimbaud...

Certes, il est beaucoup moins cité que Baudelaire, mais Rimbaud est quand même présent dans le rap. Prenons les principales références qui y sont faites et voyons ce qu’elles révèlent :

  • Lucio Bukowski fait plusieurs références aux recueils Illuminations et Une saison en enfer. Mais c’est un rappeur très littéraire et pointu dans ses références, on ne peut pas dire qu’il soit représentatif d’une tendance.
  • Médine évidemment, dans Clash royal, développe le récit de la relation Rimbaud-Verlaine tout au long du morceau. Chez Gaël Faye, c’est également une référence de type biographique que l’on retrouve : « Je trouverai mon Abyssinie, moi l’Arthur Rimbaud» (car Rimbaud a voyagé dans cette région d’Afrique).
  • Lino le cite dans Cinéma pour aveugles: « Poète illégitime, un peu Rimbaud, un peu Rocancourt », pour dire que lui-même, en tant que rappeur, est mi-poète (Rimbaud), mi-escroc (Rocancourt). La référence n’est pas développée au-delà, comme lorsque Jok’Air dit « J’ai la plume à Rimbaud, j’défouraille comme Rambo » : le nom de Rimbaud permet simplement de faire référence à un grand poète, et devient le prétexte d’une paronomase Rimbaud / Rambo. Mais il n’y a pas de référence particulière à sa vie ou à son œuvre.
  • Enfin, il y a le cas de Disiz, qui, dans Poisson étrange, fait référence au célèbre poème Le Bateau ivre, référence qui entre en résonance avec le sens de son texte, puisqu’il évoque les boat-people. Mais c’est finalement un cas assez rare : la plupart du temps, le nom de Rimbaud est cité sans développement, et quand développement il y a, il concerne plus sa vie que son œuvre.

En effet, sa vie est intéressante...

Rimbaud : la jeunesse

« On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », écrivait Rimbaud dans le poème Roman. Cette citation lui colle à la peau : il est le poète éternel adolescent. Après tout, il a écrit toute son œuvre poétique entre 15 et 20 ans, avant de passer à autre chose : Rimbaud n’a pas été un vieux poète aux cheveux blancs à la Victor Hugo.
Cette jeunesse est une première passerelle avec le rap : connaissez-vous beaucoup de vieux rappeurs ?

Rimbaud : la street

Adolescent brillant mais rebelle, Rimbaud fugue de chez lui à plusieurs reprises, et mène la vie de bohème, ou « la vie d’la ure » comme dirait Jazzy Bazz. Cela le conduit parfois à l’illégalité, comme il quitte la ferme familiale et se rend à Paris en train, évidemment sans ticket : arrivé à Gare du Nord, il se fait arrêter pour fraude et emmener en prison, « dans cette putain de maison d’arrêt ». C’est souvent escorté par des policiers qu’il est ramené à sa mère après ses fugues.
Une fois adulte, quand il arrête la poésie, il fait le tour du monde, et s’implique de nouveau des activités illégales : trafic d’ivoire et trafic d’armes en Afrique.

L’espace de la rue lui correspond tellement, qu’à la fin des années 70, le street-artiste Ernest Pignon-Ernest lui rend hommage en placardant des affiches dans les rues de Paris et de Charleville (ville d’origine du poète). Il modernise l’apparence de Rimbaud, en lui faisant porter un jean, comme s’il était un adolescent de son temps.

Rimbaud : la thug life

Il n’y a pas qu’avec sa famille que Rimbaud est en tension : c’est un nerveux, qui peut vite aller au clash. C’est ce qui se passe avec Carjat (le photographe auteur de son célèbre portrait) : après une querelle où le ton monte entre les deux hommes, Rimbaud s’empare d’une canne-épée (!) et blesse son adversaire. Il a pris ce qu’il avait sous la main, peut-être se serait-il emparé d’une bouteille de parfum s’il s’était trouvé au duty-free d’Orly…

Justement, lors de la polémique liée à l’affaire Booba-Kaaris, un morceau de rap a beaucoup été cité : Clash royal, de Médine. Ce texte évoque la relation tumultueuse entre Rimbaud et Verlaine, et cette fois le clash ne vient pas de Rimbaud : c’est Verlaine qui lui tire dessus, comme le répète le refrain de Médine. Il fait explicitement le parallèle : « c’est le genre de clash qu’on retrouve dans le rap ». Et surtout, c’est la fin du morceau qui semble prémonitoire, quelques mois avant la déferlante de clichés dans les médias sur les rappeurs forcément tous violents et mauvais exemples pour la jeunesse :

Bah ouais igo, ça s’clashait bien avant nous
Chacun son game, c’est tout
Je les ai vus venir hein, à rendre le rap responsable de tous les maux
À c’qu’il paraît on est violents
À c’qu’il paraît on est machos
À c’qu’il paraît, askip
Askip ceci, askip cela
Hé, vous allez pas nous la faire hein,
Même Verlaine a tiré sur Rimbaud

CQFD…

...Mais sa poésie et son style ont également tout pour inspirer le rap

Rimbaud : allez rentre dans le cercle

Avant d’aborder précisément le contenu et le style de sa poésie, il nous faut signaler un élément de contexte important.
Vers ses 18 ans, Rimbaud est à Paris, et fréquente d’autres poètes. Régulièrement, ils se retrouvent dans des dîners, au cours desquels chacun lit un de ses textes aux autres. C’est un peu le Rentre dans le cercle de l’époque, mais sans la bienveillance de Fianso, puisque lors d’un de ces dîners, Rimbaud, n’aimant pas le texte qui était en train d’être lu, cria « merde merde merde » (entraînant la querelle qui aboutit au coup de canne-épée évoqué plus haut).

Rimbaud : la poésie du quotidien

Dans ses premiers poèmes (ceux des Cahiers de Douai), la plus grande source d’inspiration de Rimbaud est sa propre vie. Il évoque son quotidien du moment (les fugues, la vie de bohème) dans des poèmes comme Ma bohème ou Au Cabaret-Vert. C’est ce qu’il vit qui l’inspire, or le rap est souvent associé (parfois à tort) à une écriture autobiographique.

Rimbaud : des textes engagés

Mais ce n’est pas parce qu’il parle de sa vie qu’il se regarde le nombril : il écrit aussi des textes engagés. Dans l’un de ses poèmes les plus célèbres, Le dormeur du val, il dénonce la guerre, de manière indirecte, en nous donnant à voir ses effets tragiques sur un jeune soldat. Plus directement, il se livre à la satire de Napoléon III et de son fils dans L’Éclatante victoire de Sarrebruck.
Il ne s’intéresse pas qu’à la guerre : il est également sensible aux injustices dans la société. C’est ce qu’on retrouve dans Les Effarés, poème qui évoque la misère d’enfants de la rue.

Cela ne veut pas dire qu’il ferait à 100% du « rap conscient » aujourd’hui, mais il pourrait sans doute faire du rap qui dénonce.

Rimbaud : un style libre et moderne

S’il est aujourd’hui un poète classique enseigné à l’école, cela ne veut pas dire que sa poésie en elle-même est parfaitement classique et académique.

Tout d’abord, Rimbaud aime provoquer. Dans Vénus anadyomène par exemple, il revisite le mythe de la naissance de Vénus, déesse de la beauté ; mais il le fait de façon parodique, la transformant en créature hideuse, avant de faire rimer Vénus avec anus pour clore le poème.

Il exerce sa liberté dans le choix du vocabulaire : il sait adopter un langage soutenu, mais il introduit aussi de l’oralité avec des onomatopées. Il emploie également du vocabulaire qui n’a rien de poétique a priori, en allant jusqu’au langage familier parfois. En cela, on peut le rapprocher des rappeurs qui font entrer le langage oral, de la vraie vie, dans leurs textes.

La liberté se trouve aussi dans la forme : Rimbaud s’affranchit des conventions et du carcan de la versification. Il fait plusieurs poèmes en prose ; et même quand il utilise des vers, il ne le fait pas de manière classique : il crée des ruptures de rythme avec des enjambements (quand la phrase ne se termine pas à la fin du vers, mais déborde au vers suivant, créant une gêne à la lecture) : il a un flow particulier.

Sa poésie devient de plus en plus particulière, parfois difficilement compréhensible : l’œuvre de Rimbaud ne ressemble à rien de ce que l’on connaît, c’est une révolution poétique.

Conclusion

Dans Ma bohème, Rimbaud se présente comme un nouvel Orphée (avec les images superposées de la lyre et des lacets de chaussures), Orphée étant la figure traditionnelle du poète par excellence. De la même manière, un rappeur d’aujourd’hui pourrait être perçu comme un nouveau Rimbaud. C'est toujours le même rapport entre tradition et modernité...

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