Tengo John : le projet Multicolore d’un rappeur caméléon

Il serait facile de qualifier Tengo John de « rappeur littéraire », lui qui est titulaire d’un bac L, obtenu il n’y a pas si longtemps, et qui doit partiellement son pseudo à un personnage de roman de Murakami (la trilogie 1Q84). Mais cette étiquette n’est pas forcément valorisante : on imagine facilement un rap reposant sur une écriture ampoulée, accumulant figures de style et mots compliqués, au détriment du sens (cela existe d’ailleurs dans la concurrence…). Rien de cela chez Tengo John, mais ce qui est certain en revanche, c’est que son dernier projet en date, Multicolore (disponible depuis le 13 avril) mérite une analyse littéraire.

À l’instar de beaucoup de rappeurs en ce moment, Tengo John appelle son projet une « mixtape », notion tellement importante qu’elle apparaît même sur la pochette, et que le titre, dans le référencement Spotify, Deezer, etc., est Multicolore – Mixtape. Parler d’album implique un projet cohérent et organisé, tandis que l’appellation « mixtape » laisse plus de liberté : il s’agirait simplement de mettre plusieurs morceaux ensemble. Pourtant, comme l’a parfois remarqué la critique, Multicolore pourrait facilement prétendre au nom d’album, tant il manifeste un souci de la composition d’ensemble. Sa structure n’est pas laissée au hasard (c’est Tengo lui-même qui a choisi l’ordre des morceaux sur la tracklist), et nous l’analyserons de près. Nous étudierons ensuite l’esthétique du mélange des couleurs/émotions dans le projet, avant de voir de quelle manière se crée un univers bien particulier.

UNE « MIXTAPE » OÙ RIEN N’EST MÉLANGÉ AU HASARD

Avant même d’examiner la façon dont les morceaux s’enchaînent, un coup d’œil à la tracklist suffit pour remarquer que Multicolore possède une ossature cohérente, avec une intro et un interlude (c’est-à-dire un morceau faisant office de transition), désignés explicitement (les termes sont inclus dans les titres en question : « Métamorphose / Intro » et « Tengon / Interlude »). Enfin, il n’est pas difficile de voir en « Entier » une conclusion : si c’est lui-même que Tengo qualifie d’« entier » dans le texte, on peut aussi considérer que c’est le projet, arrivé à son terme, qui est « entier ».

Au sein du projet, les titres se répondent et se font écho, phénomène dont on mesure l’ampleur au fil des écoutes. Le principe est simple : les mêmes mots ou phrases se retrouvent dans deux morceaux différents, soit exactement sous la même forme, soit avec quelques variations. Le tableau suivant donne quelques exemples de ce phénomène, de la répétition la plus précise (à gauche) à la plus diffuse (à droite) :

Répétitions textuelles Légères variations ou reconfigurations Images récurrentes
- « Est-ce que le bateau m’emmène quelque part, j’aimerais connaître l’histoire avant que ma peau pâlisse / Vers la lumière ou bien vers le noir, toujours en quête d’espoir j’attends l’apocalypse » : « Neiges éternelles » et « Tengon / Interlude »

- « Je survole la vallée seul sur mon dragon » : « Printemps » et « Entier »

- « Grand nombre d’arts sur mon visage, le [tien/sien] mériterait une mise à jour » : « Collision » et « Poison Ivy » (variation du pronom possessif)

- « La vie est pleine, la vie est belle, la vie est spéciale / La vie est peine, la vie est haine, la vie est bestiale », dans « Métamorphose / Intro » fait écho à « La vie est belle », non seulement au titre, mais aussi aux paroles, organisées un peu différemment : « la vie est belle, la vie est pleine », « la vie est spectaculaire, spéciale et bestiale »

Par exemple, l’image de la bulle :

- « Bulle » : titre et paroles

- « Neiges éternelles » : « à travers ma bulle »

- « Entier » : « toujours plongé dans une géante bulle »

La composition de la mixtape, outre une structure d’ensemble, instaure donc des jeux d’écho, qui tissent des liens entre les différents titres. Observons toutefois que ces échos excèdent aussi le projet : Multicolore n’est pas refermé sur lui-même, comme le montrent les références aux précédents projets de Tengo John. C’est d’abord « Trois sabres pt.3 » qui, comme son nom l’indique, fait suite aux deux premières parties, sorties plus tôt et ne figurant pas sur le projet : la trilogie déborde. De manière plus anecdotique, le titre « L’œil du cyclone », antérieur à Multicolore, est cité dans « Métamorphose / Intro », de même pour le « Roi des reptiles » dans le « Freestyle CQLD », quand ce n’est pas le titre de tout un projet, Arc-en-ciel, qui revient dans « Entier ».

Avec ce système d’échos, Tengo crée un réseau de formules qui circulent au sein de sa propre œuvre. En littérature, on appelle « intertextualité » le phénomène de références (explicites ou implicites) à une œuvre littéraire, au sein d’une autre œuvre. Ici, c’est la notion moins connue d’intratextualité que l’on peut invoquer : l’auteur reprend des fragments de sa propre œuvre. Cette circulation de termes et expressions dans les textes, en plus de créer un jeu de piste pour l’auditeur attentif, renforce la sensation d’un idiolecte, c’est-à-dire un langage propre à une personne. La présence de leitmotivs ne signifie évidemment pas que l’artiste tourne en rond par manque d’inspiration, mais au contraire, qu’il tisse sa toile. Répétés, les termes et les thèmes deviennent de plus en plus caractéristiques de Tengo, et contribuent à la création d’un univers.

LA PALETTE DES ÉMOTIONS

Partons du titre Multicolore : il renvoie évidemment à une multiplicité de couleurs, notion qui travaille visiblement Tengo depuis longtemps, puisque son premier projet, quand il rappait encore sous le nom de Theo Skellington, s’appelait Arc-en-Ciel (2013). Après un projet à l’esthétique plus sombre, N+UV (2017) et son titre phare « Noirceur totale », Tengo semble vouloir revenir à quelque chose de coloré, ambition qu’il annonçait dans son freestyle pour Le Règlement, deux mois avant la sortie de Multicolore : « mettre des couleurs sur la noirceur totale ». Avec ce projet, Tengo explique avoir voulu « montrer toute [sa] palette musicale ». Aussi évident que cela puisse paraître, rappelons que le préfixe multi indique une grande variété de couleurs (le projet ne s’appelle pas Bicolore ou Tricolore) ; le terme « multicolore » annonce donc tout le spectre des couleurs, au sens propre, et toutes sortes de morceaux sur le projet, au sens figuré.

Commençons par le sens propre : on retrouve en effet différentes couleurs au sein des morceaux.

Deux choses sont à remarquer ici. D’une part, cette recension montre que le projet porte bien son nom : une grande variété de couleurs est effectivement présente. D’autre part, et c’est le plus intéressant, il y a autant de teintes sombres que claires, autant de couleurs chaudes que froides. La répartition sur la palette est équilibrée. Si la présence de cette variété crée déjà un effet multicolore, plusieurs morceaux font référence de manière directe au mélange de couleurs : Tengo scande « multicolore » et évoque des « aurores boréales » (dont l’aspect spectaculaire tient au mélange des couleurs, même si le vert domine) dans « Tengon / Interlude », ainsi qu’un « arc-en-ciel » dans « Entier » et des « rêves de toutes les couleurs » dans « Printemps », tandis que Prince Waly parle de « billets polycolorés » dans « Cityzen Spleen ».

Les couleurs apparaissent parfois au sens propre (les cheveux verts de Zoro, les feuilles vertes ou rouges selon les saisons), mais elles sont aussi évoquées de façon métaphorique, avec des expressions lexicalisées (rouge de rage, rire jaune) et d’autres emplois au sens figuré (la noirceur de l’âme). Sens propre et sens figuré se mêlent parfois, comme au début du deuxième couplet de « Geisha », dans lequel Tengo crée un dégradé : « L’autre soir je l’ai même croqué comme un fraisier / J’vois la vie en rose, elle s’habille en mauve […] ». Ici, le fraisier évoque la couleur rouge des fraises (couleur concrète implicite), atténuée en rose dans l’expression lexicalisée « voir la vie en rose » (couleur métaphorique explicite), couleur à son tour transformée en « mauve » (couleur concrète explicite) par l’ajout d’une touche bleutée.

La présence des couleurs n’a rien d’anecdotique : on sait l’importance de leur symbolique (notamment à partir des travaux de l’historien Michel Pastoureau). Dans Multicolore, elles sont particulièrement liées à l’expression des émotions. Ainsi, dans « Cityzen spleen », dont le titre fait écho au spleen de Baudelaire, le refrain répète que « la vie est un film en noir et blanc » : cette absence de couleurs exprime métaphoriquement la mélancolie dont le morceau est empreint. À l’inverse, dans « Geisha » et dans « Printemps », il est question de voir « la vie en rose » et d’avoir des « rêves de toutes les couleurs ». De nombreux morceaux mettent en tension ombre et lumière : « vers la lumière ou bien vers le noir » (« Printemps » et « Tengon / Interlude »), une « part de ténèbres » opposée à des souvenirs « plus lumineux » (« Printemps »), la volonté que « ma luminosité gagne sur ma noirceur » (« La vie est belle »). Cette antithèse ombre / lumière, qui a été particulièrement développée par Victor Hugo, n’est jamais totalement résolue, et le rapport peut se renverser d’un morceau à l’autre.

À l’image d’une palette multicolore, le projet de Tengo John propose tout le spectre des émotions, des plus négatives au plus positives, en passant par toutes les nuances. Plus que de différents styles de morceaux, on parlera de différentes émotions qui se succèdent et parfois se mêlent. L’organisation de la tracklist installe en effet des contrastes : on passe ainsi sans transition d’un morceau kick avec egotrip et images violentes (« Trois sabres pt.3 ») à une chanson d’amour aux sonorités très douces (« Geisha »), tandis que le très chill « Bulle » est inséré entre « Tortank » et « Interphone », deux morceaux énergiques et agressifs. Il s’agit d’un parti pris que l’on retrouve même au sein des morceaux, indépendamment les uns des autres. « Printemps », l’un des morceaux les plus réussis du projet, en est probablement le meilleur exemple : sur une production légère et entraînante, voire solaire (c’est le printemps, après tout), qui pourrait annoncer un autre « La vie est belle », Tengo raconte une histoire bien loin d’être rose. Il y aurait donc, schématiquement, un contraste entre la musique et les paroles. Mais le texte lui-même est contrasté : l’évocation de moments sombres et difficiles reste liée à l’espoir et à une forme de confiance en l’avenir, comme en témoigne la répétition de « ce sera pas grand-chose mais j’aurai mon château ambulant » (qui clôt d’ailleurs le morceau), phrase dans laquelle le fantasme (le château ambulant du film de Miyazaki, déjà présent dans le projet Près qu’elle en 2016) semble pouvoir devenir réalité (les verbes sont conjugués au futur, ce qui marque une assurance que cela se réalisera).

À l’écoute des premiers titres de la mixtape, on pourrait croire que la composition trace un chemin de l’ombre vers la lumière : on passe en effet progressivement des « Neiges éternelles » au « Printemps », avec toute la symbolique que cela implique : de l’hiver au printemps, de la glace à la chaleur, du figement à la renaissance. Mais la réalité est plus subtile : on retourne immédiatement dans le côté obscur, avec « Collision » puis « Cityzen spleen », morceaux dont les clips respectifs confirment la noirceur (agressive et combative pour l’un, mélancolique et désabusée pour l’autre), s’il en était besoin. Il n’y a donc pas de trajet linéaire de l’obscurité et du froid vers une chaleur colorée : rappelons-nous que Tengo se présente dans un « déséquilibre inconstant » (« Métamorphose / Intro »), métaphorisant sa vie comme un « éternel saut périlleux » (« Cityzen spleen »). Deux conclusions peuvent en être tirées. D’une part, ce choix privilégie le mélange et les nuances ; à la différence d’une vision manichéenne de la vie, qui opposerait très clairement bien et mal, joie et tristesse, le projet montre que toutes les émotions cohabitent. D’autre part, cette composition met en avant la notion de cycle, comme celui des saisons : aux moments de bonheur succèdent des moments de malheur, et ainsi de suite, à l’image de la phrase « ce qui était vert en été devient rouge en automne » (« Printemps »), phrase qui est d’ailleurs elle-même répétée, ouvrant et fermant le morceau, créant un cycle dans le texte aussi.

Multicolore, titre très basique en apparence, contient donc en germe toute l’esthétique du projet, qui dépasse le simple mélange de couleurs, pour aller vers la peinture d’un univers complexe où rien n’est jamais ni tout noir, ni tout blanc.

LA CRÉATION D’UN UNIVERS : RÉFÉRENCES ET SYNCRÉTISME

Tengo John a parfois été réduit à un « rappeur qui cite des mangas », mais il suffit de l’écouter pour remarquer que les références culturelles sont nombreuses et variées dans ses textes. À partir d’un relevé non-exhaustif (il s’agit seulement des exemples les plus significatifs), on peut les classer en quelques catégories :

Mangas One piece, Naruto, Death note
Comics, BD Batman, Astérix
Jeux vidéo Pokémon, Hitman
Séries Peaky blinders, Game of thrones, Dexter, Les Simpson
Cinéma Le Château ambulant (Hayao Miyazaki, 2004), Printemps, été, automne, hiver… et printemps (Kim Ki-duk, 2003), Star Wars, Martin Scorsese, Grace Kelly, John Wayne
Littérature Les Fables de La Fontaine, L’Odyssée (Ulysse, le cyclope, Poséidon / Neptune)
Sport Essentiellement le foot : Pastore, Cantona, Zidane, Lewandowski, Donnarumma, Valderrama

La course automobile : Schumacher, Vettel

Deux conclusions se dégagent ici. Ce sont d’abord les références d’une génération : la plupart des personnes nées dans les années 90 ont grandi avec les films de Miyazaki, joué à Pokémon, et suivi la finale France-Italie en 2006. Cet aspect générationnel doit toutefois être nuancé : Tengo John a aussi des références moins récentes (l’actrice Grace Kelly, Cantona à Manchester United…). Enfin, plusieurs références ne sont pas actuelles, mais sont tellement connues que tout le monde peut les partager (la mythologie, les Fables de La Fontaine). Il y a donc une connivence avec les auditeurs par ce jeu des références, qui parlent facilement à la génération du rappeur.

Le deuxième point important est le mélange entre références populaires et références plus pointues : Tengo cite aussi bien Pokémon qu’un film d’auteur coréen. Il n’y a là en réalité aucune contradiction, et ce mélange est même assez caractéristique de cette génération. Le goût pour la culture populaire s’assume, et inversement, le rap peut accueillir toutes les formes de culture (il ne reste probablement que Zemmour pour penser le contraire).

Allons plus loin : au-delà du mélange populaire / pointu, ces références mêlent différents univers (à l’image du pseudonyme de Tengo John, qui renvoie à la fois à l’Asie et à l’Occident). On retrouve l’Asie des mangas, des geishas et des « cerisiers du Japon »… Mais aussi l’Europe occidentale et les Etats-Unis, notamment avec les séries et le sport. Au-delà de cette dichotomie Asie / Occident dans les références, on observe aussi, de manière plus inattendue, un mélange au niveau des langues. En effet, si les textes sont avant tout en français, on retrouve plusieurs autres langues, de manière plus ou moins étendue. Il y a d’abord le cas de « Negli occhi dell’altro », morceau entièrement composé en italien, langue que l’on retrouve par bribes dans « La vie est belle », et même très furtivement dans « Trois sabres pt.3 ». Cette langue a pu être choisie pour des raisons personnelles, mais soulignons surtout qu’elle contient d’emblée une forme de musicalité. L’anglais vient également saupoudrer l’intro du projet, et envahit le refrain de « Triste constat ». Ce polyglottisme n’est pas si fréquent dans le rap français, et fait partie des particularités de Tengo John.

On peut parler de syncrétisme, c’est-à-dire du mélange, jusqu’à la fusion, de différentes cultures. Avec ce mixage de références et de langues, ce n’est pas une simple accumulation / superposition que propose Tengo John : il crée une symbiose de tout cela, et construit ainsi son propre univers.

CONCLUSION

Multicolore est donc un projet qui porte bien son nom, en proposant un mélange toujours soigneusement composé : mélange de styles musicaux, d’émotions, de références et même de langues. Il faudra penser à mettre en garde les épileptiques si Tengo John passe dans le Colors show

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