Le coup de foudre (1/2) : du bal de la Princesse de Clèves à la « Danse » de Lomepal

Qui n’a pas étudié la scène de rencontre amoureuse de La Princesse de Clèves (roman de Mme de La Fayette, 1678) l’année du bac de français ? La princesse de Clèves, tout juste mariée, rencontre le beau duc de Nemours lors d’un bal à la cour, et c’est le coup de foudre…

C’est ce qu’on appelle un topos en littérature, c’est-à-dire un lieu commun, un cliché : la scène de rencontre amoureuse revient dans de nombreux romans, et obéit souvent aux mêmes codes. Mais la rencontre amoureuse est évidemment un thème universel et intemporel, qu’on peut aussi retrouver dans le rap.

À des siècles d’écart, dans des contextes et dans des langages différents, ne peut-on pas voir certains points communs entre ces scènes de coup de foudre ?

C’est ce que nous tenterons de voir au moyen d’analyses détaillées, en commençant cette fois-ci par confronter le morceau « Danse » de Lomepal au roman de Mme de La Fayette.


LA DANSE, PRÉLUDE À L’UNION AMOUREUSE DES CORPS

Il n’y a pas que dans La Princesse de Clèves que les personnages qui vont tomber amoureux se rencontrent lors d’un bal, ou du moins lors d’une soirée où l’on danse : on retrouve le même schéma dans Orgueil et préjugés de Jane Austen, Le Lys dans la vallée de Balzac, L’Écume des jours de Boris Vian… Et c’est aussi pendant une soirée que se déroule la rencontre évoquée par Lomepal dans « Danse », titre qui met l’accent sur cet aspect essentiel. On peut d’ailleurs l’interpréter de deux manières : soit il s’agit du nom commun « danse », privé de déterminant pour être mis en valeur ; soit il s’agit du verbe « danser » conjugué à l’impératif, comme si Lomepal demandait à la fille de continuer à danser pour lui.

Ce choix de contexte n’a rien de surprenant : il s’agit en effet d’un cadre propice pour une rencontre amoureuse. Un bal ou une soirée réunit de nombreuses personnes, c’est donc l’occasion de faire de nouvelles rencontres. Et surtout, la danse est un outil de la séduction : d’abord parce qu’une personne qui danse avec grâce met en avant sa sensualité et son charme (le paroxysme est sûrement atteint dans la fameuse scène de lapdance de Boulevard de la mort de Tarantino, mais la princesse de Clèves en est encore loin), puis parce qu’une danse à deux crée des liens, en permettant un rapprochement et un contact physiques (à certaines époques, c’était même l’une des seules occasions d’avoir des contacts rapprochés hors-mariage de manière respectable et socialement acceptée).

UNE ATTRACTION RÉCIPROQUE IRRÉSISTIBLE

Puisque la rencontre a lieu dans une soirée, la première étape du coup de foudre est de distinguer l’autre dans la foule.

Dans La Princesse de Clèves, Nemours est un grand séducteur aux nombreuses conquêtes. Mais quand il aperçoit la princesse, la beauté de celle-ci éclipse toutes les autres femmes présentes dans la salle de bal : « M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu’il fut proche d’elle, et qu’elle lui fit la révérence, il ne put s’empêcher de donner des marques de son admiration. » On voit bien ici avec l’emploi du verbe « s’empêcher » à la forme négative que Nemours ne contrôle plus son attitude : il est déjà emporté par ses sentiments naissants ; son trouble montre que le coup de foudre a lieu. Ensuite, il a beau danser avec une autre femme magnifique, il ne pense qu’à la princesse, tout comme de la fille de la chanson de Lomepal élit le rappeur parmi tous ses prétendants : « y avait plein d’autres connards mais c’est moi celui que t’as choisi pour te raccompagner ». Il se présente comme un séducteur dans l’intro de son morceau : « Fais la cour aux femmes, je fais la cour aux femmes », avec l’expression un peu datée « faire la cour », et surtout le pluriel « femmes », car elles sont bien nombreuses. Mais lui aussi fait une rencontre qui éclipse les autres. La grande différence est que chez Lomepal, la femme est elle aussi une séductrice (« Tu tends des pièges à tous les garçons »), tandis que la princesse de Clèves est extrêmement vertueuse et innocente – ce qui ne l’empêche pas d’avoir de nombreux admirateurs, à commencer par le duc de Guise, qui danse avec elle au moment de l’arrivée de Nemours.

Une fois que les deux personnages dansent ensemble, le coup de foudre se traduit par une attraction réciproque mystérieuse. La princesse de Clèves et Nemours devinent chacun l’identité de l’autre, sans s’être présentés : ils se reconnaissent sans se connaître, et sans se parler. Les amoureux de la chanson de Lomepal ont la même faculté : « on se parle pas, on se ressent ». La danse suffit. Cette compréhension muette s’accompagne d’un parallélisme entre les personnages. Le texte de Mme de La Fayette insiste sur les points communs entre Nemours et la princesse, qui sont tous les deux à part dans la foule du bal. C’est ce que souligne la structure de la phrase « Ce prince était fait d’une sorte qu’il était difficile de n’être pas surprise de le voir quand on ne l’avait jamais vu […] ; mais il était difficile aussi de voir Mme de Clèves pour la première fois sans avoir un grand étonnement », qui met les deux personnages en miroir. À son tour, Lomepal constate « On se ressemble, tristes en couple, heureux sans ». Soulignons que « Danse » n’est pas chantée seulement par Lomepal : la voix de Camélia Jordana prend le relai à la fin du morceau. On pourrait penser que c’est pour donner successivement les deux versions de la rencontre. Mais en réalité, Camélia Jordana reprend le refrain de Lomepal : l’homme et la femme disent la même chose, ce qui donne l’impression qu’ils sont absolument sur la même longueur d’ondes, voire qu’ils ne font plus qu’un, en osmose.

Enfin, on retrouve dans « Danse » tous les éléments-clefs de la rencontre féerique. Les deux amoureux sont comme seuls dans la foule, ils perdent conscience du monde autour, et le temps se suspend. En revanche, les autres ont les yeux braqués sur eux et les admirent (voire les jalousent) : « Quand ils commencèrent à danser, il s’éleva dans la salle un murmure de louanges » pour la princesse et Nemours, « Malgré la lumière on ne voit plus que nous, la musique s’est arrêtée, les aiguilles se figent et je sens, je te sens » pour Lomepal. Cela peut nous évoquer la célèbre scène du film La Boum, quand les deux adolescents dansent un slow sur leur propre musique, en décalage avec le reste de la fête : ils sont seuls parmi la foule, dans un moment suspendu.

 

LE COUP DE FOUDRE, ET APRÈS ?

La chanson de Lomepal, dans son évocation d’une rencontre amoureuse, présente donc de nombreuses similitudes avec la scène archi-classique de La Princesse de Clèves. Mais c’est dans les suites du coup de foudre que résident des différences essentielles.

On a vu que la danse fonctionne comme un premier rapprochement sensuel des corps, avant la véritable union amoureuse, qu’elle prépare et annonce. Mais en réalité, cette union n’a pas forcément lieu ensuite. Lorsqu’elle rencontre Nemours, la princesse de Clèves est mariée, vertueuse et fidèle. Elle ne peut pas s’empêcher de ressentir des sentiments, mais elle n’y donnera aucune suite concrète : elle et Nemours ne vivront jamais leur histoire d’amour. Après le bal, chacun rentre de son côté, et c’est dans la chambre de sa mère que la princesse termine la soirée, pour la lui raconter. Rien de bien palpitant donc…

Pour Lomepal en revanche, il n’est pas question que la relation reste platonique. On a changé d’époque, et une réaction comme celle de la princesse serait presque incompréhensible (même quand elle est veuve et aurait le droit d’avoir une histoire avec Nemours, elle continue de refuser). Au contraire, « Danse » est un morceau particulièrement sensuel, et souvent explicite. L’intro spoile l’issue de la rencontre : « On l’a fait dans le sofa, je l’ai fait dans l’œsophage », grâce à une paronomase très élégante. Le premier couplet parle de « dormir à tes côtés », de « caresses » et de « love » : Lomepal reste soft. Mais il monte vite en puissance, en évoquant une anatomie sens dessus dessous : « Mais je bloque sur tes seins on dirait presque que ça bouge, j’dois avoir la bite dans la tête quand tu me murmures dans l’oreille, car j’ai l’impression qu’elle est tout prêt de ta bouche », avant de se présenter comme un « vicieux » faisant « des trucs dégueus » avec elle, qui est « brillante comme l’or, trempée comme l’acier ». Il n’y a évidemment aucune déclaration de ce genre dans le livre de Mme de La Fayette ; on peut cependant remarquer que Nemours est plus direct que la princesse, quand il affirme savoir qui elle est (« je n’ai pas d’incertitude »), tandis qu’elle n’ose pas avouer qu’elle a deviné son identité (« Je vous assure, madame, reprit Mme de Clèves, qui paraissait un peu embarrassée, que je ne devine pas si bien que vous pensez. »). Elle est mal à l’aise, mais son autre prétendant, le duc de Guise, constate bien que c’est Nemours qui lui fait le plus d’effet. On peut rapprocher son succès de l’hypothèse de Lomepal : « La plupart des autres garçons sont trop mous, je l’ai peut-être un peu plus brusquée qu’eux ».

CONCLUSION

Le coup de foudre se produisant lors d’une danse n’a donc pas fini d’inspirer les artistes, mais il est exposé de manière plus ou moins sensuelle en fonction du type de personnage et du contexte de l’oeuvre.

La semaine prochaine, nous nous demanderons si la plus attirante des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust était « chargée comme un Beretta », à bon entendeur…

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MC Solal
J'analyse autant les textes d'Albert Cohen que ceux de Jazzy Bazz et je refais passer l'oral du bac français en interview.

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