Séduire, mode d’emploi : le héros de Belle du Seigneur, ancêtre de Booba et Damso ?

Belle du Seigneur d’Albert Cohen (1968), chef-d’œuvre de la littérature française, est souvent présenté comme un grand roman d’amour, à tort, car il expose plutôt une vision très pessimiste et désabusée de la passion. Le héros, Solal, est une sorte de Don Juan à qui tout réussit. Au début du roman, il décide de séduire Ariane, femme mariée qu’il a aperçue à une soirée ; mais, lassé de devoir ses succès à son physique et à sa situation sociale, il veut s’y prendre différemment avec elle. Jugez plutôt : il s’introduit par effraction dans sa chambre, déguisé en vieillard (il va jusqu’à se mettre du scotch noir dans la bouche pour paraître édenté), l’enferme à clef, lui fait une déclaration d’amour lyrique et lui propose de s’enfuir avec lui. Évidemment, Ariane le repousse. Solal enlève alors son déguisement, lui reproche de n’être intéressée que par le physique, comme toutes les autres, et lui lance un défi :

Femelle, je te traiterai en femelle, et c’est bassement que je te séduirai, comme tu le mérites et comme tu le veux. À notre prochaine rencontre, et ce sera bientôt, en deux heures je te séduirai par les moyens qui leur plaisent à toutes, les sales, sales moyens, et tu tomberas en grand imbécile amour […] ! En attendant, reste avec ton Deume [son mari] jusqu’à ce qu’il me plaise de te siffler comme une chienne ! (42)

À ce moment-là, le lecteur se demande comment il pourra bien faire pour la séduire, après s’être comporté de la sorte. C’est au chapitre 35 qu’on a la réponse (chapitre incroyable, que vous pouvez lire indépendamment du reste du roman, si le pavé vous intimide) : il la reçoit dans son appartement au Ritz, et lui fait une leçon de séduction. Il lui explique toutes les stratégies et techniques qu’un homme doit employer pour séduire une femme. Et étonnamment, cela fonctionne, et Ariane va tomber amoureuse de lui (il faudra lire le chapitre pour savoir comment).

Un Don Juan au tableau de chasse impressionnant, qui affiche une réussite sociale, professionnelle et financière exceptionnelle, très sûr de lui, et qui ne manifeste pas toujours beaucoup de respect en s’adressant aux femmes : est-ce que Solal ne serait pas l’ancêtre de certains de nos rappeurs, comme Booba et Damso ?

La question n’est pas très sérieuse, et il ne s’agit pas de dire que le livre de Cohen a influencé nos rappeurs ; pourtant, une étude comparée de la leçon de séduction de Solal et de certains textes de Booba et Damso révèle des points communs assez troublants…

LES BASES : LE PHYSIQUE ET LE SOCIAL

Dans sa leçon, Solal considère que le physique (beauté et force) et le social (réussite, argent, haute société) sont les deux piliers indispensables à toute séduction d’une femme par un homme : « Toujours la même vieille stratégie et les mêmes misérables causes, la viande et le social » (352).

Concernant le physique, il dénonce les attentes des femmes, notamment concernant la taille et le poids, avant de se focaliser sur le détail des dents, imaginant une femme rejeter un homme, parfait par ailleurs, mais auquel il en manquerait quelques-unes :

Alors, je vous le demande, quelle importance accorder à un sentiment qui dépend d’une demi-douzaine d’osselets dont les plus longs mesurent à peine deux centimètres ? Quoi, je blasphème ? Juliette aurait-elle aimé Roméo si Roméo quatre incisives manquantes, un grand trou noir au milieu ? Non ! Et pourtant il aurait eu exactement la même âme, les mêmes qualités morales ! (347)

Cette tirade est évidemment caractéristique de la mauvaise foi du personnage, auquel la belle Ariane rétorque que si ça le révolte, il n’a qu’à aller déclarer son amour à une vieille bossue. Les références au physique masculin sont plus rares dans les textes de Booba et Damso, mais on peut tout de même remarquer qu’ils entretiennent une certaine image d’eux-mêmes, notamment Booba, qui médiatise ses séances de musculation et de boxe thaï, quand il n’évoque pas son « double poney dans le futal » (« Fast Life »)…

C’est surtout dans la dénonciation de l’importance du social que l’on va pouvoir trouver des échos chez les rappeurs. Solal a réussi sa vie (poste à responsabilité, argent, prestige), mais il porte un regard très critique sur le milieu dans lequel il évolue : « Je méprise cette foire mais je dissimule mon mépris car j’ai vendu mon âme pour un appartement au Ritz et des chemises en soie et une Rolls et trois bains par jour » (351). Il considère que les femmes s’intéressent à lui pour sa haute situation et pour sa richesse, ce qui n’est pas sans rappeler la rengaine des rappeurs sur les femmes attirées par l’argent et la célébrité : les michtos. À ce sujet, les citations seraient innombrables : « J’veux une meuf matérialiste, comme ça j’suis sûr de la baiser direct » (Booba, « C’est la vie »), « On t’aura à coup de billets, fais pas la belle » (Booba, « Caramel »), « Aujourd’hui j’suis refait j’ai du cash les putains ne font qu’appeler » (Damso, « Kietu »), et enfin le coup de grâce : « J’ai demandé son num, elle a dit non, mais depuis qu’en vues j’fais des millions, j’tire sur ennemi et son chignon, le succès m’a-t-il rendu mignon ? » (Damso, « #Quedusaalvie »).

Une fois que ces deux bases sont acquises, la séduction peut se mettre en place.

BLING-BLING ET EGOTRIP

Il importe au séducteur d’afficher sa réussite, quitte à être bling-bling. Cela se manifeste d’abord par le choix du lieu. C’est au Ritz que Solal reçoit Ariane, précisément là où Booba n’a plus besoin de faire la queue (« 92i Veyron »). En matière d’hôtel de luxe, Booba et Damso ont leurs préférences : le Hilton pour le premier (« Pourvu qu’elles m’aiment »), le Marriott pour le second (« J’suis dans une suite au Marriott, t’explorant les trompes de Fallope », dans « Perplexe »). C’est aussi en évoquant ses lieux de vacances que le séducteur met en valeur ses moyens : « Où tu vas en lune de miel, B2o y va en week-end » (Booba, « Pourvu qu’elles m’aiment »). Ici, le parallélisme toi/B2o joue en faveur du rappeur : ce qui est le voyage d’une vie après de longues économies pour toi, n’est qu’une petite routine pour lui.

Après le lieu, ce sont les vêtements qui fonctionnent comme des signes extérieurs de réussite sociale et de richesse. Chez les rappeurs, on peut citer le topos (le cliché) de la montre bling-bling, qui, plus elle est grosse et ornée de matériaux précieux, symbolise à elle seule la richesse, dans un fonctionnement métonymique (la métonymie renvoie à un tout, ici la richesse, en n’évoquant qu’une partie, ici la montre). Booba et Damso ne font pas exception à la règle : « Ma montre n’affiche pas l’heure mais elle est pleine de diamants » (Booba, « 2.0 »), « J’veux de l’or sur ma montre fuck le mécanisme » (Damso, « Signaler »). Solal fait peut-être plus dans la subtilité, mais lui aussi prend soin de se montrer à son avantage, revêtant un smoking de soie blanche, une cravate de commandeur (une décoration, comme celle de la Légion d’honneur) et un monocle, pour faire distingué (le « sapé comme jamais » d’un diplomate des années 30).

Albert Cohen, le plus thug des écrivains 

Ce n’est pas seulement la réussite financière qui s’affiche, mais aussi le tableau de chasse : se vanter de ses nombreuses conquêtes fait partie de la posture du séducteur, qui joue de l’egotrip. Dans une logique hyperbolique, il devient même difficile de choisir parmi la foule de prétendantes : Booba se demande « Trop d’gos, je choisis laquelle ? » (« C’est la vie »), tandis que Damso n’a plus le time : « des maîtresses j’en ai pas qu’une donc attends que j’te fasse signe » (« Signaler »). Pour Solal, séduire est devenu tellement facile qu’il est obligé de se créer des challenges lui-même : « en mon jeune âge, je suis parvenu à m’enlever une femme à moi-même. C’est une histoire compliquée de frères jumeaux, moi étant l’un et l’autre, l’un rasé et l’autre faussement moustachu » (344).

La valeur des conquêtes rejaillit sur le séducteur, et accentue son egotrip : il ne s’agit pas d’ajouter n’importe qui à son tableau de chasse, mais de pécho des meufs bonnes. Solal privilégie les femmes belles avant tout, mais aussi cultivées et appartenant à la haute société. Booba se vante de n’avoir « que des big booty girls dans [son] Blackberry Curve » (« Pourvu qu’elles m’aiment »), et Damso n’est plus courtisé par n’importe qui : « J’monte de level dans les nudes, j’en reçois de comptes certifiés » (« Smog »).

Le séducteur est ainsi très fier de lui, ses succès passés facilitant ses nouvelles conquêtes, de manière exponentielle. Selon Solal, la femme voyant un Don Juan qui « les tombe toutes » se dit, inconsciemment, « moi aussi, je veux être tombée ! » (383). Mais cette stratégie n’est pas infaillible et peut se révéler contre-productive, comme dans « Scarface » de Booba : sa réputation inspire la méfiance, il est « grillé ».

NE PAS RECULER DEVANT LES CLICHÉS

Mais le physique et le social ne suffisent pas pour avoir un tel tableau de chasse : il faut mettre en place certaines stratégies.

Dans sa leçon de séduction, Solal énumère 11 étapes à suivre ; la dernière est la déclaration, avec « tous les clichés que tu voudras » (386). Il ne faut donc pas hésiter à mentir, comme le fait Damso dans « Autotune » : « Après toi c’est clair que j’en baiserai aucune, ouais ouais j’lui ai menti j’lui ai promis la lune, juste pour la ken comme celle du premier couplet dans le dos comme il faut ». Les cadeaux sont également utiles, surtout s’ils sont luxueux : « j’te ferai tout oublier, diamants sur collier » (Damso, « Signaler »).

Solal conseille un cliché en particulier, celui du voyage exotique :

Et n’oublie pas de parler de départ ivre vers la mer, elles adorent ça. Départ ivre vers la mer, retiens bien ces cinq mots. Leur effet est miraculeux. Tu verras alors frémir la pauvrette. Choisir pays chaud, luxuriances, soleil, bref association d’idées avec rapports physiques réussis et vie de luxe. (387)

Damso propose lui aussi une invitation au voyage, et même à un tour du monde : « En nuisette, son tissage est brésilien, j’lui ferai faire le tour des méridiens » (« Graine de sablier »), et il fait référence au même type de paysage cliché que Solal, quand il dit dans « Perplexe » : « Laisse tomber tes allocs, viens m’rejoindre dans plage et paillote ». Booba, en revanche, évoque certes des voyages et des vacances (par exemple « J’pars en vacances quand bon me semble, nik ommok le mois de juillet, nik ommok aussi le mois d’août » dans « RTC »), mais pas spécialement pour y inviter qui que ce soit.

MÉLANGER COMPLIMENTS ET MÉPRIS

Cette utilisation des clichés peut donner l’impression qu’il suffit de faire des compliments, des cadeaux et des promesses… Mais la réalité est bien plus subtile. Il s’agit en fait de trouver un équilibre entre les compliments et le mépris, entre la vulnérabilité et la cruauté. Solal résume le principe dans la formule suivante : « neuf dixièmes de gorille et un dixième d’orphelin leur font tourner la tête » (382).

Les compliments doivent donc être contrebalancés par des piques. Solal, agacé par le refus d’Ariane, cesse de vanter sa beauté sublime et l’attaque sur son nez, soudain jugé « trop grand » et luisant « comme un phare » (42). Damso fait exactement la même chose : « j’te ferai plus de compliments, j’vois que tu casses déjà les couilles » (« Signaler »). Dès que la cible prend trop la confiance, on la rabaisse. Solal préconise de rester prudent et mesuré lors de la phase de séduction (se contenter d’« insolences mineures »), mais de ne plus hésiter à être méchant, une fois la femme conquise.

Ce rabaissement peut aller jusqu’à l’insulte, comme lorsque Solal compare Ariane à une chienne qu’il n’a qu’à siffler, image également utilisée par Damso lorsqu’il dit : « Toutes les chattes que j’aime s’avèrent être des chiennes » (« Kietu »). Dans cette citation, il fait ce qu’on appelle une syllepse (figure de style consistant à employer un mot au sens propre et au sens figuré en même temps), qui porte ici sur le mot « chattes » : au sens propre, il s’agit de l’animal, en opposition aux « chiennes » ; quant au sens figuré, il est assez clair, et désigne par métonymie l’ensemble des femmes qui l’attirent, désignées seulement par une partie, ici anatomique.

L’une des étapes de la séduction dans la leçon de Solal est ce qu’il appelle « la sexualité indirecte » (384) : il s’agit, tout en restant très poli et civilisé, de faire sentir à la femme qu’on la désire, par un regard appuyé un peu irrespectueux, ou en glissant un tutoiement entre deux vouvoiements (le roman se passe dans les années 30, où le vouvoiement était bien plus répandu qu’aujourd’hui). Chez nos rappeurs, ce procédé est beaucoup moins indirect, et on peut parler cash, à l’image de Booba déclarant simplement « Baby fais-moi la bise puis suce-moi la bite » (« Le Duc de Boulogne »). Ici, la paronomase (quand les sonorités sont si proches qu’on pourrait les confondre) bise / bite, avec ce rapprochement phonétique entre les deux mots, souligne à quel point on passe de manière fluide et naturelle de la première idée à la seconde. Plus besoin de faire dans la subtilité, on peut annoncer directement ses intentions (à ses risques et périls).

CONCLUSION

Cette étude comparée permet de constater la persistance des clichés sur les relations hommes-femmes. Cette conception de la séduction s’inscrit dans une vision désabusée du monde. Solal compare les hommes à des gorilles, et il condamne cette obsession de la virilité et de la force. Mais il avoue qu’il joue lui-même le gorille et ne fait pas exception à la règle, qu’il n’a pas le choix, car finalement, comme dirait Booba, « comment ne pas être un pitbull quand la vie est une chienne ? ».

NB : les numéros de pages indiqués renvoient à l’édition Pléiade, mais il est évidemment possible de se procurer le livre en édition de poche (et de l’emporter dans sa valise cet été pour 1. le lire, 2. mettre en pratique les conseils de séduction sur la plage).

Ariane Solal

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