Et si BO Y Z, de Prince Waly, était un film ?

Si on le présente souvent comme le plus américain des rappeurs français, Prince Waly est aussi, sans aucun doute, l’un des plus cinéphiles. Cela se ressent tout particulièrement dans son dernier projet, BO Y Z (sorti le 18 janvier), dont le titre nous invite à l’envisager comme une BO pour les générations Y et Z.

Alors forcément, ça donne envie de le commenter comme un film…

L’affiche

Partons donc de la pochette, une photographie signée Fifou. On y voit Prince Waly entouré de ses « boyz », regards rivés vers l’objectif, au pied des bâtiments d’une cité. Tous prennent la pose autour d’une Mercedes pimpée pour l’occasion et immatriculée « BO Y Z ».

Si cette pochette s’inscrit dans la filiation de l’esthétique de certains classiques du rap américain, elle peut aussi évoquer une affiche de film, comme celle de Boyz N the Hood. Quand on connaît le côté rétro du rap de Prince Waly, cet hommage n’a rien de surprenant, et nous plonge déjà dans l’ambiance.

La bande-annonce

Dévoilé 2 mois avant la sortie de BO Y Z, le clip de Marsellus Wallace, morceau qui ouvre le projet, en est en quelque sorte la bande-annonce. Et quelle bande-annonce ! Réalisé par Valentin Petit, le clip est non seulement magnifique visuellement, mais il est aussi scénarisé et réalisé de telle sorte qu’on peut tout à fait le prendre comme un court-métrage.

Il fallait pourtant du culot pour décider de clipper Marsellus Wallace, le titre faisant référence à Pulp Fiction : c’est un peu comme passer après Tarantino. Au-delà des références présentes dans le texte (« Marsellus Wallace : à son anus on dit RIP » : ceux qui connaissent leurs classiques savent à quelle scène il est fait allusion), on peut d’ailleurs détecter des références visuelles. Par exemple, les plans où Prince Waly est filmé de dos rappellent les premières apparitions de Wallace dans Pulp Fiction : il faut attendre longtemps pour vraiment le voir, d’où de nombreux plans sur sa nuque ou sur sa silhouette dans l’ombre, pour préserver le mystère.

Par ailleurs, le texte de Marsellus Wallace joue lui aussi un rôle de bande-annonce. « Avec le temps on se bonifie » : c’est ce que va nous prouver Prince Waly dans la suite de BO Y Z.

Le casting

C’est son projet, Prince Waly a évidemment le premier rôle. Mais chose remarquable : les 2/3 des morceaux sont des feats ! Il réunit un casting d’élite autour de lui, à commencer par Tengo John, fidèle de longue date, ce qu’il rappelle justement dans son couplet : « on déploie les ailes de l’Albatros », référence habile au studio de Montreuil où ils se sont côtoyés jadis.

Autre invité de marque : Alpha Wann, qui annonçait sur son album « pas d’featuring faut pas gaspiller le ‘euf », certes, mais érigeait aussi Prince Waly en modèle dans Ça va ensemble :

Laisse-moi rapper comme Lavokato ou le Prince Waly

C’est donc tout naturellement que sa voix ouvre le morceau Plan : « Waly c’est le reuf donc j’suis venu en guest ». La Montreuil connection est là avec le duo Triplego. Contrairement à l’EP précédent, Junior, ce n’est plus Myth Syzer à la prod, mais on retrouve quand même un membre de Bon Gamin en feat : Loveni.

Mais le casting n’est pas seulement réussi : il est aussi diversifié, et ne se cantonne pas au milieu du rap. Le dernier morceau du projet, qui porte le même nom : BO Y Z, est en effet le fruit d’une collaboration avec les parisiens de Feu! Chatterton, qui, s’il fallait absolument les ranger dans une case, relèveraient plutôt de la chanson française et du rock. La prise de risque porte ses fruits, puisque c’est sans aucun doute l’un des plus beaux morceaux du projet.

Et surtout, avec tous ces boyz, n’oublions pas la girl : Enchantée Julia, qui chante et enchante sur le morceau Girl, mais pose aussi sa voix sur d’autres parties du projet. On avait déjà eu un aperçu, avec 45 tours, de ce que pouvait donner leur duo. En voilà la confirmation : sa voix apporte beaucoup au projet, et on a hâte d’entendre d’autres collaborations.

Plusieurs films en un

Photographie Flora Métayer

Dans Marsellus Wallace, Prince Waly a recours à une métaphore cinématographique :

Hier on jouait dans une comédie, aujourd’hui j’vis dans un thriller

Or, ce mélange des genres est bien présent à l’échelle du projet, et la grille des différentes catégories de films peut s’y appliquer :

  • La comédie : Ma chaussure, ode aux baskets qui ne se prend pas trop au sérieux.
  • Le thriller ou le film de gangsters : Marsellus Wallace, Doggy Bag, le 1er couplet de Smoke.
  • La comédie romantique : Girl.

La variété dans le projet doit beaucoup à la variété des producteurs : là où Myth Syzer produisait l’intégralité de Junior, cette fois, on compte 6 producteurs pour 9 morceaux… ou différents réalisateurs pour différents films.

Des textes au cinéma…

Si on replace BO Y Z en perspective avec ce que faisait Prince Waly jusqu’à présent, on peut constater que les textes deviennent plus personnels. Mais il n’abandonne pas le storytelling pour autant, et certains de ses textes pourraient aisément se muer en scénarios (scenarii pour les puristes).

Par ailleurs, trop de gens oublient que les rappeurs ont le droit d’utiliser la fiction dans leurs textes. Autrement dit : ne pas déduire hâtivement, à l’écoute de BO Y Z, que Prince Waly est dealer et gay.

Enfin, les textes de Prince Waly comportent souvent une forte dimension visuelle. Autrement dit, il trouve des images parlantes, par exemple :

Paire de Nike sur la moto, périphérique sous sirocco (YZ)

Elle est entrée dans un Uber, elle est partie dans la nuit
Le temps m’a paru infini comme un été sans la pluie (Girl)

Des petites scènes se dessinent immédiatement dans la tête de l’auditeur.

…Du cinéma aux textes

La cinéphilie de Prince Waly nourrit ses textes, comme l’indiquent déjà certains titres de morceaux : Marsellus Wallace (personnage de Pulp Fiction), Rain Man (film de Barry Levinson, 1988). Cela ne signifie pas pour autant que le morceau parle particulièrement des films en question. Les références sont distordues, Prince Waly se les réapproprie. Dans Marsellus Wallace, il n’est pas seulement question du personnage de Tarantino. A partir d’un même nom, éclosent deux références différentes, car Wallace est aussi le nom de famille de Notorious B.I.G. :

J’suis en mission envoyé par un Wallace, Shakur Amaru

Dans Rain Man, Prince Waly et Tengo John ne reprennent pas les rôles de Tom Cruise et Dustin Hoffman. Le titre est d’abord réactivé dans son sens propre, avec le bruit de la pluie au début du morceau. Puis il sert à développer la métaphore de l’homme amenant une pluie de billets sur ses proches :

J’veux les pluies de billets sur mes amis (Prince Waly)

Fais pleuvoir les sous tah Abou Dabi (Tengo John)

En revanche, le film Moonlight (Barry Jenkins, 2016) est présent tout le long du texte de BO Y Z, le dernier son du projet. On retrouve les éléments-clefs du scénario : un gamin de Miami sans amis, dont la mère se drogue, et qui trouve en un dealer un père de substitution. Il peine à assumer son homosexualité, et effectivement, il passe par la case prison et s’endurcit.

Le film est également convoqué par de petits détails :

Surnommé Blue à cause de sa couleur, mon nom c’est Black

(Black est le surnom donné à Chiron par Kevin ; et Juan est surnommé Blue par une vieille dame, qui lui dit « in moonlight, black boys look blue ».)

Au restaurant les regards sont de braise

(Allusion à la dernière partie du film, les retrouvailles entre Chiron et Kevin.)

Enfin, l’image de l’océan est très présente dans les paroles du chanteur de Feu! Chatterton, sous la forme d’une métaphore filée :

Dis-moi quand est-ce qu’on sera libres
De s’arracher du continent
Comme une presqu’île
Avant de finir océan

Or, l’océan est un décor important du film, lors de moments essentiels (quand Juan lui apprend à nager ; quand il se rapproche de Kevin).

Moonlight se retrouve donc dans le texte de Prince Waly via des éléments concrets, mais aussi sur le mode évocatoire. Et surtout, là où le morceau transfigure le synopsis, c’est qu’il élargit et universalise sa portée : ce n’est plus tant l’histoire d’un jeune homosexuel en souffrance, que celle de tous ceux et toutes celles qui ne se sentent pas à leur place là où ils sont. Il s’agit de vivre librement, tout court : cela facilite la projection (sans mauvais jeu de mots avec le cinéma).

Notons pour terminer que les références cinématographiques se jouent aussi sur le plan sonore, comme avec l’insertion d’un dialogue au début de Smoke ; et que Prince Waly cite également des séries (Breaking Bad), dont la frontière avec le cinéma s’abolit chaque jour un peu plus.

En conclusion,

BO Y Z n’est pas loin d’être à la fois la BO et le film. Moins rétro que ce qu’annonce la pochette, il est à la fois pleinement dans son époque, et intemporel : la marque d’un classique. Alors personnellement, je ne dis plus Prince Waly : je dis Roi Waly.

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