Nekfeu est-il devenu trop gentil ?

« Alors je me dis que ma vie est un manga ». Ces paroles sont celles de Nekfeu dans son freestyle « $-Crew : Destins Liés », et elles rejoignent en quelque sorte l’avis de bon nombre d’observateurs du rap depuis 2011 (au moins). Presque tous ont vu en lui dès le départ l’élu de sa génération, celle des Rap Contenders, d’internet et des freestyles postés sur Youtube. Ils ont tous su qu’il serait le héros de son entourage, son porte étendard. Et si ils ont eu la bonne idée de mettre quelques pièces la dessus, leurs daronnes devraient être désormais à l’abri.

 

Pourquoi ?

Les faits sont les suivants; 2015 : Feu disque de diamant, 2016 : Cyborg / Destins liés (respectivement triple disque de platine et platine). La tempête de feu est passée et tout le monde connait désormais Nekfeu, ses groupes, ses sons, ses signes compliqués de la main, ses sapes, ses plats préférés, sa morning routine, la marque des ses calbars, ainsi que ses activités de jeunesse d’accrobranche…
Autre preuve de son succès qui ne ment pas : il possède des fan-fictions le mettant en scène dans des aventures trépidantes avec Chloé 16 ans, et Théophile rappeur amateur.

Revenons un instant sur notre phrase : « alors je me dis que ma vie est un manga », pour un amateur du 9ème art celle-ci reste floue, imprécise, voire vide de sens, car l’appellation manga regroupe une infinité de sens et de possibilités de compréhension. En effet les mangas traitent de toute sorte de récits, cela va des « Shojo » relatant des histoires romantiques se déroulant généralement dans un cadre scolaire, aux « Seijin »; aux sujets dits graves, comme la politique et l’histoire, en passant par les « Hentai/Ecchi » qui eux sont à caractère grivois et érotique.

Bref, une multitude de catégories classées à une autre époque selon l’âge des lecteurs, et leur « genre »… Pas très 2019 tout ça. (Nous ne cautionnons évidemment pas cette discrimination au sein de Raplume, dont le patron est un non-binaire de la première heure).

NekOtaku

Nekfeu quant à lui fait référence au Nekketsu, celui-ci traite de la trajectoire d’un personnage souvent masculin, que rien ne prédestine à devenir un héros, dont le potentiel est souvent soit caché soit gâché, et qui au fil de son évolution reprend en main son destin, le tord à sa volonté, se découvre des capacités insoupçonnées pour endosser le rôle de personnage principal de sa propre vie; celui d’élu de son entourage et in-fine de chef de son clan.

Et si Nekfeu a choisi de s’arrêter au terme de mangas pour décrire sa vie, c’est parce que le Nekketsu, appelé par abus de langage « Shōnen » est devenus grâce aux succès d’œuvres majeures comme Dragon Ball, Saint Seiya ou Naruto la définition erronée du mangas pour le grand publique, rendant ainsi sa phrase explicite pour les néophytes.

NekOresto

Nekfeu a ainsi confirmé cette identification au Nekketsu par son titre éponyme sur son deuxième album solo « Cyborg », là il ne laisse place à aucune ambiguïté, c’est limpide : il se considère comme le héros d’un Nekketsu :

« Héros de ma vie maintenant auteur »
« Maintenant je vis mes rêves comme si j’avais invoqué Shenron »
« Je vie ma vie comme un Shonen »
« Moi, j’suis comme Goku j’ai le cœur souffrant »

Et en choisissant de s’identifier ainsi, au delà de la paronymie entre Nekfeu et Nekketsu, on retrouve dans ce genre de mangas, un récit quasi identique à la vie que Nekfeu nous décrit dans ses sons, ça en deviens presque comique si vous comparez les caractéristiques qu’on retrouve sur Wikipedia des Nekketsu, avec le discours et les actes du grec radicalisé.

 

WikiPD

Mais ça ne s’arrête pas là, ou du moins ça ne commence pas ici, il y a en effet des antécédents au discours prôné par Nekfeu aujourd’hui, et au fil de sa carrière, il a semé les graines de ce qui allait devenir son « Nindô ».

Reprenons quelques énoncés de la description que nous donne Wikipédia du Nekketsu et comparons les aux textes de Nekfeu :

-Le héros est un jeune garçon orphelin (ou vivant séparé de ses parents) ;
« 17 ans j’étais un SDF, moi qui pourtant détestais perdre ». Du vécu – S-Crew .

-Foncièrement honnête et innocent, il se révèle souvent naïf ;
« Ils te diront que j’suis naïf quand je parle de bonté ». Rêve d’avoir des rêves.
« Et j’le paye parfois, les gens ne sont pas ceux que l’on croit ». Être humain.
« J’ai côtoyé des gens qui parlaient d’amitié mais qui n’avaient pas les mêmes valeurs que moi ». Mauvaise graine. 

-Le héros a souvent une quête qu’il veut absolument réaliser et ce, quels que soient les obstacles ;
« Est-ce que tu rêves d’avoir des rêves, ne crains plus les défaites, les as-tu crus quand ils te disaient que toutes tes luttes étaient vaines ». Rêve d’avoir des rêves.
« Les défis se présentent à toi pour que tu tentes ». Nekketsu.

-En compagnie d’amis rencontrés durant sa quête, il lutte contre le mal ;
« Soudés quand c’est sombre, dans la lumière aussi, sans concessions tant qu’on a pas notre magasin d’gov ». Nekketsu.
« Maintenant que j’suis du bon coté j’prends l’équipe avec moi ». Je ne cours pas feat Wilow Amsgood. 
« J’préfère qu’on coule tous sur le radeau, j’vais pas monter sur le yacht seul ». Freestyle Casse croûte X L’entourage. 
« C’est pour mes frères et sœurs d’une autre mère. On a acquis le statut de famille »
« Mon reuf a toujours couvert mes arrières »
« S’il se tape, je vais sauter d’office dans la mêlée (ouais!) »
« Je me dis qu’il faut qu’on veille les uns sur les autres, pendant que mes amis dorment autour de moi ». Reuf.

-Ses premiers adversaires deviennent généralement ses plus fidèles compagnons ;
« Devenir potes en s’embrouillant ». Nekketsu.
« Et toi qui craches sur moi, si tu m’connaissais, j’suis sûr qu’on serait potes ». Être humain. 

-Ils participent à un tournoi ou quelque chose de semblable ;
Bien évidemment on fera ici le lien avec les Rap Contenders.

La ressemblance est plus que frappante n’est-ce pas ? Rien d’étonnant à cela, c’est exactement à quoi inspire Nekfeu, ou du moins, la route qu’a pris son évolution lui qui partage avec ces héros de Nekketsu les mêmes valeurs, les même principes et la même ambition.

Nekfeu essaie d’accéder à la sagesse à travers un voyage initiatique qu’il a entrepris il y a quelques années déjà, au détriment d’une supposée « street-cred », ou de l’image plutôt sulfureuse qu’il a pu avoir à ses débuts (Dans ta résoi feat Alpha Wann), au détriment aussi de l’image de « bad-boy » qu’il a alimenté au fil de ses morceaux et qui s’est évanouie avec l’âge et sa vision nouvelle, plus mature du monde. Cette vision qu’ont les gens sages ou en d’autres termes les gens chiants…

Nekimono

Tout amateur de manga sait à quel point ses héros deviennent ennuyeux, plats, perdent de leur charisme, dès qu’ils ont accédé à leurs objectifs, qu’une fois qu’ils ont obtenu ce qu’ils désiraient, ils devenaient inintéressants, et attisaient de moins en moins notre soif de voyeurisme. (en exemple l’évolution d’un Gohan passif et apathique dans DBZ, d’un Naruto englué dans l’administration dans Shippuden, ainsi que cette abomination de Végéta moustachu).

Nekfeu lui accède petit à petit à son idéal, à une certaine paix intérieure, mais cette tranquillité n’est-elle pas trop déroutante pour les auditeurs de rap en 2019 ?
Car oui nous sommes attirés par la souffrance des artistes, par leurs tourments ainsi que par leurs démons. (en témoigne le succès de PNL). Cette attirance a été construite et entretenue au fil des années par les thématiques redondantes du rap mainstream; celles du mauvais garçon, avide de pouvoir, de réussite individuelle et sans pitié pour ses ennemis.

Nous sommes moins enclins à recevoir des leçons de morales de nos artistes préférés. Moins réceptifs aux messages politiquement corrects. Nous renions toute figure paternaliste dans le rap, qui est pour beaucoup un exutoire, un moyen d’exprimer et d’évacuer ses pulsions les plus intimes.

Nekododo

Nekfeu ainsi que d’autres rappeurs avant lui, en passant à l’âge adulte ont choisi de nous offrir autre chose, de faire fi du passé tourmenté pour accéder à une version améliorée d’eux mêmes : « J’ai pris le temps d’assassiner l’adolescence mama » De mes cendres, « L’ancien moi je le renie, il n’en reste qu’un reliquat » Putain d’époque feat Dosseh).

Cela semble tout à fait cohérent dans le développement de toute personne, devenant quelqu’un de moins glamour peut-être, moins clivant aussi, mais offrant aux auditeurs une nouvelle alternative.

Peut-on considérer le discours  de Nekfeu moins pertinent pour autant ? Pouvons nous trouver notre bonheur dans cette formule pleine de tendresse et de gentillesse ?

Mes camarades se sont penchés sur la question, et vous ont concocté une analyse complète du dernier né de la discographie du fennec. Une revue minutieuse de l’album « les étoiles vagabondes – expansion ». (à paraître ce mardi 06 août).

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