Nekfeu, partir pour mieux renaître

Les Etoiles Vagabondes : expansion

À la différence des autres animaux, l’homme a toujours eu les yeux tournés vers les étoiles

916 jours. 2 ans, 6 mois et 4 jours. L’attente, fut-elle longue pour les plus impatients, en valait le coup. Pour son retour, Nekfeu a frappé fort. Quelques heures après un documentaire projeté en séance unique au cinéma dépassant la barre des 100 000 entrées, Les Etoiles Vagabondes, troisième album du rappeur, sort sur les plateformes. Deux semaines plus tard et un disque de platine fraîchement obtenu, une « expansion » de 16 nouveaux titres vient compléter le projet, prenant ainsi tout son sens. On parle ici d’expansion car l’ajout des morceaux supplémentaires à des endroits différents du projet vient l’étendre en son sein reproduisant ainsi le phénomène d’expansion de l’univers. Au delà de l’efficacité de cette stratégie marketing reposant sur l’écoute à long terme, l’arrivée de la deuxième salve vient prendre de court les jugements hâtifs basés sur ce qui s’avérait être en réalité une moitié d’album. S’il était à bon droit de ressentir un goût d’inachevé le 6 juin dernier, concevoir la première partie comme un projet à part entière était dès lors aussi dénué de valeur que la critique cinéma d’un journaliste quittant la salle 30 minutes après le début d’un film.

Interrogé par Rapelite sur son processus créatif en 2015, Nekfeu révélait passer la majeure partie de son temps de création dans la conceptualisation de son oeuvre avant d’écrire naturellement autour du concept trouvé. L.E.V ne déroge pas à la règle et se comprend à la lumière des deux précédents opus, les 3 projets respectant un ordre chronologique évident. Feu relate la jeunesse du rappeur en quête d’identité, ses doutes et ses pensées contradictoires, son insatisfaction perpétuelle dans ses relations sentimentales… Il conclura sa pensée en écrivant qu’il est « rare de voir un être humain être humain » . C’est sur cette vision fataliste de l’homme que démarre Cyborg. Se définissant comme un Humanoïde, un cyborg défectueux, Nekfeu se considère en marge du conditionnement social auquel se ploie l’homme moderne, la technologie comme prolongement de l’être. Si cette société dystopique est la source des maux de l’artiste, il fait de l’amour un échappatoire et ce sous toutes ses formes, aussi bien envers la femme dans Galatée qu’envers les siens dans Nekketsu. Convié au Japon dans ce dernier morceau, le rappeur entame son voyage et son dernier album : Les Etoiles Vagabondes : expansion.

Première constatation, la cover réalisée par Raegular (à qui l’on devait déjà celle de Cyborg) laisse difficilement présager l’écoute d’un projet de rap. Si Nekfeu était encore (légèrement) présent sur la pochette de Cyborg, il s’en est ici totalement détaché. Le visuel représente la version physique des deux disques, l’expansion sous papier bulle et le CD des titres initiaux quant à lui emballé sous vide. Si la cover n’est pas sans rappeler la simplicité de celle de l’expérimental Yeezus de Kanye West, l’emballage n’est pas une révolution en soit, Frank Ocean s’y étant déjà essayé pour la commercialisation de son Boys Don’t Cry Magazine.

Concernant le titre de l’album, celui-ci n’est clairement pas anodin, faisant directement écho au roman de Jack London « Le vagabond des étoiles » . Si l’on sait l’affection du rappeur pour l’écrivain – le morceau Martin Eden sur Feu reprenant le nom du roman éponyme – la référence au livre imbibe ici l’intégralité de son dernier album. Véritable ode à l’imaginaire, le livre narre la vie en cellule d’un condamné à mort pour crime passionnel, s’évadant par l’auto-hypnose lui permettant de revivre des instants de ses multiples vies antérieures, de bourgeois parisien sous le règne de Louis XIII à homme des cavernes au commencement de l’humanité.

Il n’y a pas de mort absolue. L’esprit est la vie, et l’esprit ne saurait mourir

L’album suit assez fidèlement la chronologie du récit de Jack London. C’est donc sur un artiste déshumanisé que débute l’écoute, emmuré mentalement par une dépression – à défaut de l’être physiquement comme le héros du livre – , vagabondant le soir sous le ciel étoilé. Alunissons correspond au décollage, à l’errance inexorable dans l’infini de l’espace, devenant ainsi le vagabond des étoiles. Le titre peut d’autant plus faire écho à un passage du roman décrivant l’amour que portait le narrateur pour une femme dans une de ses vies antérieures : « Dès le premier abord, nous vibrâmes à l’unisson » . Cheum, Natsukashii et Takotsubo replongent ensuite le rappeur dans sa jeunesse, du collège à ses débuts dans le rap. Si le premier n’est bon qu’à turn up en concert sur des lyrics volontairement aussi puérils que l’attitude d’un collégien (la phase sur la calvitie entre autre), les deux suivants replongent l’album dans une nostalgie à la limite du posthume. Ecrire et Ciel Noir sont quant à eux intimement liés. Si écrire est ce qui lui a rendu sa liberté, c’est aussi la première action d’un homme privé de liberté, le rappeur ayant pour preuve les noms des prisonniers gravés sur les murs des geôles, dont le protagoniste du Vagabond des Etoiles fait partie. Si Jack London écrivait « il n’y a pas de mort absolue ; L’esprit est la vie, et l’esprit ne saurait mourir » , Nekfeu adopte la même philosophie déclarant partir pour mieux renaître. C’est de cette renaissance dans De mes cendres qu’il reprend le contrôle de sa vie dans 1er rôle. Il glisse enfin une référence au roman dans le morceau de conclusion A la base, s’adressant directement à l’auditeur, lui confiant avoir initialement construit l’album autour d’un crime passionnel (crime dont est reconnu coupable à tort le narrateur du livre), « le genre d’histoire où quand le mec tire sur tout le monde tu plains pas forcément les victimes tu vois » .

Ce roman est d’ailleurs le dernier écrit par Jack London car il mourra 1 an plus tard, ce qui amène certains à considérer l’ouvrage comme son testament littéraire et philosophique. Et si L.E.V était le dernier album de Nekfeu ? S’il est très peu probable que ce soit le cas, l’album marque néanmoins la fin d’un cycle, commencé avec Feu et se terminant par un retour à la base sur le dernier titre du dernier album, le rappeur revenant aux fondamentaux, kickant sur une prod’ boom-bap – en l’occurence un sample de DoomsDay du rappeur américain MF DOOM – comme il a pu le faire à maintes reprises au début des années 2010. C’est donc avec son retour à la Source, au rap parisien, que le rappeur marque la fin de sa trilogie.

L’histoire de l’Homme, c’est l’histoire de l’amour de la Femme

« Je me dis quelquefois que l’histoire de l’homme, c’est l’histoire de l’amour de la femme » . Si à travers ses différentes réincarnations, le vagabond des étoiles découvre un nouvel amour propre à chaque homme l’ayant précédé, Nekfeu n’a jamais autant centré un projet sur une femme que celui-ci, et pour cause, L.E.V marque la fin progressive des maux du rappeur causés par ses différentes relations. Cette démarche s’inscrit d’ailleurs dans le prolongement du morceau Risibles amours / Des astres présent sur Feu, séparant amour charnel et amour passionnel, femmes et femme, soleil et lune. « Je suis une étoile filante, je laisse les traînées derrière moi » disait-il d’ailleurs dans la seconde partie, ne pouvant revivre avec une femme la seule relation l’ayant marquée, celle avec le « toi » prononcé en reverb dans différents morceaux de L.E.V. Certains passages ciblent même plusieurs entités différentes selon leur interprétation (tu étais la seule / tu étais là, seule / tu étais là, seul). Si l’album débute sur ce fatalisme (« ma future femme marchera avec un solitaire au bras au lieu d’un solitaire au doigt » ), l’artiste finira par s’ouvrir à nouveau dans Chanson d’amour à la fin du projet. Le milieu de l’album le rappellera néanmoins plusieurs fois à « toi », ne pouvant l’effacer de son esprit et ce même dans ses rêves comme le montre Dans l’univers où la sonnerie du réveil à la fin du titre marque le retour à la réalité. Cette sonnerie constitue une énième référence à l’artiste Frank Ocean, étant celle présente à la fin de son titre Strawberry Swing. Le héros du roman semble aussi être en proie aux mêmes tourments : « Mon sommeil est plein d’elle, mes rêves éveillés, quelque soit leur point de départ, me conduisent toujours à elle  » .

Côté sonorités, L.E.V s’avère beaucoup plus éclectique que les 2 précédents disques. Par le biais du voyage, Nekfeu va puiser la musique directement à sa source, rendant l’album plus brut et authentique qu’il ne l’aurait été s’il avait été conçu intégralement dans un studio de la capitale. Du Jazz directement recueilli à la Nouvelle Orléans pour Ciel Noir et Dernier Soupir en passant par l’usage du Rebetiko sur Ολά Καλά en lien direct avec son héritage culturel hellénique, le rappeur propose de nouvelles musicalités, et c’est plutôt réussi. La plus grosse prise de risque du projet n’est autre que Alunissons dans lequel le rappeur s’essaye au chant, accompagné d’une guitare acoustique progressivement rejointe par un orchestre donnant un certain relief au morceau. L’influence musicale de Frank Ocean se fait ici clairement ressentir, le titre Seigfried ou l’album Endless pour ne citer qu’eux. Il est enfin nécessaire de mentionner Ciel Noir qui constitue très certainement le titre le plus abouti de l’album, aussi bien sur les placements de Nekfeu que sur la production conjointe de Diabi et Loubensky. Si le rappeur s’était déjà essayé au jazz sur O.D, le voyage à la Nouvelle Orléans a ici grandement participé à l’aboutissement réussi du morceau. Très orchestral, le son dégage une ambiance proche de ce que proposait Kendrick Lamar sur To Pimp A Butterfly. On notera l’envolée stratosphérique de la messe gospel concluant le titre, spirituellement proche d’un Great Gig In The Sky des Pink Floyd à moindre mesure. Simple hasard ou non, ce titre des Floyd ne comporte que très peu de paroles, mais ces dernières portent, tout comme le titre de Nekfeu, sur la perception de la mort comme une renaissance « Why should I be frightened of dying ? There’s no reason for it, you’ve gotta go sometime » ). Si cela peut s’apparenter à une simple coïncidence, le rappeur les citera cependant sur De mes cendres.

Par le biais du voyage, Nekfeu va puiser la musique directement à sa source, rendant l’album plus brut et authentique qu’il ne l’aurait été s’il avait été conçu intégralement dans un studio de la capitale

S’agissant des featurings, ils sont pour la plupart les mêmes artistes que ceux déjà présents sur les 2 précédents albums – liant d’avantage les projets entre eux – , à l’exception de trois noms. Doums et Framal sont présents sur L’air du temps, titre « engagé » assez oubliable parmi les 33 autres morceaux. CDGLAXJFKHNDATH aurait pu être placé dans un album du S-Crew tant la rythmique est similaire à ce que nous propose d’habitude le groupe. Nemir apparaît au refrain de Elle pleut, titre intimiste construit autour de souvenirs d’une relation amoureuse passée. Le passe passe boom bap avec Alpha Wann sur Compte les hommes est probablement leur association la plus technique après Flingue et Feu de 2014. A propos des associations inédites, le rappeur signe une belle collaboration avec l’artiste américain Bj the Chicago Kid dans Rouge à lèvres, lui concédant le refrain et se fondant totalement dans son univers soul. Dans l’univers réunit quant à lui Nekfeu et Vanessa Paradis autour d’une chanson planante, marquée par un dernier couplet où les voix respectives des deux artistes se marient plutôt bien. Le rappeur s’associe enfin avec Damso sur Tricheur, son clairement conçu pour passer en radio, composé d’un kickage rapide sur du 140 BPM et d’un refrain chanté par Nekfeu.

Avec Les Etoiles Vagabondes, Nekfeu propose un voyage aussi musical que narratif, procédant à sa renaissance et concluant un travail de réflexion commencé avec Feu. S’il est à bon droit de ne pas avoir été totalement surpris par cet album, le rappeur ayant construit son album dans la continuité des précédents (ayant ainsi repris des thématiques des précédents projets), Nekfeu concevra certainement son prochain projet de sorte à se détacher pleinement de ce qu’il nous a proposé avec ses 3 albums.  On vous laisse avec les derniers mots du roman de Jack London, fil conducteur de L.E.V : « Qui serai-je quand je revivrai ? Voilà… Voilà ce qui me préoccupe… Qui serai-je et de quelles femmes serai-je aimé ? » .

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