Rencontre avec Younès

"J’ai décidé de me décider"

Décembre 2019. Tandis que la grève générale s’annonce, une nouvelle vidéo est mise en ligne sur YouTube : un jeune homme regarde la caméra, juché sur un cheval et vêtu d’une cape jaune, dans une sorte de tableau vivant qui revisite Le Chancelier Séguier, peint par Charles Lebrun au XVIIe siècle et exposé au Louvre. Ce jeune homme, c’est Younès, et cette vidéo, c’est le clip du « Grand Remplacement », un morceau qui allait rendre folle la fachosphère (toute l’histoire est récapitulée ici)… ce qui a au moins eu le mérite de mettre ce jeune rappeur en lumière.

Originaire de Rouen comme Rilès, dont il a assuré la première partie lors de sa tournée des Zéniths, Younès, à 24 ans, possède la répartie et l’insolence de Cyrano de Bergerac, qu’il a joué au théâtre. Sa mixtape Même les feuilles est annoncée pour le 13 mars : c’était l’occasion de discuter avec lui de ses morceaux, de son rapport aux mots, des dangers de l’ironie, et des liens entre rap et théâtre.

© Laurent Ségretier

La première chose qui m’a frappée en t’écoutant, c’est que tu as souvent des phases percutantes : ça a l’air simple, mais quand tu l’entends, tu te dis « c’est trop ça ». « Je me rappelle de l’essentiel mais je me rappelle plus de la veille, car on se souvient de l’incendie mais on oublie les étincelles », c’est trop bien imagé, ou même « ma liberté fait la taille de mon chargeur de portable », tout de suite on visualise. J’ai l’impression que parfois, les phases qui ont l’air les plus simples, c’est peut-être les plus dures à écrire… Est-ce que c’est facile d’écrire des trucs percutants ?

En fait c’est ni facile, ni difficile. Ça me fait penser à une discussion qu’on a souvent : d’où vient l’inspi ? Ces phases-là, quand elles viennent, tu sais qu’elles sont lourdes, qu’elles sont précieuses, mais elles peuvent venir de manière hyper naturelle. C’est assez particulier. En fait, tu te creuses pas la tête pour les écrire, mais simplement elles viennent dans un flot de pensées, et tu sens qu’elles sont percutantes, parce qu’elles sont simples mais en disent long.

Ton goût pour l’écriture, il est venu comment ?

Il remonte à loin. C’est ma maman déjà, qui m’a donné le goût de la lecture avant tout, et de la lecture est venue l’écriture. Quand j’étais au collège, les rédactions, j’adorais ça. J’avais même un journal intime, ce genre de chose… Et j’ai toujours voulu être écrivain, à la base. Je pense que le goût de l’écriture, il vient de la lecture, principalement.

Comment elle a fait ta mère, pour te faire aimer la lecture ?

C’est marrant, parce que mon frère qui est là [et qui est également son manager], il l’a pas eu le goût de la lecture, alors qu’elle a fait la même chose pour tout le monde ! Mais je sais que la technique qu’elle faisait, c’est qu’elle nous lisait le début d’une histoire, et puis après elle nous disait « si tu veux connaître la suite, tu lis toi-même ».

Au niveau du rap, point de vue écriture, est-ce que tu as eu des modèles quand tu as commencé à rapper ?

Ouais carrément ! Quand j’ai commencé, j’écoutais (sur les conseils de mon grand frère) : Hugo TSR, Médine, Youssoupha, Booba, Keny Arkana… Tous ces rappeurs qui sont des lyricistes.

En décembre, tu as sorti le morceau « Le grand remplacement », qui a suscité une polémique. Mais c’est pas la polémique qui m’intéresse, c’est le procédé de l’ironie que tu as utilisé. C’est super intéressant, et en même temps un peu risqué : il peut toujours y avoir des gens qui le prennent au 1er degré. Qu’est-ce qui t’a attiré dans l’ironie pour faire un morceau comme ça ?

Parce qu’il y a de l’insolence dans l’ironie. C’est une position de combat un peu, et j’avais envie d’adopter cette posture-là, et de pas du tout me victimiser.

Oui, ça va bien avec le clip !

Carrément ! On a taffé sur un clip où l’idée c’était vraiment de poursuivre l’ironie et la moquerie, de poursuivre le pied-de-nez jusqu’au bout.

Toute l’ironie qu’il y a dans ce morceau et dans ce clip, ce côté de revendiquer le grand remplacement, ça m’a fait penser… En fait j’ai revu un spectacle de Mustapha El Atrassi il y a 2 jours…

J’adore Mustapha El Atrassi !

Je sais ! Parce que dans le dernier clip que t’as sorti…

J’ai mis Mustapha oui ! [il s’agit du clip de « Le monde est virtuel », les plus vifs repéreront aisément le clin d’œil]

J’ai capté tout de suite ! À un moment, sur scène, il dit un truc genre « il faut qu’on se rassemble bientôt, pour le projet… ». En fait, t’as fait un peu la même chose !

(Rires) Mais carrément ! Mais c’est génial en plus, de voir qu’au final il y a des gens qui le prennent au pied de la lettre. Tout à l’heure, tu disais que le risque avec l’ironie, c’est que certains ne la perçoivent pas. Pour le coup, c’est vrai que ça, ça m’a quand même un peu surpris. Parce que je croyais, mais en fait c’est parce que je suis un rebeu en France que je le sais, mais je croyais que tout le monde avait entendu parler du grand remplacement. Alors que pas du tout. Et du coup, les gens qui n’avaient jamais entendu cette théorie ont cru que c’était moi qui souhaitait un grand remplacement. C’est pour ça que j’ai voulu faire un petit texte après, pour expliquer.

© Elisa Parron

Dans les morceaux récents que tu as sorti, tu portes un regard sur la société : « Le grand remplacement », dont on vient de parler, et « Le monde est virtuel », sur notre rapport au téléphone et aux réseaux sociaux. C’est ta première source d’inspiration, la société et ses dérives ?

Je pense. Je sais pas si c’est ma première source d’inspiration, mais c’est des choses qui me parlent, c’est ce qu’on voit tous les jours. « Le monde est virtuel », typiquement, ma première source d’inspiration c’était moi ! Parce que je considère que je suis beaucoup trop sur mon téléphone. « Le grand remplacement », c’était suite à une énième séquence télé à ce propos.

J’ai vraiment l’impression que tu as un côté observateur du quotidien, dans les petits détails.

J’aime bien, en fait je pense que justement, des punchs qui sont fortes, c’est quand elles nous font mettre des mots sur des choses qu’on peut voir tous les jours, mais sans les avoir exprimées. C’est là où ça devient intéressant. J’aime bien essayer de trouver ces choses-là.

Même si on prend « Je me rappelle », qui est plus perso que les deux morceaux cités avant, t’arrives à parler à tout le monde, en particulier parce que tu utilises des références qui sont communes à toute une génération. Tu mélanges mémoire collective (le 11 septembre, le tsunami, la finale contre l’Italie) et mémoire individuelle (« mon ancienne chambre » etc.)…

J’ai pas cherché à le faire, mais grave, c’est hyper intéressant. C’est utiliser des événements qui nous sont communs à tous.

Ça t’intéresserait pas de parler que de toi, par exemple ?

Dans « Huitième rapport », je dis « j’ai peur de faire du rap qui ne parle que de moi ». Mais je pense que tu peux écrire des choses hyper personnelles, qui vont parler à plein de gens pour autant. Dans l’intime, on retrouve l’universel. Ce truc-là, je trouve qu’il est très vrai. Ce que je disais dans « Huitième rapport », c’est même, au-delà de ça, « peur de faire du rap qui ne parle que de rap ». Youssoupha il le disait dans un de ses textes, et c’est vrai que plus tu commences à faire carrière et à vivre de ça, plus tu peux ne faire que ça : écrire, faire des interviews, des concerts, de la promo, et ça c’est un truc dans lequel j’ai pas envie de tomber.

© Elisa Parron

Je crois avoir lu que ta première vocation avant le rap, c’était le théâtre, jouer la comédie.

C’est une de mes vocations. J’ai commencé le théâtre avant le rap. C’est mes parents qui m’avaient inscrit quand j’étais petit, et j’en ai fait jusqu’à l’année dernière ; là j’ai fait une pause, mais c’est un truc qui fait partie de ma vie. Cet été j’étais à Avignon, on a fait Cyrano de Bergerac, je jouais Cyrano, c’était rigolo. J’ai envie aussi d’être acteur de cinéma, donc je passe des castings.

Cyrano, ça m’a fait rire : le prends pas mal, mais comme dans « Le grand remplacement » tu dis « ils auront mon pif »…

Carrément, de ouf ! Peut-être que c’est Cyrano qui m’a soufflé cette réplique.

C’était cool à jouer ?

C’est incroyable ! En fait j’ai découvert la pièce quand on me l’a proposée, il y a 2 ans, et j’ai adoré, j’ai trouvé ça incroyable dans l’écriture, j’étais bluffé à plein d’endroits. Et à jouer, ça a été hyper intéressant aussi, d’autant plus que notre metteur en scène, Gaspard Baumhauer, a voulu faire une version contemporaine : c’est-à-dire qu’on a gardé le texte dur, mais qu’on avait une mise en scène de rap. Ça se présentait dans un lieu moderne, on avait des tenues modernes etc., et on a imaginé que Cyrano, c’était un rappeur. Comme c’est en vers, ça se fait assez naturellement. La tirade du nez par exemple, on la faisait vraiment en rap sur scène. Je trouve ça hyper malin de remettre au goût du jour des textes comme celui-ci, qui datent, mais qui sont en fait hyper actuels : ça parle d’amour et d’art, et on en parle toujours.

Est-ce que tu vois des liens finalement, entre le rap et le théâtre ? Peut-être dans l’aspect « incarner un personnage » par exemple…

Une des réflexions que je m’étais faite sur le théâtre et le rap, c’est que de prime abord, on peut penser que le rap a un côté hyper authentique, tu te dis « le rappeur, c’est lui », et que le théâtre, quand tu montes sur scène, tu mets un masque, tu incarnes un personnage. Et au final, en fait, c’est plutôt l’inverse : je me suis rendu compte qu’au théâtre, pour être bon sur scène, tu as besoin d’être toi-même et d’être à nu, de te livrer complètement ; alors que dans le rap, il arrive que pour monter sur scène par exemple, tu prennes un personnage, une posture. Il y a beaucoup de masques dans le rap finalement.

Grave. Il y a beaucoup de gens qui prennent ce que dit un rappeur dans ses textes pour LA vérité.

Quand j’étais petit, j’avais un peu ce truc-là, c’est pour ça que j’écoutais que du rap dit « conscient », et même mon premier EP, Yoon on the moon, était beaucoup guidé par ça : par cette idée que tout ce que je disais devait être un peu parole d’évangile. Et je le pense toujours, je me dois de faire attention à ce que je raconte, mais j’avais le sentiment qu’il fallait que ce soit une vérité. Alors que tu peux complètement t’amuser dans certains textes. Tu peux incarner un personnage en colère et tu insultes tout le monde, mais ça veut pas dire que tu insultes tout le monde. Voilà, je me détache un peu de cette idée-là que j’avais.

Pour finir, est-ce que tu peux nous donner quelques infos sur ta mixtape à venir ?

Grave ! Déjà, de base, quand on a taffé sur la direction artistique, au début j’ai pas mal de titres que je voulais inspirés de romans ou d’œuvres littéraires qui m’ont plu : par exemple on retrouve L’Alchimiste, on retrouve Liaisons dangereuses, il y a « Non merci », qui est une tirade dans Cyrano de Bergerac… je voulais que toute la tracklist ressemble ça. Finalement, on s’est tournés vers autre chose. Mes potes ils me fument en ce moment, parce que quand on fait des toplines, je fais que répéter « j’suis parti de chez mes rondas » (rires). Mais c’est assez symptomatique de ce que je raconte dans cette mixtape : c’est le départ. Dans tous les titres, tu retrouves ce truc en filigrane : j’ai lâché ce que je faisais avant, mes études de droit qui me plaisaient pas plus que ça, j’ai décidé de me décider et de me mettre à faire du rap. C’est le processus de décision que je raconte.

La mixtape de Younès, Même les feuilles, sort le 13 mars, et il sera en concert aux Etoiles (Paris) le 13 mai.

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