Pourquoi les rappeurs veulent tous être des Peaky Blinders

Depuis cet hiver, on ne compte plus les rappeurs qui y sont allés de leur petite référence à la série-phénomène La Casa de Papel dans leurs morceaux, au point que c’en est presque devenu un cliché. Moins souvent citée, la série britannique Peaky Blinders (BBC Two, quatre saisons depuis 2013) a quand même la cote chez les jeunes rappeurs français. Elle nous intéresse ici pour la qualité de la série en elle-même (un pur chef-d’œuvre, et on reste calme), mais surtout pour ce que révèlent les références qui y sont faites dans différents morceaux. En effet, au-delà du simple name-dropping d’une série appréciée, ces références mettent en évidence des échos intéressants avec l’univers du rap et ses codes, ou du moins le fantasme de cet univers.

Commençons par présenter la série pour ceux qui ne la connaîtraient pas (honte sur vous, mais il n’est jamais trop tard). Pour résumer, c’est l’histoire d’un gang, celui de la famille Shelby, à Birmingham, dans les années 20. Mais ce synopsis ne rend pas justice à la série, qui développe des personnages charismatiques (le mot est faible), une esthétique très travaillée, et un scénario construit sur le long terme.

Les morceaux cités dans cet article ont été sortis entre 2016 et 2018 par des rappeurs français ou francophones ; ce ne sont pas les seuls à citer la série, mais on a choisi de se focaliser sur les exemples les plus intéressants.

GUERRE DES GANGS ET NIQUE LA POLICE

Les Peaky Blinders sont donc des gangsters aux méthodes violentes, comme on peut le voir dans la vidéo, et comme l’annonce déjà leur nom : dans les visières (peak) de leurs casquettes sont cousues des lames de rasoir, qui leur servent à aveugler (blind) leurs adversaires.

C’est à ce signe caractéristique que fait référence Eden Dillinger : « Il y a des lames de rasoir dans mes paroles, j’suis un Peaky Blinders » (« Chat de Chester », Olaf, 2017). Cette métaphore signifie que ses paroles sont tranchantes et peuvent faire des dégâts, tout en soulignant la finesse de son écriture (ce sont des lames de rasoir, pas une grosse hache de bûcheron). Rien d’étonnant finalement à ce que ce côté « tranchant » parle à celui qui s’identifie à un requin…

C’est encore la violence du gang que l’on retrouve chez le groupe Atl4s, quand Lasco ouvre son couplet par « Mets la concu dans le grinder, blanc énervé Peaky Blinder » (« A.T.L.4.S. », Premier quartier, 2018). Si les Peaky Blinders peuvent d’abord apparaître comme des outsiders face à d’autres gangsters qui pèsent davantage (Billy Kimber, Sabini, etc.), ils finissent pourtant souvent par mettre la concurrence à l’amende (enjeu récurrent dans le rap game). De plus, la formation du gang fait écho aux crews de rappeurs, qui n’avancent pas seuls.

Enfin, les Peaky Blinders excellent dans les activités illégales (paris, marché noir, racket…), et nombreux sont les rappeurs qui aiment jouer la #thuglife. Ils s’opposent donc à la police, ce qui peut à nouveau rejoindre certains clichés du rap, d’autant plus que les policiers dans la série apparaissent sous un jour très négatif : soit parce qu’ils sont corrompus, soit parce qu’ils sont encore plus violents et vicieux que les gangsters (l’inspecteur Campbell : direct dans le top 5 des personnages de série qu’on déteste).

TOUT POUR LA MIF

En observant les références à la série dans le rap français, on se rend vite compte que le plus souvent, ce n’est pas le nom du gang qui est cité, mais celui de la famille : Shelby. Cela n’a rien d’étonnant, quand on pense à quel point la famille est la valeur primordiale chez bon nombre de rappeurs. C’est donc « tout pour la mif comme un Shelby » (Sirap, « Tracksuit », Les anges ont des yeux vol. 1, 2018), et même « la famille avant l’oseille » (Flaco, « Shelby », Carte fin d’jeu, 2018).

Mais la famille est prise au sens étendu : ce n’est pas forcément la famille de sang, c’est aussi, au sens figuré, l’ensemble des proches, le crew (les Peaky Blinders d’ailleurs ne se composent pas uniquement des membres de la famille Shelby). Eux aussi ont leur tieks (Small Heath, à l’est de Birmingham) et leur QG (le pub The Garrison), auquel Lpee fait d’ailleurs référence dans le refrain de son titre « Shelby » (Monochrome, 2018).

Au-delà de l’union et de la solidarité, ce qui est le plus souvent exprimé est la suprématie de la famille : « LTF puissant comme les Shelby » (LTF = le collectif de rappeurs auquel appartient Lpee), « La force de mon clan augmente, les ennemis conspirent » (Lpee, « Shelby »), ou encore « Personne nous baise, Shelby » (Flaco, « Shelby »), écho à la fameuse réplique « Don’t fuck with the Peaky Blinders ». Les Shelby deviennent le symbole de la famille invincible, qu’il vaut mieux ne pas trop chercher.

Enfin, se comparer aux Shelby a aussi pu servir à affirmer la suprématie de sa propre famille : c’est le cas de Django, qui affirme « Avant y avait les Shelby, désormais y a les Vachter » (« Fichu », 2016), Vachter étant son nom de famille. Il n’est pas dans l’identification, mais dans le dépassement. On peut d’abord y voir un dépassement sur le plan temporel (avec l’antithèse « avant » / « désormais », autrement dit : l’époque des Shelby / aujourd’hui), mais peut-être aussi un dépassement en puissance. La citation aurait alors un fonctionnement hyperbolique : les Vachter sont encore plus forts que les Shelby.

LA PUISSANCE DU STYLE

Mais les Peaky Blinders ne se contentent pas d’être trop forts : ils sont aussi trop stylés.

En résumé, ce sont des gangsters violents qui ne font pas de manières, mais ils sont sapés comme des gentlemen. C’est d’abord la casquette qui est retenue comme un emblème : « Gros béret comme Peaky Blinders, on charbonne depuis tant d’années » (Di-Meh, « Chanel » Focus Part. 2, 2018), « Tout comme Thomas j’ai ma casquette boy, Price ou Shelby j’ai des baskets propres » (Tengo John, « Trois sabres pt.3 », Multicolore, 2018). Cette dernière citation met en place une double référence autour du prénom Thomas, auquel sont accolés deux noms de famille, renvoyant à Thomas Shelby de Peaky Blinders, et à Thomas Price (caractérisé lui aussi par une casquette) de Olive et Tom.

Si on a beaucoup insisté sur le gang et la famille, il faut tout de même reconnaître qu’un héros se détache : Thomas (ou Tommy) Shelby. C’est son charisme qui peut donner envie de s’y identifier : qui n’a jamais rêvé d’être ou de se faire Tommy Shelby ?

De plus, Tommy Shelby représente la synthèse de la violence et de l’intelligence : c’est un fin stratège, tandis que ses frères Arthur et John savent surtout frapper. Il sait réfléchir, mais il sait aussi parler : il maîtrise l’éloquence, et plusieurs de ses répliques sont de vraies punchlines qui feraient pâlir d’envie de nombreux rappeurs. Quelques exemples :

Everyone’s a whore, Grace. We just sell different part of ourselves. (1x03)

She loves me and all you got was a bullet. (2x06)

I just put a bullet in his head […] He looked at me the wrong way. (1x02) (que l’on pourrait traduire par « il a pas dit bonjour, du coup il s’est fait niquer sa mère »)

Enfin, ce ne sont pas seulement les personnages qui ont du style, mais aussi la série dans son ensemble. Avec son esthétique travaillée, elle n’a rien à envier au cinéma. C’est sans doute Lpee qui pousse le délire le plus loin : il ne se contente pas de nommer un morceau « Shelby » ; il reprend la typographie de la série en ouverture du clip, et il utilise un montage de son visage avec celui de Tommy Shelby pour en faire la promo.

CONCLUSION

Un petit mot sur la B.O. de la série pour terminer. Elle ne reprend pas la musique de l’époque de l’histoire, au contraire : c’est du rock plus ou moins récent qui a été choisi (Nick Cave, PJ Harvey, White Stripes, Arctic Monkeys), choix audacieux mais qui colle parfaitement à l’ambiance. Alors pourquoi pas du rap un jour ?

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