Risibles amours : de Kundera à Nekfeu

S’il y a bien un rappeur français actuel qui a la réputation d’être « littéraire » (même si c’est parfois une étiquette péjorative), c’est Nekfeu. Non seulement ses textes sont très travaillés et témoignent d’une écriture souvent virtuose (analysée ici), mais il fait en plus de nombreuses références à des livres, classiques ou moins connus. Rien que dans l’album Feu (2015), trois morceaux ont le même titre qu’une œuvre littéraire : Martin Eden (roman de Jack London), Le Horla (nouvelle de Maupassant), et Risibles amours (recueil de nouvelles de Kundera). C’est cette dernière œuvre qui nous intéresse ici.

Milan Kundera est un écrivain tchèque (désormais naturalisé français) né en 1929. Il est surtout connu pour son roman L’Insoutenable légèreté de l’être (1984), et c’est l’un des auteurs vivants les plus importants (son œuvre est déjà éditée dans la prestigieuse collection de la Pléiade, ce qui reste assez rare). Il fait partie des écrivains préférés de Nekfeu, qui n’a d’ailleurs pas attendu « Risibles amours » pour le citer dans un morceau, puisqu’il écrivait « Comme Kundera, la légèreté de l’être m’est insoutenable », dans « J’ai le seum » (2012). Dans une interview accordée aux Inrocks, il expliquait que parmi les livres de Kundera, Risibles amours était celui l’ayant le plus marqué.

Le titre, surprenant, place l’adjectif « risibles » devant le nom « amours » (on dit que l’adjectif est antéposé), ce qui le met en valeur (on n’aurait pas le même effet avec « amours risibles »). Ce qui est risible, c’est ce qui peut faire rire, mais souvent avec une nuance péjorative, dans un rire moqueur. Des amours risibles sont des amours un peu ridicules, et même dérisoires, c’est-à-dire insignifiants et sans grande importance.

Ce recueil est l’une des premières œuvres de Kundera : il regroupe des nouvelles écrites entre 1959 et 1968. On considère que les thèmes ensuite développés dans ses autres livres sont déjà présents dans ces nouvelles : l’amour, le désir, la séduction, les illusions et les malentendus…

Comment retrouve-t-on l’influence du livre dans le morceau, au-delà du titre ?

 

ENTRE UNITÉ ET DIVERSITÉ : UN ASSEMBLAGE DE FRAGMENTS

Comme le titre au pluriel l’indique, le recueil et la chanson présentent chacun une succession de plusieurs histoires réunies autour d’un même thème : des amours « risibles ». À l’image du livre de Kundera qui contient 7 nouvelles, le morceau de Nekfeu devient comme un recueil d’histoires, puisqu’il évoque 5 relations, c’est-à-dire 5 filles (à peu près 2 par couplet) :

  • Celle qui est amoureuse de lui, mais qu’il ne prend pas au sérieux
  • La fille « prête à tout» et qui a « de l’amour pour deux »
  • L’ex qu'il revoit
  • Celle qui ne donne pas trop de nouvelles
  • La fille différente avec qui il a tout gâché

Le passage d’une histoire à l’autre est très clair (« cette fille », « une autre », « quant à elle »…), et l’alternance entre 2ème et 3ème personne pour parler des filles montre encore plus que ce n’est pas toujours la même, qu’elles sont plusieurs au fil du texte.

L’esthétique fragmentaire est particulièrement poussée chez Kundera. Non seulement chaque nouvelle est un fragment dans la composition du recueil, mais chaque nouvelle est elle-même composée en courts chapitres (souvent 1 ou 2 pages), soit numérotés, soit titrés, voire en actes et en scènes dans « Le Colloque ». Cette esthétique est caractéristique de l’œuvre de Kundera en général : même ses romans sont très découpés.

Risibles amours témoigne d’un souci de la composition : les nouvelles ne se suivent pas dans n’importe quel ordre. Le recueil s’organise dans une structure en chiasme (en miroir), comme l’explique François Ricard dans sa postface : l’enchaînement des 7 nouvelles se fait selon la forme A-B-C-D-C-B-A, les 3 premières et les 3 dernières sont symétriques entre elles (les personnages et/ou les intrigues ayant des points communs). Il serait exagéré de dire que le texte de Nekfeu se structure lui aussi en chiasme, mais on peut néanmoins remarquer que les derniers mots font comme un retour au premier couplet. En effet, « Si je la perds, je l’aurai cherché » rappelle « si t’as souffert avec moi c’est qu’tu le voulais un peu », avec un déplacement : dans un cas la fille est responsable, dans l’autre cas, c’est lui. Et dans le détail, le refrain lui aussi joue sur la symétrie, avec la formule « J’connais les risques de l’amour mais j’ai toujours l’amour du risque » (on peut appeler cette figure une antimétabole si on a vraiment envie d’employer des mots compliqués).

NARRATION ET POINT DE VUE : QUI RACONTE CES HISTOIRES ?

Dans le livre comme dans le morceau, le point de vue adopté est essentiellement masculin. Les nouvelles de Kundera s’écrivent soit à la 1ère, soit à la 3ème personne, mais dans tous les cas, on suit les pensées du personnage masculin, sauf lors de rares variations de focalisation (dans « Le jeu de l’auto-stop » par exemple, on alterne entre le point de vue du jeune homme et celui de la jeune fille, pour mieux mesurer le fossé qui se creuse entre eux). Le texte de Nekfeu, sans surprise, est écrit à la 1ère personne. Si la fiction est clairement assumée chez Kundera, Nekfeu en revanche joue sur l’aspect autobiographique, puisque son prénom, Ken, apparaît dans le morceau. C’est la même personne qui s’exprime tout le long du texte, tandis que, comme on peut s’y attendre, les personnages changent dans chaque nouvelle de Kundera (notons tout de même que le docteur Havel, après son apparition dans « Le Colloque », revient dans « Le docteur Havel vingt ans plus tard »).

Si le point de vue masculin domine la narration, on entend quand même d’autres personnages, ce qui n’a rien d’étonnant dans les nouvelles, puisqu’il y a évidemment des dialogues. C’est plus inattendu dans la chanson, mais Nekfeu insère de courts passages au discours direct, correspondant aux paroles prononcées par les filles, comme par exemple : « Elle m’a dit « C’est pas ce que tu crois, c’est à cause du froid » », ou bien « Elle m’appelle au téléphone et me dit : « Viens me peloter » ». Le texte est ainsi rendu plus vivant, en dessinant des interactions entre les différents personnages.

SÉDUCTION ET COMPLICATIONS

La majorité des personnages masculins de Kundera sont des séducteurs. Le docteur Havel, dans « Le colloque », se définit comme un « Collectionneur » de femmes. Dans « La pomme d’or de l’éternel désir », Martin enchaîne les entreprises de séduction, ou plutôt le repérage et l’abordage de jolies femmes, sans aller jusqu’au bout. La chanson de Nekfeu donne l’impression que les conquêtes s’accumulent avec facilité : ce n’est pas la séduction qui pose problème, c’est la suite de la relation.

La séduction passe par des stratégies. Le plus expert est sans doute le personnage de Martin dans « La pomme d’or de l’éternel désir », qui a ses techniques d’approches et ses répliques toutes prêtes, en raison de sa longue pratique. Nekfeu assimile la séduction à une « illusion », dans le sens où la séduction s’opposerait à la sincérité, et imposerait de jouer un rôle pour être efficace. On devine aussi des stratégies dans son texte, quand il voudrait « faire le mort » pour jouer l’indifférence face à une fille qui l’intéresse… Sauf qu’elle non plus ne « donne pas trop d’nouvelles », il est donc pris à son propre jeu.

Si pour Martin dans « La pomme d’or de l’éternel désir », « il s’agit de moins en moins des femmes et de plus en plus de la poursuite en tant que telle » (séduire sans concrétiser lui suffit), pour les autres personnages en revanche, la sexualité est bien présente dans les nouvelles, et le texte de Nekfeu comporte des passages explicites. On relève parfois des points communs dans ces scènes. Dans « Le jeu de l’auto-stop », les deux jeunes, n’arrivant plus à quitter les rôles du jeu malsain qu’ils ont commencé, se retrouvent à l’hôtel pour la nuit, comme un couple clandestin. C’est un lieu qui apparaît deux fois dans la chanson de Nekfeu : « je décale du bel hôtel », « elle m’attend déjà au tel-hô ». Le jeune homme de la nouvelle, continuant à jouer son rôle, veut traiter sa copine comme une prostituée, et lui donne des ordres : « Elle voulut s’approcher de lui, mais il lui dit : « Reste où tu es, que je te voie bien. » », ce qui n’est pas très éloigné de cette phrase de Nekfeu : « Je lui dis : « Garde tes talons, mais ta robe tu peux l’ôter. » »

Les relations amoureuses et/ou sexuelles sont abordées sous un angle particulier : ces amours sont risibles, ce sont des histoires ratées. Plusieurs schémas de ratage sont communs aux nouvelles de Kundera et au morceau de Nekfeu :

  • La fille amoureuse face à un garçon moins investi, comme Klara, que son compagnon ne prend pas au sérieux dans la plus grande partie de la nouvelle « Personne ne va rire », tandis que le premier couplet du morceau de Nekfeu évoque deux filles attachées à lui, sans que ce soit réciproque : « Tu m’avais dans la peau mais je ne faisais que l’effleurer de la paume ».
  • Le retour de l’ex, avec son lot de déceptions. C’est le thème de « Que les vieux morts cèdent la place aux jeunes morts » : quinze ans après leur unique nuit d’amour, un homme et une femme se recroisent par hasard, et les retrouvailles sont compliquées, entre attirance et dégoût. La chanson évoque « les filles d’avant » et une ex en particulier, qui est battue par son nouveau mec, mais finit par retourner avec lui.
  • Le déni de responsabilité. Dans « Le colloque», le jeune Fleischman considère qu’il ne cherchera jamais à faire du mal aux femmes consciemment, mais que le mal qu’il peut faire inconsciemment ne relève pas de sa responsabilité. Nekfeu est encore plus direct, lorsqu’il rend la fille responsable de sa propre souffrance : « Donc si t’as souffert avec moi c’est qu’tu le voulais un peu ».
  • L’infidélité. Chez Nekfeu, l’ex revient même si elle a un nouveau mec, une autre fille prétend « De toutes façons, je côtoie d’autres mecs, y a pas que toi ». Du côté de Kundera, les personnages infidèles sont innombrables, à commencer par les hommes (le docteur Havel par exemple), même si on rencontre aussi une femme infidèle dans « Que les vieux morts cèdent la place aux jeunes morts ». Les relations stables et exclusives semblent impossibles.

UN REGARD LUCIDE ET DÉSABUSÉ

Au sujet de ses débuts d’écrivain, Kundera explique : « la seule chose que je désirais alors profondément, avidement, c’était un regard lucide et désabusé ». Non seulement il met en scène des relations décevantes et ratées, mais il donne l’impression que c’est inévitable, que cela doit toujours se passer de la même manière, à l’image du personnage de Martin dans « La pomme d’or de l’éternel désir », qui ne peut s’empêcher d’aborder des femmes sans cesse, malgré son amour pour sa femme et malgré son âge qui augmente. Hormis à la pomme de discorde (la pomme d’or) du jugement de Pâris dans la mythologie grecque, c’est au mythe de Sisyphe que cette situation peut faire penser : le même rocher doit être poussé éternellement.

On retrouve la même idée dans la chanson de Nekfeu, qui constate : « toujours le même schéma : désir, pulsion, désillusion ». Cette formulation dessine un enchaînement mécanique : même dans les histoires de sentiments, il n’y a pas d’imprévu, tout se déroule selon un schéma préétabli dont il semble impossible de s’écarter. En effet, en construisant une sorte de kaléidoscope de ses histoires, en évoquant des filles différentes, il arrive toujours à la même conclusion : c’est un amour risible. La situation est désespérée. Le pronom personnel pluriel « elles », plusieurs fois employé, tend à généraliser, comme si toutes les filles étaient les mêmes, idée clairement exprimée dans la phrase « J’ai l’impression de n’avoir connu qu’une femme ». Si la séduction peut d’abord apparaître comme un jeu amusant, la répétition des échecs devient donc un « jeu lassant ».

On peut quand même noter que le morceau caché, « Des astres », qui prend la suite de « Risibles amours », opère un changement de registre. D’une vision désabusée de l’amour, on passe à une expression plus lyrique, notamment avec l’évocation de « deux âmes sœurs, les yeux dans les yeux » : on est alors bien loin de l’univers de Kundera.

CONTRADICTIONS ET PARADOXES

À l’image du titre, Risibles amours, qui est presque oxymorique (on n’associe pas spontanément l’amour à quelque chose de comique ou de dérisoire), les nouvelles de Kundera se construisent presque toutes sur une tension entre comique et tragique. Ce goût du paradoxe sera encore plus poussé dans le roman L’Insoutenable légèreté de l’être, qui s’articule entièrement sur l’antithèse légèreté / pesanteur. C’est un aspect auquel Nekfeu est sensible, comme il l’explique dans son interview aux Inrocks : il avait d’abord envisagé le titre L’Éclatante incertitude pour son album, formulation paradoxale dans la veine des titres de Kundera… Dans « Risibles amours », il exprime deux paradoxes dès l’ouverture du morceau :

Je ne me sens jamais aussi seul que quand la fête bat son plein

Pour séduire les filles, tout peut marcher sauf être un garçon bien

Les paradoxes sont souvent exprimés en lien avec des vérités générales. À travers les anecdotes et les expériences d’amours risibles, Kundera et Nekfeu tirent des conclusions qui ressemblent à des leçons ou des formules universelles. On peut ainsi lire des définitions de l’amour : « l’amour c’est justement ce qui est illogique » (Kundera, « Le colloque »), ou « l’amour : le sérum et le venin, vu qu’on aime avoir mal » (Nekfeu). On retrouve la tournure d’une définition (« l’amour c’est », « l’amour : »), l’emploi du présent à valeur de vérité générale… et le paradoxe, surtout dans la citation de Nekfeu, avec l’antithèse sérum / venin : l’amour est à la fois ce qui nous empoisonne et ce que l’on recherche.

CONCLUSION

Si Nekfeu fait un morceau personnel qui n’a a priori plus grand-chose à voir avec les nouvelles de Kundera, on se rend compte en l’analysant de plus près que l’influence de Risibles amours se ressent pourtant, à la fois dans la structure, dans les thèmes, et dans le style.

Nekfeu déclarait en 2015 : « J’ai toujours aimé ce côté ludique quand des rappeurs citaient des livres et que, du coup, je comprenais leur texte parce que j’avais lu ce livre ou bien que j’allais lire le livre pour savoir de quoi ils parlaient » (source), vous savez donc ce qu’il vous reste à faire si vous n’avez pas encore lu les nouvelles de Kundera…

Ariane Solal

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