Bekar : Interview pour son projet « Briques Rouges »

Interview avec le jeune rappeur du Nord au sujet de son nouveau projet

À 22 ans, Bekar est sans aucun doute l'un des artistes prometteurs de la scène francophone. Révélé en 2019 avec son premier projet, Boréal, le jeune rappeur a poursuivi avec une signature chez Panenka Music. Il a ensuite enchaîné les sorties jusqu'à cet été, notamment avec le titre "En principe".

Aujourd'hui, 25 septembre 2020, il présente Briques rouges, un 18 titres qu'il évoque dans cette interview avec Raplume !

Raplume : Un an et demi après Boréal, tu sors Briques rouges, un projet plus long qui permet de te découvrir un peu plus. Alors que ton premier projet pouvait te servir de carte de visite, quels sont les objectifs que tu voulais atteindre avec le deuxième ?

Bekar : Dans Boréal, je proposais vraiment une palette de couleurs musicales avec de l'egotrip, de la mélancolie... mais sans forcément creuser un univers à proprement parler. Avec ce deuxième projet, j'ai plutôt voulu raconter une histoire, qu'il y ait un fil conducteur et dans un format plus long. J'ai pas forcément d'attente même si j'ai beaucoup plus travaillé celui-ci. Cette fois, j'ai été plus introspectif, je raconte comment j'ai grandi

R. : Au moment d'écrire cette interview, quatre extraits du projet ont déjà été dévoilés : "Aléas", "Soleil s'allume", "En principe" et "Tiekar". C'est lequel ton préféré et pourquoi ?

B. : Clairement, c'est "Soleil s'allume" ! C'est le plus réussi et le plus fort mélodiquement parlant. Par rapport aux trois autres, je préfère cette branche musicale-là. J'adore le refrain et ça donne un morceau rap avec de la mélodie, tout ce que j'aime. On a réussi à faire un truc vraiment cool avec Lucci', mon beatmaker.

Pourtant, c'est le seul qui n'est pas clippé... C'est dû au COVID ?

Totalement ! En gros, ce morceau-là, je l'ai fait avant le confinement, en janvier ou février. On avait prévu de faire un clip, on avait programmé la sortie et puis il y a eu le COVID. On pouvait pas du tout prévoir de clip et on s'est dit qu'on allait faire une vidéo lyrics

En juin de cette année, tu es apparu en première position de la tracklist de Deuxième souffle, une compilation organisée par BackPackerz. Pour récolter des fonds pour Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux. Ça te tenait à cœur ? Pourquoi ?

En fait, j'étais chez moi pendant le confinement et en tant qu'artiste, je réfléchissais justement à comment participer à l'élan solidaire qu'il y a eu pour soutenir les hôpitaux. En plus, dans mes proches, il y a quelqu'un qui bosse aux urgences donc j'avais toutes les infos, j'en apprenais tous les jours. Et puis j'ai reçu un DM de BackPackers sur Insta', ils m'ont expliqué le projet et on a directement dit oui avec l'équipe. On avait justement un morceau que j'aimais beaucoup mais que je comptais pas mettre dans le projet, c'était l'occasion parfaite. On leur a envoyé et le son a fini comme track 1 du projet. Forcément, on est super contents et super fiers de pouvoir participer pour des causes comme celle-ci.

Pour ta musique, tu t'inspires d'un peu partout, notamment chez les francophones. Mais avec le titre "Kid Cudi", on apprend que t'es également intéressé à ce qui vient d'Outre-Atlantique. Quels sont tes éventuels modèles musicaux côté rap US, au delà de Snoop Dogg et Puff Daddy que tu cites ?

Figure-toi que je suis pas forcément un mordu de rap américain, je suis bien plus touché par ce que font les francophones. Par contre, quand j'étais jeune, j'écoutais pas mal de rap US, notamment Kid Cudi. Avec le temps, le rap français m'a tellement pris, et puis j'suis pas bilingue et j'ai besoin de comprendre les paroles pour être touché par la musique. C'est pour ça que j'aime le rap vraiment. J'écoute plutôt le rap US pour les mélodies, les vibes, les flows mais pas en grande quantité. L'année passée, j'ai pas mal écouté Trippie Redd mais moins récemment. Évidemment, j'ai écouté les classiques et je suis fan de Biggie, Tupac mais je suis moins les nouvelles générations, je suis pas au courant de tout. Je m'intéresse bien plus au rap français.

Dans "Anxiolytique", tu évoques ta jeunesse mais surtout les bavures policières en France et aux États-Unis. Selon toi, quelle importance ont aujourd'hui les rappeurs dans le fait de dénoncer les abus, mais aussi de montrer l'exemple à tous les jeunes qui les écoutent ?

En tant que rappeur, on a la chance d'être écouté et certains ont carrément de l'influence sur la jeunesse via leurs propos. Aujourd'hui, tout va très vite, tout le monde est au courant quand il se passe une dinguerie. Pour moi, c'est donc important de m'exprimer quand quelque chose me touche, je vois le rap aussi avec ce côté dénonciateur. C'est pas la partie première dans ma musique, mais disons que si une cause me parle, ça va se voir dans mes textes. Au sujet des violences policières en particulier, je crois que comme beaucoup de jeunes, c'est un truc qui me révolte, surtout qu'on en voit de plus en plus sur les réseaux. C'est important de pouvoir en parler et sensibiliser grâce à ma musique pour tous ceux qui m'écoutent.

Tu as décidé de livrer un projet de 18 titres entièrement en solo, mais aussi de limiter tes collaborations avec d'autres artistes jusqu'à présent. Pourquoi ce choix ?

De base, c'était pas forcément intentionnel de faire zéro featuring dans le projet. En gros, on avait un ou deux noms et puis ça s'est pas fait, plutôt par mauvais timing. Chacun était sur son truc et ça s'est pas fait mais ce n'est que partie remise. Au final, j'ai fini par me dire : "Je suis encore en plein développement, j'ai encore tout le temps pour faire des featurings". Le projet Briques rouges, c'est moi, c'est là où j'habite, c'est un truc personnel et j'ai été au bout de ce truc là. J'ai pris le truc comme un défi : faire 18 titres tout seul en essayant que ce soit pas redondant ni chiant. Je trouve qu'on a bien géré ça mais on verra les avis des gens. Donc pas de featuring mais je suis pas du tout fermé à ça.

Dans l'interlude du projet, on peut entendre Benoît Poelvoorde donner son explication du titre 😉 La scène est tirée du film C'est arrivé près de chez vous, sorti en 1992, avant ta naissance. Ça représente quoi pour toi et comment as-tu choisi ce titre pour ton projet, qui évoque bien sûr la région dont tu es originaire ?

Le titre n'est pas venu tout de suite, ça a pas été instinctif et ça a mis un peu de temps. J'ai dû attendre d'avoir un bon panel de morceaux avant d'y voir plus clair. D'ailleurs, je comptais l'appeler autrement le projet, mais au moment de faire le morceau "Briques rouges", le titre éponyme qui devait simplement apparaître dans le projet, je me suis dit que j'allais aller complètement là-dedans et en faire mon fil rouge. Briques rouges, ça m'évoque tellement de choses. J'ai grandi là-dedans, c'était le panorama chez moi. C'est quelque chose d'assez froid d'ailleurs. C'est le Nord, c'est Lille. À mes yeux, c'est pas la plus belle région de France mais je trouve qu'il y a un charme dans tout ça. Et donc j'ai décidé d'aller dans cette direction, je parle de cette thématique dans plusieurs morceaux et ça donne une cohérence par rapport à l'ensemble. Sur la totalité du projet, je le trouve assez mélancolique et froid, et c'est assez représentatif de l'environnement dans lequel j'ai grandi. C'est devenu une évidence.

On pourrait aussi voir l'idée de "briques" en lien avec la construction de ta carrière...

Complètement ! C'est grave ça. C'est marrant car tout à l'heure, y a justement un gars qui me disait un truc qui fait écho à ce que tu dis. Il m'a dit : "Ouais, Boréal, c'était ta première brique". Perso, c'est pas quelque chose que j'ai vu tout de suite mais on peut carrément le voir de cette manière. Disons que je pose une brique de plus dans mon évolution musicale, vraiment. Et je trouve ça cool de le voir de cette façon !

Tu as l'habitude de bosser avec Lucci' depuis tes débuts, mais on peut voir d'autres producteurs sur Briques rouges, notamment Guapo (Koba LaD, Gambi), SIX10 (DA Uzi, Médine) ou encore MKash (Demi Portion, Youssef Swatt's). Comment se sont faites les connexions ? Tu as bossé en studio avec eux ?

Avec Guapo, qui a fait la prod avec D1gri, c'est le seul que j'ai vu en studio, c'était pour "Bulle". On s'est connus via Fonky Flav', on s'est rencontré sur Paris et ça s'est fait assez naturellement en studio. Il m'a proposé un panel de prod. Celle que j'ai gardée, il m'avait dit que ça faisait un moment qu'il l'avait, qu'il l'adorait mais qu'il avait trouvé personne pour rapper dessus. Moi, j'ai kiffé et le morceau s'est fait assez rapidement, en deux heures je crois. Écriture, enregistrement, ça a été bouclé très vite. Il m'a aidé pour les mélodies, on était vraiment deux pour construire le truc, alors qu'on se connaissait pas avant. J'ai beaucoup aimé faire ce morceau.

Pour SIX10, ça s'est fait pendant le confinement, il a envoyé des prod que Fonky m'a transféré. Et dedans, y avait celle de "Boîte à gants", où je trouvais que ça apportait vraiment un côté décalé. La prod est vraiment originale et ça m'a fait kiffer de partir dans un délire comme ça. J'avais jamais vraiment touché à ce genre de sonorités et je suis grave content du résultat. Vu la période, tout s'est fait à distance, on a discuté sur Insta' et il a grave validé.

Avec MKash, pareil, à distance. La prod est arrivée dans mes mails, j'ai fait le morceau et je lui ai envoyé, il a kiffé.

Fin 2019, tu as passé un cap en signant chez Panenka Music, un label composé d'artistes comme PLK, Georgio ou encore Tsew The Kid. Qu'est-ce que ça t'apporte de côtoyer une équipe qui a de l'expérience et est-ce que ça a modifié ton quotidien ?

Ça l'a pas vraiment modifié, mais y a des choses qui ont changé. Il y a plus de gens qui interviennent, c'est un œil de plus sur ma musique, notamment avec de l'expérience comme tu dis. Après, ça reste ma musique et voilà. C'est aussi des contacts en plus et c'est évidemment super de bosser avec une équipe comme celle-là. C'est pas une maison de disques où y a des dizaines de personnes autour de moi ! On est quelques-uns donc le changement n'a pas été brutal. Au niveau des relations, on s'entend super bien, pour l'instant, tout roule et puis on attend la sortie du projet !

Il y a une phrase très marquante du titre "En principe", c'est "En 2020, derrière des ordi', des gens rigolent des ventes des artistes". Dans le morceau, tu évoques notamment les dérives liées à Twitter ainsi que la célébrité (ou non) sur Instagram et plus globalement l'industrie musicale. Au final, pour toi, quel est l'impact d'internet sur la carrière d'un artiste qui débute ?

Ouais, c'est ouf de voir autant de haine et autant d'avis sur la toile basé sur rien ! On peut pas juger un artiste à ses ventes. D'abord, écoute et puis tu juges. Mais ne pas écouter un artiste car il a fait que 600 ventes en première semaine, c'est ridicule. Y a des gens qui sont là, chez eux, qui font pas de musique et qui se permettent de tailler des artistes qui ont bossé sur leurs projets pendant des mois, parfois des années, juste car ils ont fait tel ou tel nombre de ventes. J'aime pas du tout cette mentalité-là.

On peut pas nier que les réseaux ont un impact positif car à peu près n'importe quoi peut lancer une carrière, y compris un freestyle filmé avec un téléphone dans une chambre. Et déjà ça, c'est super intéressant. Quand les gens s'en servent comme ça, les réseaux sont super positifs dans la carrière d'un artiste. À côté de ça, faut arriver à prendre du recul, pas avoir trop la tête dedans. C'est intéressant de voir comment les gens te voient, mais faut pas que ça t'impacte trop. Sinon, ça peut te ronger, tu peux devenir paro.

Tu clôtures le projet par "Avant ça", un son très personnel dans lequel tu te livres sur tes sentiments avant d'entamer la deuxième partie du morceau. Comment tu l'as construit et pourquoi le placer à cet endroit dans la tracklist ?

Y a un truc que j'aime beaucoup dans le rap et qui se fait plus trop, c'est les morceaux cachés. Le fait qu'il y ait un bout de son qui apparaisse pas forcément dans la tracklist, je kiffe. D'ailleurs, on l'avait déjà fait dans Boréal, mais de façon inversée : d'abord un gros banger et puis un truc plus mélancolique à la fin. On avait eu pas mal de bons retours et je me suis dit que ce serait une bonne idée de le refaire !

Sinon pour le positionnement, en fait la première partie est un peu une réponse au morceau "Zou", ou plutôt une continuité. J'y parle d'une relation amoureuse et de comment la musique a pu l'impacter. C'était vraiment ça la première partie du morceau. Je la termine en disant : "Pour ça qu’j’ai fait ce titre, j’voulais pas être seul à briller". C'est un clin d’œil à ma copine, c'était super important pour moi même si je souhaite pas la montrer. C'est pour ça que ça apparaît à la fin du projet. Et puis ensuite, la deuxième partie du morceau, qui est plutôt egotrip, là en fait, c'est comme si le rap me rattrapait toujours. Dans la première partie, j'm'adresse à elle, je m'en excuse d'une certaine manière et puis là, le côté fougueux du rap me reprend. C'est un peu l'intention que j'avais, montrer que je lâcherai jamais ça et que le rap, c'est plus fort que tout pour moi. Donc à la fin, j'me suis dit : "On va remettre une bonne dose de rap". Et puis, ça finit assez brutalement, ça ouvre le champ des possibles pour la suite !

Depuis l'année passée, tu as déjà pu avoir quelques expériences sur scène. C'est quoi tes meilleurs souvenirs avec le public jusqu'à présent ?

En juillet 2019, j'ai eu l'occasion de passer sur la Green Room sur Main Square Festival d'Arras, suite à un concours. C'était vraiment énorme, entre 5000 et 10000 personnes la capacité et moi, j'avais jamais joué devant autant de personnes. J'pense que ce moment-là, je l'oublierai jamais de ma vie tellement c'était intense. J'comprenais pas vraiment ce qu'il m'arrivait, de se retrouver sur une aussi grosse scène d'un coup... mais ça s'est super bien passé et on avait eu des retours de fou.

Une autre date que j'ai beaucoup aimé, c'était tout l'inverse : une toute petite salle à Paris, au 1999. En fait, j'ai fait beaucoup de premières parties avant, notamment PLK et Zola et là, c'était ma première date tout seul. C'était le 20 juin 2019 et c'était comme un retour au source vu la taille de la salle, en mode open mic un peu et je suis tombé sur des gens qui connaissaient à fond les paroles, j'ai reçu plein d'amour, vraiment trop cool.

Une dernière qui m'a marqué, c'était à Tourcoing, à côté de chez moi. Et là, c'était pour la finale des Inouis du Printemps de Bourges. Ça s'est trop trop bien passé et j'avais kiffé passer devant le public de "ma ville", c'est la seule fois où j'ai sauté dans le public. Encore une fois, beaucoup d'amour !

Merci à Bekar et son équipe de Panenka pour leur temps !

Briques rouges est disponible en streaming en cliquant ici.