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Booba, un pirate échoué au crépuscule de sa vie

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À 24 ans, Booba martelait qu’il n’avait « pas le temps pour les regrets » dans sa chanson éponyme. 20 ans plus tard, c’est un tout autre constat, beaucoup plus mélancolique, dont nous fait part le rappeur de 44 ans dans son ultime album, Ultra. Dans « Grain de sable« , le morceau le plus touchant du projet, Elia, dernière recrue de Booba, place la barre haute, à travers un premier couplet et un refrain dont elle signe seule l’écriture et la mélodie. Et le Duc dégaine sa plus belle plume pour l’accompagner, dans un couplet concis, mais riche de sens. Le chef de la piraterie n’aura jamais aussi bien conté son personnage. Or, ce storytelling, à la fois très abstrait, et en même temps, assez évocateur quand on y réfléchit un peu plus, ne peut que nous interroger. Cet article a pour objectif d’analyser ce qu’a voulu nous raconter Booba dans « Grain de sable », en conjuguant le fond – dans la première partie de l’article, et la forme du texte, dans un deuxième volet.

[DISCLAIMER : Si l’analyse rhétorique est objective, l’interprétation est bien sûr forcément empreinte d’une part de subjectivité. Nous vous proposons une interprétation, libre à vous d’y adhérer, ou d’y voir un autre message…]

 

ANALYSE DU FOND | Le pirate échoué, au crépuscule de sa vie

L’artère principale est touchée
Je n’ai pas su garder le cap
La lune ne s’est plus jamais couchée
Le soleil n’est plus sur la carte
Est-ce que quelqu’un peut m’indiquer la vallée des reines sans roi ?

Trop d’écume et de brume, j’ai dû voyager sans toi
J’ai menti, je lui ai dit qu’on se retrouvera
J’ai l’œil crevé, une jambe de bois
C’est plus long quand j’fais les cent pas
J’ai échoué sur la plage aux regrets
J’ai pris des vagues impraticables
C’est bientôt l’heure où tout se tait
Même sérieusement amoché
On retenterait bien le Diable

Un sombre tableau

Le décor est planté. La métaphore est filée. C’est évident, le couplet de Booba nous raconte une histoire. Celle d’un pirate, qui a la particularité d’être seul à bord de son navire. Booba commence son couplet en dressant un constat assez sinistre, « L’artère principale est touchée » : le pirate est condamné. En effet, si l’aorte (qui est l’artère principale du corps, irriguant tout l’organisme) est atteinte, alors il ne reste à l’homme plus beaucoup de temps à vivre. Avec l’expression « Je n’ai pas su garder le cap« , le rappeur utilise une expression propre à la navigation, le cap d’un navire étant la direction vers laquelle il se dirige. Mais au sens figuré, garder le cap signifie continuer dans la même direction, poursuivre son objectif. Et c’est là un aveu d’échec pour le pirate, qui concède avoir failli à ses ambitions.

Un navire à la dérive sous une nuit sans fin

Le pirate est en pleine dérive – au sens propre, comme au sens figuré. Le couplet se poursuit en évoquant une nuit sans fin : « La lune ne s’est plus jamais couchée/Le soleil n’est plus sur la carte. » Le tableau que le rappeur peint ici est donc bien sombre. En proie à l’obscurité, complètement désorienté, et, on peut le supposer, fatigué du voyage, le corsaire se désespère. Loin de tout, et de tous, il pense aux femmes. Il cherche comment trouver celle dont il rêve, et qui serait de son rang : « Est-ce que quelqu’un peut m’indiquer la vallée des reines sans roi ? » Les neuf mesures suivantes forment la deuxième partie du couplet : l’explication. Comment le pirate en est-il arrivé là, à compter les heures qui le séparent de la fin ?

La solitude au présent, la finitude en ligne de mire, l’amour au large

Dans cette partie du texte, Booba prend de la hauteur, comme s’il revisionnait le film de sa vie. Tout d’abord, il s’adresse à une femme, avec qui il semble avoir eu une histoire d’amour. Les problèmes que le pirate a rencontré l’a conduit à quitter sa partenaire, et à poursuivre sa traversée (qui semble être ici une métaphore de la vie), seul : « Trop d’écume et de brume, j’ai dû voyager sans toi. » Mais alors que cela était censé n’être qu’un au revoir, le rappeur confie avoir menti à celle qui a partagé sa vie : « J’ai menti, je lui ai dit qu’on se retrouvera. » Il constate que la fin est proche, que le passé lui est lointain, et que plus jamais ils ne se conjugueront au pluriel. Mais il est désormais trop tard pour le lui avouer.

L’échouement

Le pirate a posé le pied sur la terre ferme, après que son navire a échoué sur une plage. Ce retour sur le sol lui permet de décrire son état physique : « J’ai l’œil crevé, une jambe de bois. » En plus de sa traversée de la mer en solitaire, on peut ainsi supposer que Booba a rencontré d’autres navires… Et livré bien des combats. Le pirate se raconte en un véritable guerrier des mers, au passé cependant. Arrivé au bout du voyage, il est un vétéran. Et les conséquences lui pèsent : sa vue en est diminuée, sa mobilité en a pris un coup. L’homme est seul, face à lui-même. L’attente du dénouement est longue et difficile : « C’est plus long quand j’fais les 100 pas. » En évoquant des « vagues impraticables« , le rappeur fait revivre des combats qu’il n’aurait peut-être pas dû mener, des situations impossibles à affronter.

Un pirate borgne et amputé, au crépuscule de ses jours

Sur son bout de plage, le pirate se repasse le film en boucle, il tourne en rond et se morfond : « J’ai échoué sur la plage aux regrets. » L’heure est au constat, et celui que dresse l’artiste est assez noir. C’est un deuxième aveu d’échec. S’il avait contourné le secteur, évité ces vagues qu’il ne pouvait surmonter, alors peut-être que le navire du pirate n’aurait pas échoué. Et peut-être qu’il ne serait pas coincé là, dans cet état, dans cette solitude finale. Mais, de la même manière que le corsaire ne peut pas refaire sa traversée, on ne peut pas remonter le temps, ni réécrire l’histoire. Pour le pirate, la fin est toute proche, les minutes sont comptées. Et le rappeur l’évoque de façon assez métaphorique par l’image du silence, qui est celle qu’invoque la mort, par ces mots : « C’est bientôt l’heure où tout se tait. » Mais même borgne et amputé aux portes de la Mort, le pirate livrerait bien un dernier combat, et concède qu’il n’hésiterait pas à s’engouffrer dans les mêmes vagues « impraticables » : « Même sérieusement amoché, on retenterait bien le Diable.« 

Un message codé ?

Est-ce une fiction inventée de toute pièce que nous rapporte ici le rappeur ? Ou est-ce pour lui une façon de faire un retour sur son vécu, en l’abordant sous des trais volontairement métaphoriques et abstraits, comme si la fin de sa carrière dans la musique en tant que rappeur signifiait en quelque sorte la fin de sa vie ? Ce storytelling est-il purement autobiographique, ou intégralement romancé ? Difficile à dire. À chacun d’en interpréter le sens.

 

ANALYSE DE LA FORME | Croiser les rimes, filer la métaphore, et dérouler l’histoire…

  • Les rimes, assonances et allitérations :

[Lire chaque mesure au regard de la précédente, ou par lot de 4.]

L’artère principale est touchée
Je nai pas su garder le cap
La lune ne s’est plus jamais couchée
Le soleil nest plus sur la carte 
Est-ce que quelqu’un peut m‘indiquer la vallée des reines sans roi ?

Trop d’écume et de brume, jai dû voyager sans toi
Jai menti, je lui ai dit qu’on se retrouvera

Jai lœil crevé, une jambe de bois
C’est plus long quand j‘fais les cent pas
Jai échoué sur la plage aux regrets
Jai pris des vagues impraticables

C’est bientôt l‘heure tout se tait
Même sérieusement amoché
On retenterait bien le Diable

Comme de nombreux rappeurs, Booba se concentre plus sur les assonances (sons voyelle) et les allitérations (sons consonnes), qui permettent de faire rimer les mots à l’intérieur du texte, que sur les rimes elles-mêmes. Les 4 premières rimes du couplet sont (presque) des rimes croisées (seule l’avant dernière syllabe de « cap » et « carte » rime), les quatre rimes suivantes sont des rimes suivies.

On remarque que le texte est majoritairement structuré par des assonances en [è] (plutôt présentes dans la première partie de chaque mesure) et des assonances contenant le son [a], dans la deuxième partie des mesures. Sur ces 14 mesures, on peut relever 9 types d’assonances différentes et 9 allitérations. Ces deux figures de style permettent de créer des effets sonores tout en rythmant le texte.

  • Les figures de style 

En plus des assonances et allitérations, de nombreuses figures de style émaillent ce texte. Et puisque la forme permet souvent d’appuyer le fond, il est important de les lister (même si la liste dressée ici est non-exhaustive, il y en a sûrement d’autres).

Structurer le texte

Pour clore ses six premières mesures, le rappeur utilise des paronymes, des termes quasi homonymes qui se prononcent donc presque de la même façon : touchée / couchée, cap / carte, roi / toi. Ils permettent de jouer sur les sonorités, c’est une prosonomasie.

Booba utilise aussi la figure de l’anaphore, en débutant cinq fois de suite ses mesures à la première personne, avec les mots « j’ai » : « J’ai dû voyager sans toi / J’ai menti, je lui ai dit qu’on se retrouvera / J’ai l’œil crevé, une jambe de bois, c’est plus long quand j’fais les 100 pas / J’ai échoué sur la plage aux regrets / J’ai pris des vagues impraticables. » Cette figure de style permet d’appuyer le propos. Ici, elle est un moyen pour Booba d’insister ses actions, sur son ressenti de son vécu personnel.

Jouer sur le(s) sens

En utilisant les termes contraires « lune » et « soleil« , qu’il met sur le même plan, Booba les oppose et forme ainsi une antithèse.

Il utilise ensuite une question rhétorique, appelée aussi question oratoire (« Est-ce que quelqu’un peut m’indiquer la vallée des reines sans roi ?« ). C’est une question qui n’invoque pas une réponse, mais vise plutôt à faire réfléchir l’auditeur.

Avec la phase “J’ai menti, je lui ai dit qu’on se retrouvera”, Booba forme une syllepse (figure de style par laquelle le discours répond à la pensée plutôt qu’aux règles grammaticales) : il aurait fallu écrire “je lui ai dit qu’on se retrouverait”, au conditionnel, ou bien “je lui ai dit : on se retrouvera.” Cette figure de rhétorique a pour effet d’interroger l’auditeur, qui se demande si ce qu’il entend est français, et donc de le marquer.

L’expression « l’heure où tout se tait » est une périphrase : elle désigne un concept (la Mort), en le remplaçant par une expression plus longue ayant le même sens.

Un texte très métaphorique, aux effluves marins

Les différentes métaphores qu’emploie Booba sont emboîtées comme des poupées russes. Tout d’abord, il y a la plus évidente : la figure du pirate, un personnage connu de son public, dont le rappeur a fait un porte-étendard de son œuvre, tant il a l’habitude de revêtir ses habits. Cette métaphore est filée par l’évocation de différents termes, propres au champ lexical de la piraterie et de l’univers maritime : “œil crevé”, “jambe de bois”, “échoué”, “plage”, “vagues.

Toujours dans le même registre lexical, Booba évoque « l’écume » et la « brume« , qui semblent désigner ici des problèmes, des difficultés, des conflits. Il utilise le terme de « reines » pour désigner les femmes et celui de « roi » pour parler de leur partenaire – les seules métaphore non-maritimes du texte. À noter que dans ce couplet, on a essentiellement affaire à des métaphores in absentia : nous n’avons que le comparant, l’élément comparé est absent, et c’est donc à l’auditeur de tenter de le restituer, de se l’imaginer.

Enfin, une métaphore un peu plus subtile réside dans l’histoire que nous conte ici Booba. L’artiste utilise l’image de la navigation, du voyage, comme une métaphore de la vie en général. Lorsqu’il utilise le verbe « voyager« , ce n’est pas pour parler tourisme, mais plutôt pour évoquer le fait de vivre, de poursuivre son chemin (« Trop d’écume et de brume, j’ai dû voyager sans toi »). Pour l’artiste, la vie s’apparente à une véritable traversée, il faut tantôt naviguer en eaux troubles, parfois contre vents et marées, s’assurer de tenir la mer, tout continuant à mener sa barque.

 

L’OUTRO | Un grain de sable comme épilogue

Sur l’outro, la voix d’Elia se mêle à celle de Booba pour entonner en cœur ces dernières mesures :

J’ai échoué sur la plage aux regrets
J’ai pris des vagues impraticables
Devenir un rocher
Le rêve d’un grain de sable

En guise de conclusion, la chanteuse et le rappeur emploient le champ lexical du rivage (« échoué« , « plage« , « vagues« , « rocher« , « grain de sable« ), comme pour poser une dernière fois le cadre du décor final : une plage, comme la destination finale du grand voyage de la vie. Le lieu d’arrivée du pirate, après sa traversée de l’océan en solitaire. Le grain de sable s’oppose ici au rocher : tandis que l’un peut traverser les siècles sans bouger d’un iota, l’autre ne cesse d’être en mouvement, remué par les vagues et les vents… On peut ainsi considérer que Booba forme ici une nouvelle antithèse en opposant ces deux idées. La stabilité éternelle d’un côté, la fluctuation infinie de l’autre. Comme le grain de sable, le pirate dont il est question dans ce morceau est venu s’échouer sur une plage, et comme lui, il n’a cessé d’être en proie aux éléments naturels, tour à tour victime de l' »écume« , de la « brume » puis de « vagues impraticables. » Mais celui-ci ne veut plus être balloté par « la marée qui vient et qui s’en va » comme le chante Elia, il aspire désormais à être un rocher : la paroi abrupte qui domine la plage et l’océan, et contre laquelle, les vagues, s’écrasent.

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