Comment est-ce que l’on parle de la mort dans le rap français ?

La mort et le deuil sont des épreuves par lesquelles tout le monde ou presque est passé un jour et que vous soyez concernés par le décès d’un proche où là en simple recherche de petites pépites d’émotion (qu’on n’écoute pas n’importe où et n’importe quand cependant), Raplume a fait pour vous une petite liste, non-exhaustive bien sûr, de ces morceaux à écouter quand on a cette -très- mauvaise période à passer, selon les étapes à traverser.

1. L’annonce

Nekfeu – 7:77AM

Cette nuit j’ai pas dormi, on m’a appris un décès
Un ange nous a laissé

Dans un morceau très nostalgique, Nekfeu raconte une bribe de souvenir douloureux : le décès d’un proche, d’une personne à qui il était attaché. A cette annonce succède presque immédiatement les regrets « J’repense à toutes les fois où j’ai dit « Je suis pressé »/Au lieu de la voir quand je zonais sur le PC« , la sensation de ne pas avoir assez profité de la personne.

2. La douleur et le manque 

Guizmo – Attendez-moi

Vous me manqu’rez à jamais, manqu’rez à jamais
Attendez-moi, attendez-moi
S’il vous plaît
J’vous rejoindrais, j’vous rejoindrais
Tôt ou tard

S’il y a bien un registre dans lequel Guizmo excelle, en plus de l’écriture, c’est bien celui de l’expression de sa peine et sa douleur.

« Attendez-moi », dédié à ses proches disparus, est sans doute le morceau au succès le plus inattendu de toute sa carrière. En effet, comme le rappeur confiait à Booska-p « Le thème n’est pas festif, il n’est pas fédérateur dans le sens qui marche vraiment en ce moment. On s’attendait pas à ça et c’est celui qui a le plus pété ces deux dernières années« .

Guizmo écrit ce texte suite à une discussion avec son producteur sur les drames de la vie. Ceux de Guizmo ? La mort de l’un de ses grands frères et de sa sœur, en 2012 et en 2014, « C’est notamment les décès auxquels je pense quand j’écris ce morceau. Des morts violentes, tu ne t’y attends pas. C’est pour ça que dans le son, je dis ‘On croyait qu’on avait rien à craindre et ça s’est fait en 30 secondes‘ ». 

Une plaie difficile à refermer

On voit le rappeur, au début du freestyle Skyrock, réajuster son bob dès les premières secondes de la prod, de manière à cacher ses yeux. On le sent rapidement submergé par l’émotion, comme si, malgré les années, la plaie était toujours à vif. Le texte n’est pas dans la nuance mais cherche plutôt à dépeindre une triste réalité qui semble impossible à embellir, et dont le constat semble sans appel

Souvent la vie n’a pas de pitié […]
Noir c’est noir, y’a plus d’espoir

Laissez-moi vivre laissez-moi survivre

Le texte est fort, mais l’interprétation du rappeur l’est d’autant plus « Dans le deuxième couplet, il n’y a pas de backs, il n’y a pas d’ambiance, il n’y a qu’une seule piste parce que je pleure. J’ai dit ‘attend Yonea, je vais le refaire bien’ et il m’a répondu ‘fais moi confiance, laisse le’ parce que sur le coup c’était sincère, je ne me suis pas trompé dans le texte ou quoi, t’entends juste un excès d’émotion« . Et c’est justement cet excès d’émotion et de sincérité qui semble avoir touché le public, qui qualifie aujourd’hui « Attendez-moi » de classique de Guizmo.

 

2. Faire son deuil

Disiz – « Qu’ils ont de la chance »

Ces corps qu’on pourra plus serrer
Ces papiers d’merde qu’il faut gérer
Franchement, j’ai plus envie d’rester
À quoi ça sert de faire semblant ?

Un texte poétique

« Qu’ils ont de la chance », sorti sur l’album Pacifique de Disiz en 2017 ou le genre de morceau qui vous fait systématiquement monter les larmes aux yeux, qu’importe le moment, qu’importe l’endroit. A titre personnel, je considère ce morceau comme l’un des plus beaux du rap français tant il est rempli d’émotion et de sincérité sur le fond, de métaphores, d’allégories et de multiples autres figures de style sur la forme.

  • « J’aurai aimé qu’on soit du miel » : expression de l’immortalité, le miel ne se périmant jamais
  • « On dit qu’ce sont des êtres chers / Autant m’arracher la chair » : deux termes se prononçant de la même manière (homophones) dont l’artiste rapproche la signification, pourtant très éloignée à première vue (paronomase)
  • « J’veux qu’on m’enciele, pas qu’on m’enterre » : détournement de l’idée commune de l’enterrement et mise en parallèle du ciel et de la terre par une antithèse, par un néologisme (« encieler »)

Aussi personnel… qu’universel

Loin des « J’pète les plombs, putain j’pète les plombs », sur ce morceau le rappeur Disiz s’est mis à nu comme peu en sont capables. Il s’agit là d’un morceau aussi personnel que philosophique, mais dans lequel il est cependant presque trop facile de retrouver. En effet, le rappeur relate ici les trois étapes du deuil :

  • Le déni

Un jour, j’vais voir partir ma mère
Ça, j’peux pas l’imaginer

  • La colère

J’m’en fous qu’tu sois dans l’espace
J’te préfère à mes côtés
Je perds le fil, je perds le temps
Car, avec lui, tout s’en va

Passé, futur ou présent
J’voulais tout l’temps être avec toi, moi
J’voudrais tout l’temps être avec toi, moi

  • L’acceptation 

Rends-les heureux et fais-les sourire
À distance
Deviens heureuse, envoie des souvenirs
À distance
Car là où ils sont
Sûrement
Y a plus de notion
Du temps

Et le morceau évolue ainsi d’un premier couplet très prenant, mélange de douleur, de colère et d’incompréhension soutenu par une prod rapide et presque oppressante à un dernier couplet beaucoup plus calme et doux, représentant l’apaisement final.

Si Disiz décrit (trop) bien les sentiments ressentis, la douleur, la solitude, l’injustice, le fait de se retrouver perdu, abandonné, « amputé » d’une partie de soi, il termine finalement le morceau par une note beaucoup plus positive avec un dernier couplet rempli de réconfort et basé sur l’idée que si l’enfer se trouve sur Terre, alors c’est forcément le Paradis qu’ils ont rejoint.

Mais qu’ils ont de la chance
D’avoir quitté ce monde
Bien sûr, ils nous manquent
Mais quelle bénédiction

Même si l’on pourrait passer encore des heures à analyser ce texte tant il est rempli de sens, « Qu’ils ont de la chance [d’être partis, vous l’aurez compris] » est ainsi un morceau rempli de tristesse et de mélancolie mais aussi d’espoir, qui relate la manière dont, dans un deuil, on peut passer des ténèbres à la lumière.

 

4. La mort n’arrête pas l’amour

Kalash Criminel – Encore

À chaque tragédie, faut rester fort
C’est chacun son tour, chacun son sort

J’pense que la mort n’arrête pas l’amour
Regarde-moi dans les yeux, dis-moi si j’ai tort
J’pense que la mort n’arrête pas l’amour
Ils sont partis mais on les aime encore

Kalash Criminel, marqué par la perte de son grand-frère, tire dans son refrain très mélancolique la conclusion : « Ils sont partis mais on les aime encore« . Parce que si l’amour que nous portions à une personne est la cause de la douleur ressentie lors de son décès, c’est aussi lui qui aide à surmonter cette épreuve, et à positiver.

 


⇒ Retrouvez aussi notre article sur le deuil de Soprano et la mort de Sya Styles ici.

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