13 Block : l’odeur du bitume, une plume en charbon

Alors que la décennie se clôture, un album est souvent cité comme monument des années écoulées, Or noir de Kaaris (2013). Considéré comme l’initiateur de la trap (drill) en France, l’album de Kaaris aura aussi été le catalyseur d’une scène sevranaise dont émergent depuis certains des rappeurs les plus talentueux du pays parmi lesquels Kalash criminel, Maes ou encore Da Uzi. Et au milieu de cette émulsion un groupe monte, taillant sa route sans compromission.

Quatuor formé de Sidikey, Stavo, Zed et Zefor, 13 Block vient brutalement impacter une scène rap souvent accusée (injustement ?) d’être trop lisse, surtout lyricalement. Proposant un rap sombre et terre à terre le groupe semble enfin s’approcher de la reconnaissance qu’il mérite avec un dernier projet (BLO, Avril 2019)  presque disque d’or et un Olympia retourné sous quelques fumigènes. Pourtant on ne parle probablement pas assez encore de ceux qui représentent le meilleur de la trap fr aujourd’hui.

Complémentarité et efficacité

Le risque majeur d’un groupe aussi étendu est la dilution des flows dans un tout insatisfaisant. 13 Block parvient à réaliser l’inverse : chaque membre a perfectionné son style tout en l’installant dans un ensemble qui reste toujours cohérent.

Zed a souvent été le plus remarqué du fait de ses expériences techniques, à la frontière du travail d’un rappeur boom bap. Toujours remarquable avec sa voix haut perchée il parvient à livrer des hooks/refrains mémorables (Amis d’avant) et des couplets cisaillés (2,3 kils) voire même des moments d’anthologie comme son couplet sur Ghetto – son qui semble taillé sur mesure.

Sidikey, anciennement Oldpee, est le percuteur. Capable de littéralement faire voler en éclat un son (son entrée sur Fuck le 17 ou Somme) il est toujours dans le ton, pris entre une violence lyricale (Faut que) et une capacité à varier dans l’interprétation.

Zefor est celui qui travaille dans l’ombre, rarement reconnu à sa juste valeur alors qu’il est au cœur de la cohérence du groupe. Hyper polyvalent il vient créer les ponts entre chaque membre, toujours avec élégance et détermination (Zidane, CR).

Enfin Stavo, anciennement Deuste, est l’amplificateur, celui qui fait de sa grosse voix une arme décisive. Que ce soit dans ses backs, ses gimmicks, ses couplets au flow réglé comme une horloge, Stavo ne trompe jamais. On le trouve au début de nombre de sons du groupe (A1A3, Calibre, Pas vu pas pris…) auxquels il confère une énergie suffisante que les autres membres n’ont plus qu’à récupérer pour la convertir dans leur domaine.

Maintenant dites vous que ces qualités ne sont pas exhaustives, que chacun des membres s’améliore sans cesse et que leur complémentarité s’accroit proportionnellement : Stavo à l’origine, Zefor à la relance, Zed pour le décalage et Sidikey pour le but – 13 Block est l’équipe la plus performante du rap fr depuis de nombreuses années.

“You are now about to witness the strength of street knowledge”

Mais ce n’est pas qu’une question de moyens.

Au-delà de la démonstration technique et rythmique permanente que sont les projets de 13 Block, c’est leur écriture qui est sûrement leur arme la plus sous-estimée. Souvent ils se voient comparés aux Migos, comparaison un brin injuste et frauduleuse tant l’esprit des sevranais est à l’opposé de celui du trio d’Atlanta. S’il faut comparer 13 Block à un groupe américain c’est bel et bien à NWA.

De la même manière que le groupe de Compton, 13 Block cultive la différence des flows et l’unicité du thème : la rue. Non pas la rue du gangsta rap à venir qui finira par se cristalliser dans sa forme la plus bling, dont Migos sont les fiers représentants, mais une rue vue à hauteur d’homme.

Straight outta Compton était un cri du cœur et un crachat à la face d’un pays qui refusait de voir. 13 Block s’inscrit dans cette tradition d’un rap qui ne revendique rien, qui ne se plaint pas mais qui jette dédaigneusement aux pieds de son public un vécu dépourvu d’artifice. Dans la description sans fard d’un quotidien fait de débrouille et d’illégal, 13 Block trouve un sujet inépuisable et qu’ils traitent avec un souci du détail et de présentisme qui frôle le nihilisme.

Plonger dans les textes de 13 Block, c’est traverser de longues strates de colère plus ou moins contenues. Leur univers peut paraître redondant et pourtant on s’y complaît avec une forme de voyeurisme.

Les innombrables évocations du manque de sommeil, culminant dans le double refrain d’Insomnie, soulignent l’intensité d’un travail en bas du bloc qui, pour illégal, n’en est pas moins éreintant. Remplir des bonbonnes, attirer les clients, guetter, vendre… Ce quotidien, ils ne sont pas les seuls à le raconter. Cependant, là où Kaaris transcende cet ensemble par son egotrip ou PNL par leurs envolées métaphysiques, 13 Block reste résolument ancré au sol. Leur univers reste froid en toute circonstance.

Et dans cet univers il y a de la colère, oui. Une colère qui est parfois vaincue par une fierté belle et droite.

Dans Vrai Negro, Ghetto, FSR (Futur singe riche), Petit Cœur et dans un nombre incalculable de rimes, c’est l’affirmation de soi et des siens qui est colère. Le retournement de stigmate est une figure classique du rap mais la manière impressionne ici, oscillant entre ballade mélancolique, affirmation violente ou encore dédain.

S’affirmer contre un ordre établi dans lequel on est minoritaire est un geste politique indépendamment de la manière dont il s’exprime. Chez 13 Block, ce sera toujours dans la valorisation de soi et de ses proches. La richesse, illégale comme légale, n’est qu’un des symboles de revalorisation de soi – ce qu’exprime Zed sur Amis d’avant. Les sevranais ne cessent d’imposer leur légitimité dans ce monde.

Fuck The P*****

Mais cette légitimité s’oppose en permanence à un ennemi. L’ordre établi n’a aucune forme concrète dans leurs textes. Ils ne parlent jamais directement de racisme, de pauvreté et généralement de politique. Cependant ils identifient très bien les agents de cet ordre.

13 Block tire régulièrement à boulets rouges sur la police. Antagoniste permanent, la police est celle qui poursuit, emprisonne, violente. Et bien avant que Fuck le 17 devienne un hymne dont le rap fr manquait cruellement, 13 Block multipliait les réflexions sur cet ordre adversaire. Que ce soit en assénant « pas de justice pas de paix », slogan classique des mouvements de familles de victimes de la police, ou bien en évoquant la présence menaçante de ces derniers (LKTB pour les keufs tournent en boucle) ou encore à travers les amis emprisonnés (Libérez), le groupe personnifie l’objet de sa colère.

La déferlante provoquée dans chaque concert par Fuck le 17 met en lumière son importance socio-politique. La polémique, attendue, qui accompagne la sortie du clip, pourtant censuré, ne fait que souligner la difficulté aujourd’hui de produire un discours contestataire dans le rap (Voir le chapitre « la pénalisation du rap politique » dans Histoire du rap en France de Karim Hammou – lecture essentielle ).

C’est entre la catharsis et le discours politique, nappé de sonorités trap, que se loge 13 Block. Autant héritiers du rap français des années 2000 que de la trap de Chicago et Atlanta, continuateurs d’un mouvement de colère qui dure depuis NWA, les sevranais offrent un souffle bienvenue au rap français.

Capturé d’écran réalisée à 13:12.
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