Damso : se souffrir homme

Damso est passé en l’espace d’un an de rappeur violent à rappeur philosophe aux yeux du public. Cette lecture linéaire de son œuvre est en partie injuste tant le rappeur bruxellois a toujours accordé de l’importance au concept. Il fait cependant partie des rappeurs chez qui le son et le concept qui le justifie sont désormais évalués à même hauteur. Pourtant il semblerait qu’une erreur fondamentale reste logée dans la compréhension majoritaire de son œuvre.

S’il est identifié que la violence, le sexe et plus généralement le rapport à soi (ipséité) et à autrui sont les thèmes favoris de Damso, leurs implications et leur agencement semble parfois aller contre ce que le rappeur cherche à exprimer.

Lithopédion (2018), son troisième album, aura cristallisé cette incompréhension en prenant à défaut des personnes qui attendaient…autre chose, qui n’était pas exactement ce que Damso cherchait à proposer. En revenant sur cet album, accoudé à Ipséité (2017) et Batterie faible (2016), nous verrons comment Damso parle de sa masculinité, se bat avec et contre elle et comment cette conflictualité a probablement été sous-estimée. Au fond ce que propose cet article c’est d’apprécier l’œuvre de Damso sous le prisme de la masculinité dévastée qu’il raconte dans Lithopédion après l’avoir magnifiée (Débrouillard, Nwar is the new black…) et questionnée (Amnésie, Macarena…).

Lexique Damso

  • Ipséité : En philosophie le terme ipséité se réfère au caractère fondamental de l’être, de la conscience d’être soi-même. Damso l’a décrit en interview comme le travail de toute une vie pour se retrouver par-delà les blessures (infligées comme reçues) de la vie.
  • Faire du saal : Être compétent dans ce qu’on fait.
  • Lithopédion : Fœtus calcifié dans le corps de la mère dans de (très) rares cas de grossesse ultra-utérine. Damso le résume par la présence d’un corps mort dans un corps vivant.

Lithopédion est traversé de doutes. Chaque piste ébranle l’édifice qui sortait du précédent album. Pourtant rien de plus évident. Ipséité racontait le retour à soi – se chercher pour se soigner. Le Damso d’Ipséité, et celui de Batterie Faible dans une moindre mesure, revisitait ses histoires, sa vie, son rapport au monde depuis le fond de son être afin de le consolider.

« Le hashtag #Vie tient peut-être d’elle/ De son cou pendu à la corde

Trop jeune pour comprendre l’impact des mots/ J’men fous de c’qu’elle veut tant que j’ai ce qu’il me faut » (Amnésie, 2016)

Au cœur de cette entreprise de (re)construction il y a Amnésie : le moment où être soi a tué autrui. Il est impossible d’écouter Damso sans trouver en creux ce péché originel, ce moment où l’appel égoïste de la chair aura coûté une vie. Il ne dit après tout rien de plus en interview quand il parle du manque d’Amour vrai remplacé par un ersatz vulgaire, cru, centré sur soi mais qui devient finalement destructeur pour soi comme autrui.

Voyage au bout de soi 

Cette question de la prédation, puisque c’est de ça qu’il s’agit, agite énormément Damso.  Au point qu’il a fait du sexe et son champ lexical le pilier de son écriture. Le sexe exprime, selon lui, l’ensemble des relations dans notre monde. Sous son air prosaïque, qui donne à l’écriture de Dems cet aspect cru et imagé, le rapport sexuel entre les deux genre est le symptôme du mal métaphysique de notre époque. La prise de pouvoir du corps sur le cœur n’est qu’un mouvement de défense. La figure de Damso, surpuissante, est une carapace qui se fissure ponctuellement pour mieux se renforcer.

L’homme est un loup pour l’homme mais surtout pour la femme. Damso ne fait que décliner des histoires (vécues ou non importe peu) où la faim de soi consume l’autre. Et il est finalement logique qu’en bout de chemin, après des réminiscences plus ou moins violentes, se révèle l’horreur la plus absolue : une âme pour deux.

« J’recule d’un pas puis d’un autre

J’crois que j’deviens parano

Mon cœur se serre, de la tension je perds

J’tomberai d’un moment à l’autre » (Une âme pour deux , 2017)

Texte halluciné, à la prod agressive et au phrasé imitant un homme saoul – donc hors de lui – Une âme pour deux est souvent réduit à un texte choc. Mais tant sa position que cet aspect choc devrait nous inciter à le considérer avec plus d’attention. A prédater toutes les femmes, à les dévorer sans aucune conscience, à les aimer tant qu’on les haït, il est logique de venir s’attaquer à la source de sa propre vie. Le chemin de l’ipséité a mené Damso droit à sa mère et il n’aura su que la violer, impitoyablement.

Cette dernière l’accueille finalement en son sein, le reconnait comme son fils par le corps (« J’tai reconnu quand j’ai posé ta verge sur mes lèvres.» ) et provoque un réveil brutal. Se découvrir aura conduit Damso dans sa mère, non comme enfant mais comme homme. Loin de l’innocence originelle qu’il cherchait, Damso a révélé la noirceur de son âme. Et ce mouvement l’aura forcé à devenir autre…

D’où Lithopédion, le cœur mort dans un corps vivant. Alors que tout le monde attendait le fameux QALF supposé termine l’odyssée commencée dans Ipseité, voilà que sort cet album qui ne poursuit pas l’alphabet grec mais reprend pourtant à la fin d’Ipséité avec le même médecin. Tous les attendus sont déjà battus en brèche. Et c’est bien le doute et l’inattendu qui dominent Lithopédion – album d’ailleurs signé de William Kalubi (sur la majorité des tracks), et non Damso.

« J’passe trop d’temps à être c’que j’suis pas

J’finis par croire qu’j’le suis vraiment » (Noir meilleur, 2018)

Comment être sûr de quoi que ce soit après ce voyage initiatique ? Qui a fini sur le visage de sa propre mère ? Damso doute. D’abord violemment puis de plus en plus calmement jusqu’à finir par la supplique pour la première fois de sa carrière. L’homme fort n’est plus que l’ombre de lui-même.

Les lyrics sont excessivement grossières, plus encore que sur les précédents opus, mais aussi froides, le flow désincarnées. Damso parle de sexe sans aucune emphase et d’amour comme un rivage inaccessible. Sur le plan des instrumentales aussi, l’album fait un pas de côté avec des rythmes moins marqués et un rapprochement très fort avec la chanson francophone. L’ensemble fait de Lithopédion un album froid et déroutant. Mais encore une fois, quoi de plus étonnant quand on voit la fin d’Ipséité ?

Une voix dans le noir.

« Silence, je ne parle pas

Écoute c’que j’ai à dire quand je parle de toi

J’veux qu’tu me devines, que tu meures de moi

Viens dans ma tête, ne dis plus un mot

J’serai ton paradis si l’enfer est l’autre (hey) » (Silence, 2018)

Un des éléments les plus forts de Lithopédion est la présence des femmes. Si elles étaient jusque-là omniprésentes dans l’œuvre de Damso en tant qu’objet ou du moins sujet consommé, elles trouvent une voix dans Lithopédion.

Non seulement une voix concrète avec le seul featuring de l’album assuré par Angèle, mais aussi une voix dans les dialogues internes de Damso. On avait déjà eu le droit à quelques noms, parfois même des discours rapportés indirectement mais jamais les femmes n’avaient été partie intégrante d’un texte du rappeur. Ici elles deviennent un sujet en miroir, parfois consubstantielles à l’homme, parfois s’arrachant pour se révéler comme pleine altérité.

Ainsi le texte de Silence sous forme d’un dialogue entre deux entités qui parlent sans jamais s’écouter est central. La partie d’Angèle parait faible, occupée majoritairement par l’instrumentale, qu’elle a réalisée elle-même, et un fredonnement pour reposer une âme déjà bien fatiguée. Et la voilà qui répète :  « Ta vérité n’est pas la mienne ». Oui le grand défaut d’Ipséité aura été de donner à une expérience d’homme, et d’un homme spécifiquement, le statut de vérité. A s’enfermer dans l’ipséité Damso en est devenu solipsiste – un être qui ne voit de réalité qu’en lui-même.

Dems a eu l’occasion de parler de la polémique autour de l’hymne pour l’équipe Belge de football à la coupe du monde 20118. Après se l’être vu retiré suite à des attaques d’associations féministes belges, Damso a avoué qu’il ne comprenait pas. Mais cette incompréhension était réelle et appelait à une considération.

Lithopédion, c’est cette considération. C’est le moment où Damso sent qu’il trouvera la paix dans autrui et non en lui, dans cet être vicié et meurtrier.

Jusqu’à l’aveu à double sens de Noir Meilleur : « Ta beauté s’trouve pas dans tes fesses/Tu vaux beaucoup plus que tu n’crois. ». Les sens se multiplient dans cette phrase. Comme l’indique lyrics genius il y a probablement un jeu de miroir avec Smog (« je crois pas que ton boule fera l’affaire, ta bouche peut le faire »). Mais c’est là l’horizon d’attente des fans de Damso qui parle, l’attente de la misogynie. Il y a surtout, à ce moment de l’album, une volonté de dire à une femme qu’il a de la considération pour elle. Et un jeu sur le « tu » qui révèle dans le second vers autant de la femme à qui il s’adresse qu’à lui-même, si longtemps incapable de voir autre chose chez une femme.

 

Le prédateur, le pédophile et Damso 

Avec Lithopédion William veut tuer Damso, cette figure tellement recroquevillée dans sa virilité, carapacé, qu’il s’est calcifié.  Cet être qui l’a conduit au fond d’une noirceur absolue dans un voyage halluciné à la mode Apocalypse Now. Le  cynisme résiduel de l’album (« J’suis un enculé c’est pour ça que j’irai au paradis ») n’est qu’un leurre : la mort est le seul terme central de l’album. Les questionnements autour du sexe sont évacués brutalement dès le début de l’album avec Julien.

« Puceau en chien sur une meuf plus âgée qui l’avait d’jà fait

Donc j’ai fait semblant de l’avoir fait, pour faire le grand

Pourtant j’étais p’tit, après j’ai compris

Que quand je serai grand, j’regretterai tout c’qui s’est passé

Car finalement, j’ai passé ma vie à vivre à peine

De joie mais plutôt de peine, je crois que

Le temps passe vite mais qu’on oublie rien de c’qu’on a raté » (60 années, 2018)

Il faut bien revenir sur ce son. Julien est le bilan d’ipséité. La prédation ne peut avoir aucune limite, certainement pas celle de l’âge.

« Le prépuce venimeux et la peau luisante (…)

Amour autoritaire aux sentiments effacés

Aimant dépuceler fillette pré-pubère » (Julien, 2018)

Les semences se transmettent comme une malédiction, lui-même ayant reçu cette dernière à ses 13 ans. La trinité Père/Mère/Enfant a été entièrement pervertie par le sexe où chacun.e souille le corps d’autrui. Damso ne fait que mettre en lumière une « pathologie » sexuelle comme il l’a toujours fait car oui le Damso de Batterie Faible et Ipséité était un monstre.  Pas tant justification que remise en contexte, Julien fait figurer le monstre, le « pédophile », pour définir par extrapolation ce qu’il a toujours décrit comme un simple vécu. Julien n’est pas Damso, il est celui qu’il aurait pu être. C’est le possible de tout homme ou femme pour qui l’autre se résume à une proie.

« Julien vit ses vices et sévit sans se faire prendre

Julien crise, crie et s’écrie pour s’faire entendre »

La Damso d’Amnésie, criminel en notes, et celui de Kietu, semant le doute sur ses actes, ne sont pas bien différents.

« Julien c’est ton voisin, Julien c’est ton mari (oui)

Julien c’est sûrement l’autre, Julien c’est sûrement lui »

Tout le monde est Julien ou Julien est tout le monde. C’est une épidémie, chacun.e est coupable. Quel est le remède ? Et s’il n’existe pas, comment juger ces états de fait ? Julien n’est pas qu’un récit de la pédophilie il est un jugement de notre appétit de sexe.

Voilà ce qu’est Lithopédion, un jugement non seulement de Damso mais aussi de son public. L’usage fréquent de la seconde personne du singulier, dans des formes assez claires d’adresse directe au public, rend l’écoute étonnante. Habitué à l’idée que Damso était un monstre, voilà qu’il nous tire dans le nwar avec lui – libérant uniquement les femmes au cours de Noir Meilleur, encore que partiellement.

Dans cet éclatement, très éloigné de la cohérence d’Ipséité, qu’est Lithopédion il ne ressort au fond qu’une voie : la colère contre soi, l’acceptation de l’existence d’autrui, la reconnaissance du mal, l’impuissance face à la rédemption et la mort. William condense tout cela.

« C’est rien d’bien méchant, il m’a juste traité d’nègre des champs

Mais c’est rien d’bien méchant, j’ai juste niqué sa mère sur le champ » (Introduction, 2018)

« Je suis fatigué, il est trois heures du mat’, un 14 décembre

J’écris ce texte avec un cognac, des clopes et des cendres » (William, 2018)

Les tracks ne sont que des scènes déliées le long de ce trajet vers la mort. Au début Damso écrase celui qui l’insulte, à la fin il est écrasé.

 

S’accepter pour changer enfin 

Damso n’était qu’une couverture, William est faible. Accepter cette faiblesse, enfin, le temps d’un couplet lui rend son humanité. Celle d’un homme qui a voulu se soigner par la musique, enfermé dans certains codes – ceux du rap et de la masculinité – et qui dans l’expérience de la paternité semble enfin  trouver une forme de salut.

William est aussi Damso mais il doit être plus, il doit être avec. Le passage de « la femme » à « une femme » concrétise, pour la première fois de l’œuvre de Damso, une expérience. Il n’existe aucun doute sur l’existence de cette femme, la mère de son enfant. Dans la chair le verbe s’est incarnée et Damso ne peut plus être une ligne de fuite. William est enfermé, seul, mourant à attendre le réveil de son enfant comme un signal au cœur de la nuit.

« J’supplie la vie de m’laisser partir quand ça va très mal

Je prie la nuit, souffre le martyr en attente d’un signal

C’est difficile quand ça d’vient facile, mon cœur a parlé

Ça d’vient difficile même d’en parler donc j’vais plus trop parler »

« De peur d’être sobre à peur d’être papa, du chemin j’en ai fait »

«La vie, une condamnation, l’amour n’est qu’une caution ».

Oui Lithopédion est un album dur mais Ipséité et Batterie Faible l’étaient aussi. Sous le vernis triomphal il n’y avait qu’un homme pitoyable comme tant d’autres.

Et il faut bien parler de ces autres. Damso est apparu sur un couplet violent (Pinocchio, 2015). L’attendu de l’époque pour un son de rap était un punchliner violent et donc majoritairement misogyne. Damso semblait tout à fait correspondre et le public s’est toujours arrangé pour faire rentrer l’ensemble de son œuvre dans cette case, jusqu’à l’absurde. Macarena est devenu un tube de l’été sur lequel des hommes sautent avant de citer, souriants, les punchlines auxquelles ils s’identifient, oubliant que Damso est le seul perdant dans cette histoire.

« Je t’ai fait pleurer parce que j’en ai rien à battre, c’est ça la life » (Macarena, 2017)

Un ami s’est identifié à cette phrase, content de lui. Pourtant, et la vraie histoire rattrapait en cela celle de Macarena, c’était bien lui qui était seul, oublié et vaincu à la fin.

Damso est un rappeur incompris, parfois par William lui-même. Il est le reflet d’une époque où les femmes sont réduites à des bons mots sur 16 mesures pour un public de lion. En tentant sa psychanalyse Damso a convoqué un public immense à ses séances, bien plus qu’attendu et que prévisible au vu de la difficulté de sa musique. Et finalement il a pu tous nous entraîner dans un tourbillon déstabilisant d’où ressort un message : changez.

 

Le 16 Décembre 2018, à Bruxelles, en concert devant des milliers de personnes, Damso dédicace la mère de ses enfants après avoir livré William. Il sort de scène peu de temps après, ayant au passage offert quelques conseils sur la création. Damso est mort, au moins en partie, et William nous invite à faire de même. Lithopédion n’apporte aucune solution à la grande question du vide existentiel si ce n’est l’amour. Et si ce dernier reste une forme d’irréalisable et peut-être même d’illusion, une chose est certaine : un homme qui ressemble à Damso ne pourra jamais le trouver. Il ne peut que détruire, pas aimer. Damso est un salaud qui meurt une première fois en esprit dans Ipséité avant de conjurer la mort de se saisir de lui à la fin de Lithopédion. Changez. Ecoutez. Aimez. Autrui a une voix et c’est probablement la voie du salut.

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