Dans la vallée de Géhenne avec Gianni

En 2 mois à peine, l’année 2019 nous a déjà livré quelques projets de grande qualité. Parmi eux : Géhenne, de Gianni. A l’écoute de ces 10 titres, on ne peut qu’adhérer au choix de Booska-p de faire figurer Gianni dans leur liste des 11 rappeurs à suivre cette année.

Dans cet article, je vais volontairement laisser de côté l’aspect musical (les mélodies et l’usage de l’autotune mériteraient un autre article entier), pour me concentrer sur les textes.

Un rapide examen des titres dans la tracklist révèle déjà les deux thèmes principaux :

  • La rue (Cité d’or, Devant le bloc, Hall)
  • Le temps (Temps, Rétro, Nostalgique, Tôt ou tard)

Quant au titre, Géhenne, il semble d’abord être la retranscription phonétique des lettres G-N, les consonnes du prénom Gianni. Mais il s’agit surtout d’une référence religieuse : la Géhenne est une vallée située près de Jérusalem, et elle est associée, dans plusieurs religions, à l’Enfer.

C’est donc dans cette vallée (qui n’a rien à voir avec celle de Manau, déso) que Gianni nous emmène.

L’enfer de la rue, et le paradoxe de l'ange déchu

Gianni utilise l’enfer comme une métaphore pour parler de la rue. C’est une métaphore filée, car les références religieuses reviennent tout le long du projet.

Tout d’abord, si Gianni associe la rue à la vallée de Géhenne, c’est parce qu’il évoque les aspects les plus sombres de son expérience :

On a tous vécu l’horreur, et ça se voit dans nos yeux (Temps)

J’regarde de gauche à droite, je n’vois que la muerte (Nostalgique)

C'est une expérience partagée, il est loin d'être le seul à la vivre :

Tu te rappelles des bancs de l’école, des années plus tard on est dans les halls, la prochaine étape bah c’est la taule (Devant le bloc)

A l’aide des rimes, il ébauche un chemin tout tracé : école – halls – taule, autant dire : un aller simple pour l’enfer.

J’sais faire que ça, j’ai passé ma vie dans le hall
J’y ai laissé mon âme, j’suis bon qu’à visser des doses (Hall)

Il ne s’agit pas explicitement de vendre son âme au diable, mais de la perdre (ce qui est gênant aussi, avouons-le), ce qui évoque aussi une forme d’enfer. Et quand, dans Devant le bloc, Gianni dit « Tous les jours j’déçois mon créateur », créateur peut renvoyer au père, mais aussi à Dieu. Difficile en effet de rester bon et pur dans un tel environnement.

Photo Antoine Ott

L’un des meilleurs sons du projet a pour titre Nephilim : dans la Bible, les nephilim sont des géants nés de l’union des anges déchus avec des femmes humaines. Ces géants, créatures hybrides, sont forts et violents. C’est le Déluge qui les détruit : ils sont donc liés à un contexte apocalyptique.

Depuis la profondeur de la vallée de Géhenne, le regard tente de se porter vers les hauteurs :

J’regarde le ciel, j’vois des nephilim

Ainsi, le regard vers le ciel, qui pourrait être porteur d’espoir, est en fait associé à une atmosphère de fin du monde.

Gianni lui-même semble s’assimiler à la figure de l’ange déchu :

J’me suis brûlé les ailes

Même si cette image est plus associée à la mythologie qu’à la religion : Icare vole trop près du soleil, ce qui cause sa chute.

Enfin, si Gianni évoque ses « péchés » (Malhonnête), il affirme tout de même, dès l’ouverture du projet :

J’dois rien à personne, j’ai pas croqué la pomme (Cité d’or)

C’est une référence au péché originel, chassant l’homme et la femme du jardin d’Eden et les condamnant à travailler, péché dont lui-même n’est pas responsable.

Il semble donc condamné à la vallée de Géhenne, sans pour autant avoir commis un péché justifiant ce sort : c’est le paradoxe de l’ange déchu sans avoir péché.

Le rapport au temps : une nostalgie complexe

Ce n’est pas un hasard si le single le plus emblématique du projet s’appelle Nostalgique : la question du temps, et tout particulièrement du passé, est en effet au cœur des textes de Gianni. Toutefois, cette nostalgie est ambiguë ; Gianni met à distance l’idéalisation du passé :

Sur les murs y a du sang ça témoigne du passé, rappelle des souvenirs que j’ai envie d’effacer

Idée également présente dans Malhonnête :

Cicatrices me rappellent ce que j’essaye d’oublier

Dans le passé, c’est surtout le temps de l’enfance qui intéresse Gianni. Il l’évoque plusieurs fois, de manière indirecte. Dès le premier morceau du projet, il annonce :

On quittera les cités roses, pour entrer dans les cités d’or (Cité d’or)

Ce parallèle entre deux types de cités repose sur deux références :

  • La Cité Rose, un film français de 2012, sur la vie quotidienne des jeunes en banlieue
  • Les Mystérieuses cités d’or, une série animée pour enfants, dans laquelle on pouvait suivre un jeune garçon en route vers le Nouveau Monde, à la recherche des Cités d’or

Cette dernière référence joue sur plusieurs niveaux :

  • Le monde de l’enfance, puisque c’est un dessin-animé pour la jeunesse
  • L’idéal que peut représenter cet endroit que le héros cherche à atteindre
  • La richesse sous-entendue par l’or : quitter la rue, c’est quitter la pauvreté et faire fortune

De manière plus implicite, le dessin-animé Aladdin est convoqué, à travers sa bande originale :

J’suis devant le bloc, j’crois plus au rêve bleu, cauchemar noir (Devant le bloc)

En effet, tout le monde se souvient de la célèbre chanson Disney : « Ce rêve bleu… Je n’y crois pas, c’est merveilleux ». Le « je n’y crois pas » était hyperbolique : il était presque impossible de croire à ce rêve tant il était merveilleux. Mais quand Gianni dit ne plus y croire, c’est au sens propre : il sait que cela n’existe pas. C’est ainsi que le rêve bleu a laissé place au cauchemar noir, avec une double antithèse rêve/cauchemar et bleu/noir, pour bien accentuer le contraste. De plus, il met en avant la désillusion, car l'adverbe plus indique qu'il y a cru un jour, avant de changer d'avis.

Avec les Cités d’or comme avec Aladdin, on a donc une référence à la fois à l’enfance (un temps révolu, où tout était plus simple), et à un monde magique et merveilleux (auquel s’oppose la dure réalité).

Enfin, si le temps est central chez Gianni, le regard n’est pas toujours dirigé vers le passé pour autant. Disons plutôt que le temps apparaît comme répétitif, cyclique, comme le montre la série d'anaphores en « combien de fois » dans Tôt ou tard, ainsi que la métaphore du replay :

Avant nous c’était pareil, qui appuie sur replay ? (Écran noir)

Il évoque également un « éternel recommencement » dans Malhonnête, et affirme « s’il faut le refaire, on va le refaire » dans Nephilim.

Les frontières se brouillent entre les époques, les temporalités se confondent :

Un écran noir quand j’vois le futur, un écran noir quand j’vois le passé (Écran noir)

La droga, on y a touché trop tôt, ou trop tard, je n’sais pas (Tôt ou tard)

Dans ces deux citations, les antithèses employées (futur/passé, tôt/tard) concernent à chaque fois le temps. Paradoxalement, elles ne servent pas à dessiner une opposition, mais au contraire, une fusion : c’est un écran noir qui apparaît dans tous les cas (passé ou futur) ; toucher à la drogue cause des problèmes, que ce soit trop tôt ou trop tard.

Le rapport au temps dessiné par Gianni dans ce projet est donc bien plus subtil et complexe qu'un simple « c’était mieux avant ».

Photo Antoine Ott

Entre mélancolie et explosion imminente

Plongé dans la Géhenne, comme on a vu, rien d’étonnant à ce que Gianni soit mélancolique.

Trop de nuits blanches pour des idées noires (Nephilim)

Ce n’est pas la seule fois où Gianni évoque des nuits blanches : « j’peux pas roupiller » (Malhonnête). Et même quand le sommeil est là, ce sont les rêves qui se refusent à lui : « sommeil sans rêve ».

C’est aussi au sens figuré que les rêves sont impossibles. C’est ce qu’indiquait la référence au rêve bleu, et le morceau Rétro aborde aussi cette idée :

Devant la glace j’ai enterré des rêves

Rétro est particulièrement intéressant à analyser, parce qu’il joue sur deux plans :

  • Le passé, avec le regard en arrière dans le rétro : « J’quitterai ma vie d’avant sans regarder le rétro »
  • Le regard sur soi, puisque le rétro est un miroir : « J’crains que mon reflet, j’suis mon propre ennemi »

Ce rapport compliqué à soi entraîne un rapport compliqué à l’autre, dans le contexte amoureux. En effet, Gianni affirme régulièrement son refus de l’amour :

Me parle pas d’amour, parle-moi d’autre chose (Malhonnête)

J’peux pas t’aimer non j’suis pas d’humeur (Nephilim)

Jamais d'la vida j’te dirai te quiero (Temps)

En revanche, c’est sa relation à la rue qui ressemble à une histoire d’amour toxique. C’est l’impression donnée par Devant le bloc. À la première écoute de ce morceau, Gianni instaure un flou :

J’crois plus au rêve bleu à cause d’elle
La rue la rue la rue la rue

En effet, la première phrase donne l’impression qu’il parle d’une fille qui l’a déçu, puis la répétition de « la rue » vient expliquer à quoi correspondait réellement le pronom elle.

Mais mélancolie n’est pas synonyme de léthargie et de résignation : la menace d’une explosion imminente parcourt le projet.

La bombe est amorcée (Nephilim)

Y a plus de paix possible, à la place du cœur j’ai un explosif (Nephilim)

Dire je t’aime moi ça m’rend pyromane (Hall)

C’est ce qu’annonçait déjà la pochette de Géhenne. Sur cette photographie réalisée par Fifou, on voit Gianni assis juste au-dessus des flammes. Un délire qui a été poussé jusque dans sa promo :

Tweet de @Genono

En conclusion,

des thèmes classiques comme la nostalgie ou la rue = l'enfer sont revisités par Gianni d'une manière unique et complexe. Mais surtout, allez écouter Géhenne si ce n'est pas encore fait, car c'est un cadeau pour les oreilles, et vous vous retrouverez à backer les envolées autotunées sans même vous en rendre compte.

Et pour en savoir plus sur Gianni, vous pouvez lire ce très bon article sur Yard.

Instagram Feed Instagram Feed Instagram Feed Instagram Feed Instagram Feed Instagram Feed
Plus d'articles
« Flip » de Lomepal – De l’égotrip à la dépression