Dans les coulisses de Hip Hop Symphonique

Rencontre avec Issam Krimi

Le 12 novembre dernier se tenait la 4e édition de ce qui apparaît déjà comme une institution : Hip Hop Symphonique. Dans l’impressionnant auditorium de la Maison de la Radio se sont regroupés l’orchestre philharmonique de Radio France, le groupe The Ice Kream, et 4 artistes rap. Après notamment IAM, Oxmo Puccino, MC Solaar, Dosseh, Fianso ou encore Georgio lors des éditions précédentes, c’était cette année au tour de Chilla, Ninho, Rim’K et SCH d’interpréter une sélection de leurs morceaux, version symphonique.

À noter que l’intégralité du concert était chansignée (le chansigne étant la langue des signes spécifiquement adaptée aux chansons) par Laëty, impressionnante interprète qui a emballé toute la salle. Une pratique qui gagnerait à s’étendre dans plus de programmations…

La veille du concert, lors des répétitions, l’émotion était déjà palpable. Rien d’étonnant donc à ce que le jour-J, on assiste à des moments de grâce comme celui-ci :

 

De quoi susciter l’envie d’en savoir plus sur la personne qui se cache derrière ce projet monumental…

À quelques heures du grand soir, nous avons pu discuter avec Issam Krimi, directeur artistique de l’événement, qu’on retrouve également au piano sur scène.

C’est déjà la 4e édition du Hip Hop Symphonique. Si on regarde un peu en arrière, d’où est venue cette idée, qui peut paraître un peu folle, et en même temps tellement intéressante ?

Elle est venue du fait que Radio France s’est mis au hip hop ! Donc Mouv’ est devenu une station rap. Et puis on a été mis en relation avec Bruno [Bruno Laforestrie, directeur de Mouv’], l’échange qu’on a eu a donné cette idée-là, parmi d’autres. Et à titre personnel, c’était un peu comme si on me disait « tiens, cadeau ! ». J’ai fait le conservatoire en classique, j’ai fait des albums en jazz, j’en ai produit en jazz aussi, en chanson… Et le rap je l’ai toujours eu à la maison, parce que j’ai deux frères qui sont des grosses encyclopédies du rap. Ce qui était bien, c’est qu’à Radio France, on me connaissait très bien du jazz, sur les autres antennes, parce que j’étais souvent invité à cette époque-là, donc ça permettait un peu une familiarité ici, pour faire accepter le projet. Parce que c’est pas facile de faire accepter du rap en général dans les médias, alors du rap avec un orchestre symphonique…

L’intitulé de ton rôle, c’est « directeur artistique » : concrètement, ça consiste en quoi ?

En fait, ce qui pourrait être le vrai nom, c’est producer. Quelqu’un qui est impliqué aussi bien dans l’écriture, dans la D.A. qu’on fait avec l’artiste, dans l’accompagnement avec lui, dans le choix des musiciens, dans la couleur des morceaux, dans la manière dont le concert va se dérouler, etc… Je fais tout ça, je suis garant de tout ça. Le terme le plus français qui pouvait montrer ça, c’était « directeur artistique ». Si on était plus précis, il faudrait dire « directeur musical et artistique », mais on a simplifié. Le rap étant clairement une musique pop, normalement, la notion du producer, ça parle tout de suite, on sait ce que ça veut dire. Mais ici, en France, on sait pas, parce qu’on fait pas le rap de la même façon. On fait le rap en disant « tiens, j’ai mis un compte mail sur mon twitter ou mon insta, envoyez-moi des beats » (rires). Je dénigre pas ça, parce qu’il y a des réussites, il y a quand même de magnifiques morceaux de rap avec cette méthode-là. Mais je pense que dans le temps, ça va s’essouffler. Parce qu’à un moment donné, c’est quand même un art de rencontre. Et la musique pop, c’est lié au monde de maintenant. Donc si t’es pas dans un truc de rencontrer des gens de maintenant pour de vrai, et d’aller à fond, ton art il va s’épuiser. Je pense que les plus talentueux des rappeurs d’aujourd’hui, dans cette diversité, ils vont naturellement aller vers ça. C’est pour ça que je reste un fan inconditionnel de Kanye West. Tu vois, la démarche de Kanye avec Jesus is king, elle est marrante aussi, parce que c’est une pure démarche d’artiste fort et producteur à la fois. Et ça j’aime bien.

Pour toi, qu’apporte la ré-instrumentalisation des morceaux sur scène, hormis le décalage, la surprise ?

J’ai l’impression qu’on va plus loin dans les morceaux. Ce qui est marrant, c’est que ce gros boulot sur la musique fait ressortir plus les textes. Moi j’ai ce sentiment-là. Et comme je respecte beaucoup les morceaux initiaux, je cherche pas à dénaturer. Ça les rend plus charnels, plus organiques, sans les pervertir.

Au niveau de la programmation, on remarque cette année que la nouvelle génération est encore plus présente, par rapport aux éditions précédentes. C’est un choix délibéré, et c’est la nouvelle direction pour la suite ?

Ouais. En fait, quand on est arrivés ici, c’était quand même pas évident de faire le Hip Hop Symphonique, il a fallu discuter. Tu sais, c’est comme si t’allais dans une boîte, et que t’avais décidé d’y aller en baskets et en survet, c’est sûr qu’ils vont te dire non ! À un moment donné, tu mets une petite veste, ils vont te dire oui, et après dans la boîte tu peux rester toi-même (rires) ! Donc voilà, maintenant, je pense qu’on a le privilège d’entrer dans la boîte en survet.

J’ai l’impression que tu aimes beaucoup mélanger les domaines, que ce soit ici avec Hip Hop Symphonique, ou bien avec ton projet Proses, qui fait appel à la littérature aussi. Ces mélanges, c’est quelque chose qui stimule la créativité ?

En fait, moi je vis mal la place de la musique populaire en France. Je le vis mal, parce que le musicien que je suis est plus influencé par une culture anglo-saxonne. Moi, mes références c’est Pharrell, Dre, Brian Eno, Kanye West, David Bowie… Je suis dans quelque chose qui n’existe pas vraiment ici. C’est une manière de faire la musique populaire où on se pose pas la question de « oh je vais croiser untel avec untel, je sais pas si ça va marcher ». C’est : on le fait parce qu’on a envie de le faire. Si à un moment je veux un quatuor à cordes, je mets un quatuor à cordes. Même sur du rap. Et c’est pour ça que je vis pas ça comme des croisements. J’ai plutôt la sensation de pouvoir faire de la musique populaire comme je l’ai toujours imaginée et écoutée.

Retour en images sur la soirée :

Chilla, pour plus d’émotion, avait choisi des morceaux sur le thème de l’amour, dont le magnifique Pour la vie

Ninho a régalé le public avec ses hits La vie qu’on mène et Goutte d’eau (mais y a-t-il des sons de Ninho qui ne soient pas des hits ?)

Rim’K a illustré sa longévité dans le game, du classique Tonton du bled au récent Air Max

SCH a interprété les puissants Otto et Le code, extraits de JVLIVS, en attendant son nouvel album à la fin du mois

Photos Roxane Peyronnenc

Merci à Issam Krimi, à Mouv’ et à toute l’organisation du Hip Hop Symphonique

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