Entretien avec Usky : « un voyage entre l’amour et la violence »

A l’occasion de la sortie de son nouveau projet, Porte Dorée saison 2, nous avons rencontré le rappeur Usky. Un an après la saison 1 et son passage en indépendance, le rappeur revient avec un projet aux sonorités pop-rock.

Quelles sont les influences qui font ce que tu es aujourd’hui ?

J’ai toujours eu du mal avec cette question, parce que j’ai toujours été influencé par plein de choses qui ne se ressentent pas forcément dans ma musique. J’écoutais beaucoup de NTM avec mon père notamment, j’écoutais des groupes de rap français « classique ».

Aujourd’hui, mon son n’a plus rien à voir avec cela. Néanmoins, beaucoup de choses m’ont influencé, mais le concept de « reproduire ce que j’entends » ne me parle pas. Pour Usky, je m’inspire de choses plus modernes, comme l’influence rock du nouveau projet. Après, cette influence est aussi due à l’entourage avec lequel je bosse.

Dans ta carrière, t’as connu plusieurs couleurs musicales. Tu te définis comment ? Rappeur, chanteur, artiste ?

C’est une bonne question. Je pense que je dirais artiste. Après, c’est toujours compliqué, ça fait prétentieux de dire ça. Ça revient au public de dire si t’es un artiste ou pas. Je me considère comme artiste dans le sens où je fais mes flows, j’écris mes textes, je cherche mes mélodies : je crée quelque chose autour d’un concept, d’une cover.

Après, par rapport au style musical, l’équivalent en France est dur à trouver. C’est du rap avec une influence pop, une influence RnB et une influence rock. On peut dire que c’est une musique urbaine. Je pense être cloud, cela s’entend sur le dernier projet. Toutefois, je reste un rappeur malgré moi. Sur ce projet, j’ai essayé de ne pas rapper : je n’ai pas réussi. Je suis retourné en studio, j’ai fait 3-4 morceaux rap qui sont dans le projet. Je n’arrive pas encore à faire un projet sans rap.

Quand tu dis ne pas arriver à te détacher du rap, c’est un choix artistique ou t’essayes de t’en persuader ?

Non, ce n’est même pas fait exprès ! Par exemple, l’album de PNL, je l’écoute beaucoup mais si tu me demandes ce que j’ai écouté cette année en rap français : je n’ai rien écouté. Enfin, j’ai cliqué sur certaines personnes, pour moi, découvrir un son sur YouTube, ce n’est pas écouter du rap français.

Que penses-tu des rappeurs qui n’écoutent pas les autres pour éviter de s’inspirer, pour s’obliger à puiser dans leur propre musique ?

Personnellement, je n’évite pas parce que mon entourage écoute plus du rap américain, du rap canadien… Dans mon entourage même, personne ne s’intéresse réellement au rap français. Ce n’est même pas une posture, je n’ai aucun problème à dire ce que j’écoute. A une certaine époque, j’écoutais Joke. Entre temps, ma vie a changé, j’ai grandi, j’ai mûri. Je ne me reconnais plus dans le discours d’une certaine partie du rap. Après, il y a des superbes choses qui sortent, comme l’album de Jok’Air. Ce que j’aime bien chez lui, c’est qu’il a quelque chose différent, il fait ses mélodies mais il est aussi capable de chanter.

Tu te retrouves dans sa couleur par moment ?

Oui, je l’écoute fort. J’aime bien son image, son personnage. Je marche beaucoup à l’image aussi. Même chez les artistes américains, il faut que l’artiste me montre comment il se comporte, comment il est dans ses clips. Je ne retrouve pas forcément ça dans le rap français.

Tu as l’impression de tourner en rond par moment ?

Oui, très vite. Je suis quelqu’un qui se lasse vite. Depuis le son Talons, j’ai une période « Love », maintenant c’est fini. J’ai été au bout de la touch : j’ai fait Pour Voir, Fossette, Agathe Auproux, Talons. Maintenant, je suis en train de bouillonner. Là, j’ai envie de rapper. Y’a le loup qu’est en moi qu’est en train de revenir et qui me dit : « J’ai envie de revenir avec une saison 3 très rap ! ».

Après, ce sont des humeurs, des cycles de vie. Moi, je n’arrive pas à mentir. Je fais du son sur la vie que je suis en train de vivre. Je ne vais pas me remettre dans le même état qu’en 2011. Et puis, je ne vais pas être plus street juste parce que ça marche !

Pourtant, t’es un artiste varié musicalement, tu pourrais adopter une posture.

Bien sûr que je pourrais. Dans cette saison 2, c’est un mélange d’amour et de violence. Si tu regardes la première partie du projet, l’amour est omniprésent mais à un moment donné, on rentre dans un carcan plus rap. Sur 10 titres, j’ai 3-4 sons rap. Au final, on est quand même à 40% de rap sur le projet. Ça reste toujours présent, le problème vient sûrement du fait que je ne mette pas cet aspect en avant dans mes singles. Il y a beaucoup de gens qui regardent un single sur YouTube sans forcément écouter le projet en entier.

Aux yeux des gens, depuis que j’ai fait Talons, Usky est quelqu’un qui fait des « sons de baise« . Alors que c’est faux, Talons a une exposition que les autres sons n’ont pas eu, mais si t’écoutes le projet, tu ne peux pas le résumer qu’à ce morceau.

En 2019, les écoutes sont rapides. Peu de personnes vont écouter un album entièrement…

Justement, à ce sujet, je suis certainement encore de la vieille école. J’aime bien faire des albums où le mec doit écouter de la piste 1 à 10 pour rentrer dans le personnage. J’ai sûrement un travail à faire à ce niveau-là, il faudrait que ce soit plus évident avec 2-3 pistes mises en avant mais je n’y arrive pas…

Comment caractérises-tu tes projets ? Tu serais capable de mettre un nom dessus ?

Pour moi, c’est un format particulier. Ça peut s’apparenter à une mixtape, mais je trouve le terme tellement ancien. Les maisons de disques te diront que ce sont des EP. J’ai presque envie de dire : appelez ça comme vous voulez. Pour moi, ce sont des projets, je laisse les gens donner l’appellation qu’ils veulent.

Ce sont aux gens de se l’approprier.

C’est aux gens de voir s’ils trouvent ça lourd. Après, ce que j’aime bien, c’est sortir un projet sans dire que c’est un album et que les gens se retrouvent à le penser comme tel. C’est le public qui décide. Surtout quand t’es en indépendant comme moi, y’a pas une maison de disque derrière moi qui m’a établi un plan de carrière. Je fais, je crée, je donne de l’émotion aux gens, ou pas.

Ça fait un an que tu es passé indépendant. Quel est l’impact sur ta musique ?

Ça a changé beaucoup de choses. Déjà, tu n’as pas de discussion avec un chef de projet. Je m’occupe de la direction artistique de mes projets. Ça peut te faire faire des erreurs comme ça peut t’amener à faire de belles choses aussi. Ton travail se trouve être plus instinctif. Ça change tout, tu dois même monter ta propre équipe, ta propre structure. Il se peut que demain je re-signe en maisons de disques, sauf que je le ferai via ma structure.

Est-ce que t’as un processus créatif ? Si oui, est-ce qu’il change en fonction de la couleur du projet ?

Oui. Ce projet a été construit en 2 parties : la première est pop et RnB, c’est pourquoi j’ai fait appel à des compositeurs qui ont l’habitude de ce genre de musique. Le morceau Pour Voir démarre avec un guitariste dans une pièce du studio, il joue son riff et on compose comme des artistes pop. Ce n’est pas une production sur internet qui est déjà prête. Le feat avec Jok’Air, c’est pareil. Idem pour Sunset. Les morceaux influencés pop, je les travaille comme ça. Pour les sons plus rap, avec plus de violence, ce n’est pas le même processus non plus. C’est rare que je reçoive une production où je vais vite poser. Quand je bosse avec JackFlag, il joue une production, j’ai une idée, je balance des flows, on change, ça s’enchaîne. Le processus est différent selon comment tu abordes le titre.

C’est quelque chose d’instinctif ?

Exact. A part pour le son Pour Voir où c’est mon ingénieur du son, Romain Botti, qui m’a dit : « Poses-toi avec Mehdi à la gratte, laisse-le jouer plusieurs trucs, y’a des flows qui vont te venir ».  Et ça a bien marché, je vais le refaire plus souvent. Des fois, je me laisse guider par les gens autour de moi, je n’ai pas la science infuse. J’ai aussi besoin d’apprendre.

Parlons du rôle des beatmakers. Sur la saison 1, il y avait une majorité de prod de Some1 et Icon et une majorité de We Are Major sur la saison 2. Niveau visuel, tu travailles beaucoup avec Baeby Mama. Tu changes beaucoup musicalement mais en ayant une équipe assez restreinte. T’as besoin de stabilité pour pouvoir évoluer musicalement ?

Oui, je pense qu’il faut de la stabilité pour pour voir évoluer, c’est sûr même. J’aime bien bosser avec les mêmes personnes. C’est ce que j’avais déjà fait sur Mojo en 2016, c’était Joe Mike qu’avait tout produit. Par rapport à Baeby Mama, je trouve qu’elle a une vision, elle a un « truc ». Elle est autour de moi, pourquoi j’irais chercher un réalisateur qui travaille déjà pour d’autres rappeurs ?

Tu as besoin de ce lien artistique.

Oui, et puis j’en ai marre de demander des choses, de quémander. Que ce soit pour des feats, des réalisateurs, des graphistes. Il y a déjà du talent autour de moi, je ne suis qu’une vitrine, non exposée en plus ! Par exemple, Mehdi Major, qui fait partie du trio de producteurs We Are Major, il est en train de faire un projet, il est très bon et a encore moins de visibilité que moi.

Il y a très peu de feats sur les 2 saisons. Comment les choisis-tu ? Si on prend l’exemple du morceau avec Jok’Air, comment s’est passée la construction du morceau ?

Pour le son Fossette, j’avais déjà posé 2 couplets. Le son était bouclé. Puis en réfléchissant, je le voyais sur le morceau, mais aussi visuellement. J’aime bien le personnage, en plus ça collait bien. Il a une influence rock qui est différente de la mienne. Jok’Air touche un public un peu plus jeune, tandis que je vais plus toucher des gens plus vieux. On fait partie de la même branche, mais dans une sous-branche différente.

Après, pour les featurings en général, je ne collabore pas beaucoup, c’est comme ça. J’aime bien faire de la musique dans le studio dans lequel je suis à l’aise.

Dans la saison 1 de Porte Dorée, tu avais collaboré avec Monsieur Nov sur le morceau « Jon Snow ». Comment s’est passé cette rencontre ?

Quand j’étais chez Warner, j’avais sorti un son qui s’appelait Boulevard. Un de mes amis producteurs l’avait partagé sur les réseaux, Nov avait commenté, ça lui plaisait. Je suis rentré en contact avec lui, c’est quelqu’un que j’écoutais depuis longtemps. C’est un ancien de la scène RnB, une valeur sûre. Par la suite, on s’est rencontrés, le feeling est passé, je me voyais faire un morceau avec lui.

On va davantage se pencher sur la saison 2. Deux extraits sont déjà sortis : Fossette et Pour Voir. Pourquoi avoir choisi ces 2 morceaux ?

L’idée de base était d’envoyer 2 singles qui restent assez impersonnels. Je voulais laisser aux gens découvrir le projet en les laissant rencontrer le cœur du projet, par eux-mêmes. Comme ça, on allait décider de ce qu’on allait clipper, dans des sons moins love.

En plus, Fossette et Pour Voir sont des histoires que j’ai vécues, j’avais besoin de les exprimer. Il y a beaucoup de gens qui se plaignent du changement perpétuel, donc c’était aussi une manière d’y répondre. Je me suis dit que ça annoncerait la texture du projet avant sa sortie. C’était le mood du moment.

Sur la cover de la saison 1, tu étais dans la forêt avec un délire bestial en étant assez loin de l’objectif. Est-ce que cette cover remplie de symboles représente une volonté d’introspection ?

La saison 1, c’était un retour, c’était une forme de souffrance. J’avais beaucoup à prouver musicalement. Je préférais mettre en avant un univers, un esprit. C’est pour ça que je reste loin, qu’on ne voit pas ma tête. Pour cette saison, c’est différent, le personnage Usky prend une place centrale. Il y a des sons où je me livre plus. Il y a un côté très découvert, un peu gueule cassée. La musique c’est une thérapie, et je suis loin d’être guéri. J’ai pas trop encore envie de sourire, j’ai pas envie de croquer la vie à pleines dents, d’où la couleur sombre et la cover.

T’as sorti la tracklist y’a déjà 3 semaines. On peut y voir l’enchaînement des morceaux Spleen et Idéal. Quelle est la cause de ton spleen et qu’est-ce qui nourrit ton idéal ?

La cause de mon spleen découle d’énormément de déception, beaucoup de gens que j’ai perdu, physiquement ou à travers la musique, des amis d’enfance… Tout cela nourrit beaucoup mon spleen. Le manque aussi de ces personnes, la déception,  de l’amertume, je suis quelqu’un de très nostalgique, mais je suis bipolaire. D’un côté c’est bien, ça crée de belles choses dans la musique, mais parfois c’est dur à vivre dans la vie de tous les jours. Je pense que ma bipolarité nourrit mon spleen. Pour l’idéal, ça aurait dû être un son joyeux, et au final je le tourne à l’inverse, je dis « être normal ça serait l’idéal »; on me l’a souvent dit dans mes relations professionnelles etc…

Mais je l’assume et je l’ai accepté. Donc pour répondre à ta question, il n’y a rien qui nourrit mon idéal. Je suis peut-être qu’un éternel insatisfait. Rien n’est figé, rien n’est gris ou noir, tout est gris. Tout est un mélange de pleins de choses, tout comme Usky.

Vers la fin du projet, tu dis « J’reviens plus sombre à chaque saison ». Sans nous révéler la couleur, est-ce qu’avant de finir la saison 2, tu connais déjà la direction de la saison 3 ?

Ces dernières semaines j’ai envie de « re-rapper » un peu plus, j’avais pas cet état d’esprit durant la saison 2. Quand je dis cette phrase, c’est pour dire « je reviens plus lourd à chaque saison » c’est la qualité qui augmente. J’augmente le niveau. En tant qu’artiste c’est tout ce que je peux faire, c’est ce que je maîtrise. J’arrêterai peut-être après la saison 3, peut-être pas, mais en tout cas je peux promettre que les projets seront de qualité jusqu’au bout, les visuels seront de qualité jusqu’au bout, et on ira jusqu’au bout de la boucle. Usky est un voyage entre l’amour et la violence.

Quels sont tes prochains projets ? Ça fait longtemps que tu parles de collaborer avec une artiste féminine.

Je veux me focus sur la saison 3, la sortir rapidement. J’aimerais aussi développer mon côté auteur/réalisateur. J’aimerais bien sortir à la rentrée. La saison 3 va être intense. Elle va être sauvage, sans calcul, de l’instinct, je vais le faire comme un projet d’adieu, tout ce qui doit être dit sera dit. C’est la fin de la trilogie, je ne veux pas de regrets. J’aimerais aussi faire un documentaire, avec l’envers du décor.

On nous cache souvent certaines parties de la vie de l’artiste, qui est souvent vue comme un rêve.

C’est vrai, il y a 3 ans j’aurais rêvé d’être là aujourd’hui, c’est pour ça qu’il faut être content de ce qu’on a. Je me prends la tête sur ce que je fais, et je me demande aujourd’hui si cette thérapie a bon goût. Je suis conscient tout de même que c’est une chance que j’ai et j’en suis fier, malgré mes projets à connotation triste.

En tout cas merci, on va faire un doc’ sur les conseils de Raplume ! Venez le 25 mai à la Boule Noire ! On va bien rigoler, la saison 2 est disponible.

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