La figure paternelle dans le rap français

À l’occasion de la fête des pères ce 21 juin, il est intéressant de s’arrêter sur la représentation de la figure paternelle au sein du rap français. La figure maternelle est souvent abordée dans le rap, mais celle du père reste encore assez silencieuse, bien qu’elle soit tout de même présente dans certains textes. Beaucoup de rappeurs, si ce n’est tous, ont à un moment ou un autre, abordé leur relation voire leur absence de relation avec leur père.

Entre, colère et regrets dus à son absence, admiration sacralisée et rapports équilibrés, la figure paternelle dans le rap français regorge d’exemples.

Depuis longtemps, pour bon nombre de rappeurs, le père est celui qui est absent. De Sniper à S. Pri Noir, les rappeurs évoquent l’absence de figure paternelle entre regrets et colère.

Regrets

Regrets car l’absence du père plonge les enfants en manque de repères, on a d’ailleurs tous en tête le morceau Sans (re)pères de Sniper, hymne du mal-être que cause cette séparation. C’est la figure de l’homme modèle qui est alors regrettée, non sans une certaine mélancolie.
Le rappeur de Blois, Niro a lui aussi souvent évoqué ce manque de modèle paternel dont il a souffert. Dans​ Mama t’avais raison s​ur Les autres​ il dit :

Je regarde les autres à l’école fuir leurs parents comme la peste – Tout ce que je voulais c’était voir ma mère mon père dans la même pièce ​

puis plus loin ​:

Moi j’avais pas de père, pas de grand frère et pas de flingue

Il va plus loin dansM8RE ​sur ​Sans regrets​, où il évoque plus longuement sa rancoeur d’avoir grandi sans père ​:

Un chien galeux, j’traîne dans la zone comme si j’avais pas d’père – Bien sûr qu’j’avais pas d’père, l’avenir m’a laissé perplexe – Pas de permis pas d’espèce, j’ai dû apprendre à en faire – À l’époque, j’retenais mes larmes de couler quand j’voyais le père de mon pote – C’est pas que j’étais jaloux en vrai je m’en battais les couilles de lui – Poto j’ai attendu le mien durant des jours et des nuits

La colère

De l’autre côté, et souvent mêlée aux regrets, la colère due à l’absence voire l’abandon du père est aussi assez représentative de la relation que les rappeurs entretiennent avec leur père. On se rappelle, en effet, du morceau Dieu merci ​de Sneazzy issu de son premier album ​Super où le rappeur emploie des paroles très dures et crues concernant l’abandon de son père, comme en témoigne le refrain :

Tu peux crever devant moi, j’te mens pas, je ferai comme si je ne voyais rien – Je peux crever devant toi, ne mens pas, tu ferais comme si tu ne voyais rien

Il explique ainsi les conséquences que cela a eu sur la vie de sa famille, tant économiques que psychologiques.

L’admiration

René Andrieu, le père de N.O.S & Ademo

À l’inverse, la figure paternelle est aussi parfois représentée avec admiration dans le rap français. Ici, comment ne pas parler de deux des plus gros rappeurs actuels que sont PNL et SCH ?

Les frères N.O.S et Ademo sacralisent la figure du père. Cette sacralisation et admiration paternelle se remarque à travers l’utilisation fréquente de l’expression affective “baba” signifiant papa (puisque en arabe littéraire le son “p” n’existe pas) comme déjà sur le morceau Dans ta rue

« Sois le meilleur dans le crime ou à l’école » , c’est ce qu’a dit Baba

​Leur père est bien connu puisqu’il s’agit de René Andrieu, figure locale du grand banditisme de Corbeil Essonnes et connu du monde associatif de la ville en étant le président de l’Association des Jeunes des Tarterêts. Les deux rappeurs montrent que c’est lui qui a construit et consolidé leur fraternité indestructible, comme on le voit à travers le morceau éponyme de ​Deux frères :

​Papa nous a cogné tête contre tête, nous a dit : J’veux un amour en fer, j’veux personne entre vous, même pas moi, même pas les anges de l’Enfer ​

Ou encore dans le ​couplet entier d’Ademo sur Zoulou Tchaing,​ un éloge mélancolique et émouvant de son père.

La figure paternelle de SCH est elle aussi devenue une figure mythique et constitutive de sa carrière musicale, en particulier suite à son décès. Sa discographie est énormément influencée par son père, il le dit lui même en interview, notamment en ce qui concerne les airs de guitare sur​ JVLIVS ou sur ses influences musicales issues de la variété comme Cabrel ou Johnny Halliday par exemple.

Mais, son père est aussi sujet de bon nombre de ses textes où l’on voit la figure du père évoluer avec l’évolution musicale du rappeur marseillais. Déjà quelques phases sont présentes sur sa mixtape ​A7 ​comme la fameuse :

​Papa me reniera jamais, j’suis ni flic, ni p*

Mais c’est sur ​Anarchie ​qu’elle se consolide avec un morceau comme Essuie tes larmes ​à travers le parallèle :

​J’me vois en mon père, je le sais, je le suis

puis :

​J’me vois en mon père, je l’sais mais j’le fuis ​

ou dès le début d’​Himalaya ​où SCH affirme que​ :

Mon père vous a donné sa santé – j’suis là pour l’addition, j’ai ses 40 ans de charbon dans l’âme

Sur Deo Favente, un pas est franchi à travers le morceau nostalgique et chantant ​La Nuit,​ entièrement consacré aux souvenirs qu’il a de son père. Enfin, on ne peut évidemment pas ne pas citer le célèbre morceau découpant qu’estOtto s​ur ​JVLIVS, le FAMEUX !

Mon daron s’appelait Otto, il aimait pas les putos

Il s’agit en effet ​du nom de son père, également tatoué sur la main gauche du rappeur.

Donc, on le voit, la figure paternelle est extrêmement importante et omniprésente dans la discographie de SCH, une relation qui a d’ailleurs l’air d’être emprunte des films de gangster, comme l’a très bien analysé la chronique de Neefa dans le MoreSauce de Mehdi Maïzi sur ​OKLM.

Une relation plus traditionnelle

Enfin, les rappeurs restent des êtres normaux qui ont, comme la plupart d’entre nous, une relation ordinaire avec leur père, un père qui n’est ni connu du grand banditisme, ni déserteur. Ils entretiennent alors des rapports équilibrés donc complexes avec celui-ci, entre amour, reconnaissance et pudeur. En effet, à l’inverse de la figure maternelle, la relation avec son père est souvent empreinte d’un manque de démonstrativité.
On aurait pu évoquer Orelsan (cf. Quand ton père t’engueule​), Georgio ou encore Shurik’n (cf.​ Lettre, ​notamment) mais on a choisi de s’attarder sur la relation caractéristique qu’entretient Nekfeu avec son père qui illustre parfaitement ce type de relation père-fils.

Depuis le début de sa carrière, plusieurs phases dévoilent cette relation pudique, très typique, que Nekfeu entretient avec son père. Déjà à l’ancienne, avec La main sur le mic en feat avec Krimsa où l’on retrouve :

​La main sur le mic, la tête ailleurs comme mon papa surmené – ​Un plat d’pâtes surgelées, ​un regard en coin, une patate sur le nez​

Et plus tard dans son premier album solo, le très introspectif Être humain ​clôturant l’album, le rappeur montre son père comme celui qui travaille dur et en qui Nekfeu voit une source de reconnaissance pudique : ​

Ils ont jeté mon père de son travail comme un malpropre – L’avenir de ma famille dépend sûrement de mon album​

Dans ​Cyborg,​ là encore sur le morceau clôturant l’album, Nekketsu​, Nekfeu dévoile plus précisément ses rapports et son amour imprégné de pudeur pour son père, mêlé à la reconnaissance de sa force et son courage :

“​Quand j’vois mon père, j’ai rien à lui dire j’aimerais l’prendre dans mes bras – Ou peut-être que j’ai trop à lui dire, mais trop de pudeur – J’l’ai jamais vu s’plaindre, même quand il travaillait jusqu’à plus d’heure” ​ou “Et Dieu m’est témoin, mon père c’est mon exemple”

Cette relation pleine de réserve est présente jusque dans son dernier double album LEV : Expansion où plusieurs phases reprennent cette thématique, entre Tricheur​, le featuring avec Damso :

​Bientôt, j’arrête tout ça, mama, bientôt, je change de vie – J’ai du mal à le dire à baba, entre bonhommes, on se devine

ou ​sur Ken Kaneki ​:

Plus j’grandis, plus j’ressemble à mon daron comme Simba

Cette phrase retransmet bien cette impression que tout le monde ressent un jour dans sa vie ; la comparaison puis le constat de la ressemblance avec son père (ou sa mère) niée à l’adolescence (qu’on retrouve aussi avec SCH dans le morceau ​Essuie tes larmes déjà cité précédemment).

En conclusion, même si les rappeurs évoquent souvent avec admiration, regret voire colère ou pudeur leur père, c’est ensuite à leur tour de devenir père. La Fouine avait dédié en 2011 un morceau entier à son​ Papa s​ur​ La Fouine vs Laouni,​ rendant hommage à son père et faisant office de transition entre le fils qu’il était et le père qu’il est devenu.

De Kaaris à Médine en passant par Booba et Niro la paternité change souvent la façon que les rappeurs ont de voir la vie et cela transparaît dans leur musique et dans leur attitude. Beaucoup se sont par exemple apaisés grâce à la paternité : Niro, Kaaris, Damso… Les relations père-fils changent alors de côté, et c’est leur propre paternité qu’ils rappent à leur tour à l’instar de Damso avec ​Peur d’être père ​et de son texte émouvant dédié à son fils Lior posté sur Instagram.

Toutes nos félicitations d’ailleurs à Maes qui est devenu papa le week-end dernier… et bonne fête des pères à tous !

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