Le rap en Espagne

Une ascension fulgurante... sauf en France ?

Si nombreux pays d’Europe ont connu une grosse montée en succès et réputation dans le rap, il serait faux de dire que l’Espagne est le pays le plus connu pour sa scène rap. Et c’est vrai que le game espagnol n’atteint pas les chiffres du game français. Et pourtant, l’Espagne constitue l’un des berceaux de la trap en Europe, pour ne pas dire que la diversité culturelle du pays propose une direction artistique intéressante.

L'histoire

Pendant la décennie précédente, l’Espagne offrait une scène boom bap puriste et conservatrice, avec un public fidèle mais restreint. Les plus grands représentants étaient Violadores Del Verso, Los Chikos Del Maíz, Nach et SFDK.

Violadores Del Verso

À partir de 2010 le pays a commencé à accueillir plus de variété, avec des groupes innovateurs comme Agorazein, Kefta Boyz, Natos y Waor et Takers.

La scène espagnole se classe parmi l’une des scènes où la trap arrive le plus tôt en Europe avec notamment Kefta Boyz, un grand vent d’air frais. Cette scène se développe principalement sur YouTube.

Agorazein, Natos y Waor et Takers sont des groupes plus fidèles au rap traditionnel au départ, même si on ressent de l’innovation.

Très vite la trap l’emporte, tous les nouveaux s’y mettent : Cecilio G, Elegangster, Dellafuente. Création de l’énorme phénomène PXXR GVNG regroupant Kaydy Cain, Yung Beef, Khaled et Steve Lean.

 

PXXR GVNG

 

 

PXXR GVNG travaillait même avec des américains par Steve Lean, membre du groupe 808 Mafia: leurs prods venaient de grands noms comme Southside, Lex Luger ou encore Metro Boomin. Ils avaient pris tellement d’ampleur qu’ils ont créé un alter ego de reggaetón appelé La Mafia del Amor.

Ils signent chez Sony, premier groupe trap espagnol à signer un contrat. Nouvelle fanbase pour les rendre encore plus grands, phénomène international. Ils sortent un album à grand succès Los Pobres. Leur fanbase originale se détache en les traitant de vendus, ce qui va favoriser d’autres artistes trap plus proches des valeurs de la rue. Le groupe a même annoncé que c’était un troll contre l’industrie pour contrer cet éloignement, en vain.

Tout ça va mettre la lumière sur d’autres noms qui commencent à se profiler : Cecilio G, Ayax y Prok, Pimp Flaco, C. Tangana. Ce dernier connaît un succès important pour sa relation avec Rosalía et ses remix de chansons de Drake.

C. Tangana

Mais ce groupe avait tellement d’ampleur à ce moment que la scène reposait quasiment sur eux, même les membres en solo se trouvaient au sommet. Ils ont fait de la trap un standard dans la musique underground. Yung Beef était celui qui avait le plus de succès avec deux séries de mixtapes classiques : Adromicfms (All Deze Ratchets On Me I Can't Feel My Soul) pour la trap et Perreo De La Muerte pour le reggaetón. Les autres membres connaissaient aussi un grand succès en solo. Kaydy Cain était un artiste plus actif et diversifié, plutôt présent dans le reggaetón et remarquable par sa touche R&B. Khaled était plus reconnu pour sa technique et ses influences de la musique arabe dans les mélodies, c’est d’ailleurs celui qui connaîtra le plus grand succès d’estime dans les moments les plus durs du groupe. Ensemble, ils se complétaient presque à la perfection.

YUNG BEEF-BEEF BOY-OFFICIAL STREET VIDEO-

Kaydy Cain - Muevelo (Video Oficial)

KHALED X COOKIN SOUL~CAMARÓN~

Très vite, PXXR GVNG finissent par résilier leur contrat. Cela va leur coûter très cher et va mettre de nouveaux artistes trap dans le viseur : Kidd Keo, Rels B, Maikel Delacalle, Bejo ou Bad Gyal.

Bad Gyal

Il y a même Petit Ribery qui mélange l’espagnol et le français.

 

 

En 2016, un beef éclate entre C. Tangana et Los Chikos del Maíz opposant l’ancienne à la nouvelle génération. Même le vice-président actuel Pablo Iglesias s’en était mêlé. Si la place de la trap était incertaine, cet événement confirme son influence.

 

De son côté, Bad Gyal regroupe une nouvelle fanbase grâce à la dancehall, personne d’autre n’en faisait en Espagne. Elle connaît un grand succès et est directement associée à la scène trap qui englobe la musique underground. Son hit Fiebre, qui s'est mieux exporté plus récemment grâce à la série Elite, a été produit par le français King Doudou.

Aux Canaries, le chanteur R&B Maikel Delacalle fait le buzz avec son remix de « Or Nah » de Ty Dolla $ign, The Weeknd et Wiz Khalifa. Suite à ça, ses autres singles Ganas et Mi Nena prennent une grande ampleur.

 

Plus tard cette année, Kidd Keo fait beaucoup de bruit par sa trap très proche de ce qui s’écoute en France, sa musique est vue comme un vent de fraîcheur dans le game. Il a d’ailleurs remixé Pinocchio et Débrouillard.

 

Pimp Flaco et Kinder Malo s’unissent pour faire la première performance en espagnol sur COLORS, qui va faire un grand bad buzz en Espagne. Elle était la vidéo la plus regardée de la chaine pendant presque 2 ans.

 

En moins d’un an, la scène change radicalement : plein de jeunes artistes arrivent, des anciens récupèrent leur buzz et PXXR GVNG se sépare. Les ex-membres créent leur label indépendant La Vendición et restent assez timides à ce moment. Ils annoncent leur retour avec une nouvelle imagerie, un nouveau départ et un nouveau nom : Los Santos. Ils reviennent avec un EP qui flop malgré la qualité, ils sont destinés à continuer en solo.

 

 

C’est en solo que Yung Beef se refait progressivement un certain succès, avec Fashion Mixtape et Kowloon Mixtape. On y trouve une collab avec 6ix9ine datant de 2017, avant son buzz.

Yung Beef - No Fucks (ft. 6ix9ine)

YUNG BEEF - DINERO E LA OLA (OFFICIAL VIDEO)

Plus tard, C. Tangana s’envole avec son hit international Mala Mujer, en faisant du reggaetón. Cette chanson deviendra triple single de platine en Espagne et single d’or aux États-Unis, du jamais vu dans le game espagnol.

Tout à coup, C. Tangana signe chez Sony, on est en 2017 et ce n’est que la deuxième fois qu’un trapeur signe chez une major. Il sort son premier album Ídolo et y inclut des piques envers PXXR GVNG, plus précisément Kaydy Cain (ex-membre).

Kaydy Cain entre dans son jeu et lance le plus grand beef qui a existé en Espagne, son diss track Perdedores del Barrio devient son plus grand succès sur YouTube et lui sert de coup de promo pour son premier album Calle Amor. La rivalité date de longtemps : les deux viennent de la même ville. Tangana voulait que Kaydy fasse partie de son groupe, il a toujours refusé pour rester plus proche de son groupe actuel, Takers. Les deux n’étaient pas sur la même longueur d’onde : Kaydy Cain vivait du vol et du trafic de drogue alors que C. Tangana vient d’un milieu plus aisé.

En même temps, Kidd Keo sort le deuxième COLORS Show espagnol : Foreign. Suite à ça, il rencontre un énorme buzz et sa musique s’exporte à merveille en Amérique Latine, ce qui n’avait pas eu lieu depuis longtemps. À partir de là et pendant plus d’un an, les deux vidéos les plus vues de la chaine COLORS venaient d’artistes espagnols. L’avantage venant du fait que la scène espagnole se concentrait fortement sur YouTube.

 

En 2018, Yung Beef annonce un grand retour avec sa mixtape Adromicfms 4. Ce projet a été si bien reçu que certains aujourd’hui le considèrent un classique de la scène espagnole, et il relance complètement sa carrière.

 

Ensuite C. Tangana double la mise avec son single de platine Llorando En La Limo et le single provocateur Still Rapping. Il sort sa mixtape Avida Dollars, bien reçue et riche en piques envers le game espagnol.

 

Plus tard, dans une interview pour le festival Primavera Sound regroupant Bad Gyal, Yung Beef et C. Tangana, les deux derniers partent dans une discussion intense sur l’industrie de la musique. Cette interview polémique crée pas mal de controverse en Espagne.

C. TANGANA VS YUNG BEEF - DISCUSIÓN EN ENTREVISTA JUNTO A BAD GYAL + Bonus

Suite à ce malentendu, un beef éclate entre les deux artistes. Yung Beef tire en premier avec une reprise de la collab entre Lil Baby et Drake « Yes Indeed ».

Tangana floque la tête de Yung Beef sur des t-shirts et les vend sur son site. Après avoir gagné de l’argent dans son dos, il sort sa réponse « Forfri » avec son ancien alias « Crema ». Elle a été très appréciée par le public.

 

Kidd Keo, très actif dans la musique, sort son EP Keoland qui le projette encore plus dans sa montée. Chacune de ses sorties buzzait sur YouTube et il était l’espagnol le plus viral en Amérique latine. Plus tard dans l’année Kidd Keo signe un contrat multimillionnaire chez Warner Music Latin. C’est le premier espagnol à signer dans un label majeur latino-américain et c’est le contrat le plus cher d’Espagne. Il collabore très vite avec de grands noms latinos comme Ele A El Dominio et Duki. Il a aussi collaboré avec Cheu-B et Ghost Killer Track en France, et Lil Xan aux États-Unis.

De son côté, Yung Beef clôture son année fulgurante avec les projets El Plugg Mixtape et Traumatismo Kraneoencefálico en collaboration avec Goa, un nouveau nom de ce qu’on appelle l’ « emo trap ».

 

À cette période, le label La Vendición prend peu à peu de l’ampleur avec des artistes comme La Zowi, Kaydy Cain, Israel B (de Takers) et surtout Cecilio G quelques mois plus tard.

On constate aussi l’arrivée dans le game de plusieurs nouveaux noms comme RVFV, Papi Trujillo, Rojuu, Albany, Damed Squad, Bandaga ou Sticky M.A. (d’Agorazein). La scène se diversifie et devient de plus en plus intéressante avec de nouvelles sonorités.

C. Tangana termine l’année en sortant le hit Booty avec Becky G, single de platine aux États-Unis. Une fois de plus, c’est le premier à atteindre une telle certification.

Cecilio G publie son EP Million Dollar Baby qui connaît un grand succès, le relance et donne une grande impulsion à La Vendición. Il continue son année 2019 en sortant deux projets de plus.

 

 

Yung Beef commence l’année en annonçant Perreo De La Muerte 2, une suite à son premier opus en 2015 très bien reçu par le public. Il a créé une hype monumentale pour son grand retour dans le reggaetón.

 

Suite à des retours mitigés lors de la sortie, il enchaîne en 2020 avec une réédition (encore plus critiquée) et un très bon projet collaboratif avec Pablo Chill-E, trapeur chilien côté en Espagne : Shishi Plugg. Avec son clip de No Nos Pueden Soportar il devient le premier européen de l'histoire à avoir son clip sur l'énorme média américain WORLDSTARHIPHOP.

C. Tangana, de son côté, a commencé à se diversifier un maximum. Il s’est mis à collaborer avec des artistes latino-américains, ce qui lui a donné de l’influence en Amérique du Sud. Sa collaboration avec Paloma Mami appelée « No Te Debí Besar » est disque d’or en Espagne, aux États-Unis et au Mexique. Il teste de nouveaux genres comme la cumbia, la funk brésilienne et même la salsa pour mieux s’exporter : il réussit à se faire une audience.

 

 

En 2020 il sort l’EP « Bien:( » rempli de sonorités mélancoliques et de paroles tristes. Nous nous attendons à ce qu’il termine un album complet prochainement qui en formerait la continuation.

C’est une période où nous voyons des artistes inhabituels en haut des listes de ventes. D’un côté, Rels B a surpris le game en sortant le projet Happy Birthday Flakko, bien plus ouvert aux expériences que ce à quoi il nous a habitués.

De l’autre, Dellafuente retourne aux bases chantées avec son album Descanso En Poder, à fortes influences flamencos. C’est le plus grand succès de sa carrière.

Enfin pour la première fois depuis sa signature, Kidd Keo sort un EP très attendu en juin 2020 qu’il appelle Rockport Espacial. Il opte pour une DA surprenante avec de la house, très loin de la trap à laquelle il avait habitué son public.

 

Aujourd’hui, la scène voit beaucoup de talent débarquer notamment grâce à la montée de la drill avec des artistes comme Beny JR, Blessed Boy, 970BLOCK et Ghetto Boy.

Côté rap et trap, nous retenons des nouveaux comme Morad, Yassir, MC Buzzz, Leïti Sene et Tanito 930. Ce sont des artistes variés qui apportent au game de nouvelles mélodies.

Un avenir brillant

Alors que, vers la moitié de cette décennie, nombreux médias étrangers prévoyaient que la scène espagnole allait péter à l’internationale, il est clair que ni le game ni le public ni l’industrie musicale étaient prêts à être propulsés à niveau mondial. Tout avait l’air irrégulier, les chiffres de ventes trop bas, les buzz étaient souvent ruinés par une sorte de culture du moment qui partait dès que l’intérêt diminuait. Presque aucun label ne voulait financer un genre de musique aussi mal perçu par les médias. On dirait que l’Espagne a souvent eu affaire à des bâtons dans les roues.

Maintenant que toutes ces anciennes expériences du rap et de la trap ont été plus banalisées, qu’on a vu le succès de certains artistes à l’étranger, que ce genre s’est fondu dans la pop comme si de rien n’était, la nouvelle génération a le vent en poupe pour porter ce genre musical aux sommets avec l’aide financière des grands labels du pays.