Les Rois sans couronne #1 – Salif

Le King de Boulogne

Les Rois sans couronne

A l’ère de la culture chiffres, des certifications, du stream et du nombre de ventes en Midweek, au milieu de l’éternel « Le rap était-il mieux avant ? » un phénomène tend à disparaître sans que quiconque ne s’en plaigne : les Rois sans couronne.

Définir ce terme n’est pas chose aisée mais on pourrait le résumer ainsi ; un artiste ayant eu un impact sur la culture Hip Hop en France, au succès d’estime sans équivoque et qui n’a jamais connu de succès commercial à la hauteur de son succès d’estime.

J’aurais pu parler du Rat Luciano; de ILL des Xmen; de Zoxea; de Dany Dan ou encore de Nessbeal (on notera qu’un certain 100-8 zoo semble être un vivier pour les monarques sans couvre chef) mais un nom flotte toujours au dessus des autres quand il s’agit de cette catégorie dans mon esprit : S.A.L.I.F

S.A.L.I.F

Je vous passe les présentations de son état civil, Wikipedia fera parfaitement le travail pour ceux qui veulent vérifier, mais une chose est sûre, Salif est un génie.

Repéré à 13ans par Zoxea, le rappeur du Pont Sevres fait ses armes dans la deuxième moitié des années 90 à côté de la grande école du 92.

« Le King de Boulogne » choisit de garder l’attention de Salif focalisé sur la musique en l’emmenant avec lui en tournée pour faire ses backs, il fera des rencontres déterminantes pour la suite de sa carrière avec comme exemple la plus marquante, celle de Kool Shen.

Dans la foulée il signe sur le Label IV my people et finit la décennie en apparaissant sur l’album « Certifié Conforme » de ce même collectif où il apparaît sur 4 titres pour la version normale et en rajoute encore 2 sur la réédition.

Après + de 100 000 ventes sur ce projet, Salif enchaîne en solo pour un album intitulé « Tous ensemble, chacun pour soi » en 2001 qui est salué par la critique et connait un succès commercial très honnête.

Néanmoins dans ce disque on retrouve un artiste amer , empli de mélancolie, un jeune homme qui se pose des questions sur son passé et sur son futur ainsi que sa place dans une société qu’il perçoit comme b(i)aisée.

Salif avec Faut que les gens comprennent ça s’exprime aussi sur l’industrie du rap et certains acteurs qu’il ne semble pas porter dans son cœur : les médias et les journalistes (« Le rap : un catalogue et les journalistes se perdent dans le registre / Mortel l’analyse, et là au moins l’espère qu’t’enregistre / De toute façon y’a qu’toi, moi et ton magnéto / On t’a manié l’train et je dirai même qu’on t’a manié d’trop » ).

La critique sur des acteurs influençant le milieu sans crédibilité , sans réel travail de recherche et de compréhension sera récurrente dans ses futurs projets et permet d’expliquer aussi une des causes du statut de Salif à posteriori.

L’artiste est un génie dans son domaine, un flow limpide, une voix singulière et maîtrisée, une écriture riche autant dans le fond que la forme, Salif a contribué à donner ses lettres de noblesse à l’école Beat2Boul.

Décrire la plume de Salif en quelques mots n’est pas une mince affaire mais ce qui saute au yeux c’est la sincérité qu’elle véhicule. Limitant les métaphores au profit de comparaisons plus concrètes, aux antipodes du Gangsta rap des années 2000, le Boulogne Boy s’est donné comme mission de mettre le doigt là où ça va mal et sans jamais édulcorer le rendu.

Discret après son premier projet en solo se concentrant davantage avec son binôme EX avec lequel ils forment le groupe Nysay, il apparaît sporadiquement sur des albums et des compilations.

C’est à cette époque où son statut de Roi sans Couronne semble se dessiner, encensé par ses pairs il n’a malheureusement pas eu l’exposition auprès du grand public d’un Booba par exemple, malgré les nombreux parallélismes entre leur carrières respectives.

Fin 2006 début 2007 Salif explique qu’il va sortir  »un album avant l’album » nommé « Boulogne Boy » .
Ce CD comporte de nombreux morceaux qualifiés de classiques à l’échelle de sa discographie comme Ghetto Youth, Jeunesse 2007, YoYo ou encore Enfance Gâchée. On y retrouve aussi l’habituel tacle aux médias avec la chanson 92FM qui tourne en dérision une célèbre radio (première sur le rap) diffusant au 96.0FM en région parisienne.

Cet album reflète aussi l’évolution de Salif, qui entre 2001 et 2006 a bien grandi, sortant de la fin de l’adolescence pour devenir un homme. Ce n’est pas pour autant qu’il a perdu son franc parlé et sa manière de décrire la vie « de dehors » sans artifices.

Que ce soit avec des egotrips ou à travers un Story telling il réussit à jongler entre politique, police, justice, société, quartier, deal, musique, passé et présent, ce qui donne à cet artiste ce côté « ancien » qui t’apprends les ficelles de la vie et qui crée un vrai sentiment de proximité entre l’auditeur et l’auteur.

Comme pour son premier projet « Tous ensemble, chacun pour soi » on remarque que l’introspection est très présente, Salif tend à utiliser ses expériences pour dépeindre des situations plus systémiques sans se glorifier ou se mettre sur un piédestal, mais on notera l’absence de vrai(s) hit(s) dans ces projets.

Dans le dernier morceau Outro Salif s’adresse à son public, se livre sur son absence et sur la création de « Boulogne Boy » qui siège à mi chemin entre une Mixtape et un album, il parle aussi de son évolution.

C’est vrai qu’aujourd’hui je suis un peu plus froid
C’est vrai que l’incompréhension que le public a pu avoir de mon disque m’a rendu peut être un peu plus aigri
Et puis la vie tout court aussi la vie tout court m’a rendu aigri […] Voilà cet album j’avais besoin de le faire parce que j’ai l’impression de devoir un album à mon public

Comme promis Salif est de retour un an après avec l’album après l’album avant l’album (et oui faut suivre) nommé sobrement « Prolongations » .

37 titres; une mixtape pour certains, un album pour d’autres, un street CD pour son auteur mais un classique pour tous.

Des invités de renoms (Aketo, Soprano, Fofo44, E2c, RimK, MacKregor, ou encore Samat, paix à son âme) viennent épauler le rappeur du Pont de Sevres.

Une ribambelle de morceaux classiques: Black Skin, Tricar (ou les + attentifs reconnaîtront la voix de Morsay au début du morceau), Itinéraire d’un voyou, Prendre le large, Journée en enfer, Le ciel nous attend, Enfance gâchée, Fugazi, Jeunesse 2007/2008, Hors Categorie, Caillera à la muerte, Avec le temps ou encore Bleu Blanc Rouge. Ce CD recèle de morceaux aux discours intemporels et de constats amères saupoudrés de comparaisons fines et qui tapent dans le mille.

En un sens « Prolongations » est sans doute le projet qui défini le mieux Salif, déjà par sa forme singulière (37 titres et 0 single), ensuite pour son caractère unique et enfin parce que ce projet à lui seul (et son auteur) pourrait suffire à définir « la décennie maudite » du rap français de 2000 à 2010.

Cette période s’exprimait par une stigmatisation du rap et des rappeurs, qui n’étaient pas qualifiés d’artistes, et où le manque de moyens alternatifs pour rentabiliser l’image de ces derniers (monétisation sur YouTube, placements de produits, financement participatif ou même streaming) couplés aux moyens illégaux d’obtenir la musique ont été extrêmement pénalisants pour toute une génération.

Cette décennie a néanmoins eu un impact considérable sur la culture autant mainstream que underground.
A défaut d’une analyse plus approfondie de ce classique, dont la plupart des messages sont toujours transposables en 2020, je vais me tacher de sélectionner 10 phrases qui le définissent en son sein :

« Les jeunes ont du Rick Ross dans le Ipod ils s’en foutent du Hip hop » (10 ans plus tard)

« Si tu me croises dans la rue renoi reste droit et cool, dit moi salam alaykum le pera j’men bat les couilles » (Interdit aux moins de 16)

« Pourquoi, pourquoi votre rap est pourrie ?
Pourquoi j’ai l’impression que dans le rap français quelqu’un va mourir ? » (Pourquoi)

« C’est soit tu prends perpet’ soit tu te la fait belle, on m’a dit que le crime paie mais A.L.I m’a dit c’est dead » (Fais ce que t’as à faire)

« Dans les quartiers y a plus de tactique
Les jeunots sont haineux je sens, Qu’ils sont comme mon E900
Ils sont tactiles » (Jeunesse 2007-2008)

« Reur-ti nous on tire avec grosses balles
Quand la tirelire est pleine de lyres paraît qu’on s’marre, J’coupe et j’visèr je suis pas responsable, Juste un bouc-émissaire comme Lee Harvey Oswald » (Prendre le large)

« J‘bondis, on m’dit retire le mic’ aux don-bi, Je prends mon bif, pratique un rap qui pèse made in Colombie » (Anthologie)

« J’te fous la honte comme une pichenette,Ça télécharge j’m’en bats les couilles je pousse la fonte je vends du shit mec » (Black Skin)

« Je trouve que le rap game est trop statique, Aketo, je rappe ghetto mais je suis nostalgique, Le rap français me débecte, pire il s’est inspiré des States
Faudrait que j’tire sur un flic pour que les moins d’20 piges me respectent » (Réveillons nous)

« Dehors c’est dar, dehors c’est péta c’est die,Dehors les pétasses s’étalent, C’est pas ma faute c’est la faute à Sheitan, En 6-9 avec la merde, 6.6.6 avale une 8.6.9 pour te niquer ta mère » (Caillera à la muerte)

Apres un énième succès d’estime dû à son précédent opus, la moitié de Nysay enchaîne avec un 3ème projet en autant d’années intitulé cette fois ci : Curriculum vital.

Salif a toujours su transposer ses propres expériences dans les morceaux alors même que la tendance à l’époque était encore très portée sur l’egotrip voir même à romancer plus qu’à décrire la réalité des faits.

Cet album représente un tournant dans la carrière de Salif car il a lui-même dit:

Je vais me diriger vers quelque chose de plus en plus musical […] Je rédige des textes durs, mais ma musique est plus ouverte (interview pour un quotidien de la région parisienne pour lequel nous ne ferons pas de pub ici)

Guitares électriques (celle dans Stop est mémorable), mélodies autotunées avec des voix féminines (et oui 2009 voyait les balbutiements de l’autotune sous l’impulsion d’autres MC du 92), clavier Westcoast viennent contrebalancer l’album le plus Street de la discographie d’un rappeur qui était déjà réputé pour sa capacité à retranscrire la vie de millions de français bien mieux que les journaux.

La R.U.E a même le droit à un morceau éponyme (R.U.E : Reflet d’Une Époque) dans « Curriculum Vital » mais en vérité elle habite ce projet dans chaque intonation, dans chaque référence avec justesse et précision.

Mais bien loin de faire l’éloge des « blocks » ou bien une « apologie du crime » , c’est sans prétention aucune, avec même une monotonie du plus bel effet parfois (comme sur le morceau Eh L’Ancien) que son auteur vient accentuer un quotidien tout aussi destructeur que monotone.

C’est aussi à travers la Rue et ses travers que l’on aborde la fracture générationnelle que Salif observe et ressent.

Se rapprochant maintenant de la trentaine, il regarde avec impuissance les schémas et comportements qu’il a vécu puis décrit dans ses projets précédents se reproduire avec un gradation notable (on pensera à La Routine ou Cash Converter).

Loin des habituelles histoires où les héros réussissent toujours grâce à un Deus ex Machina, Salif enchaîne les flows et les vérités sans interruption durant 78min. 1 heure 18 min donc dans lesquelles la touche la plus joyeuse est teintée de mélancolie avec « Warriors« , cet album nous renvoie à notre propre condition ici bas où les meilleures choses tendent à toujours se conjuguer au passé et où bien souvent le quotidien est pavé de davantage d’épreuves que de joie.

Et c’est aussi ça qui donne à Salif ce coté doux amer, cette absence de filtres, cette facilité à dire ce que l’on tait usuellement.
Parmi les rares featurings de cet album on retrouve le groupe Trade Union sur le morceau Elevation, encore un autre parallèle avec Booba qui les avait invités sur Au bout de mes rêves quelques années auparavant.

La Rue est accompagnée tout le long de cet album d’un autre sentiment : le doute.
Du début de l’album avec J’hésite à la fin avec R.U.E.

Et ce doute sera encore plus présent en 2010 lorsque le rappeur du pont de Sevres signe son retour pour la 4ème année consécutive avec Qui m’aime me suive.

Le dernier album de Salif est celui qui a le plus divisé, car c’est aussi celui où l’artiste sort le plus de sa zone de confort. Dès le premier extrait Jean Slim le ton est donné, on sent le format radio (quasi absent de sa discographie) à la première mesure, le sujet est plus léger que d’habitude et l’accent clairement mis sur le refrain.

Cet album nous présente vraiment un Salif qui Hésite encore plus que sur « Curriculum vital » , après avoir fait le tour de la R.U.E il se charge maintenant de parler du rap. Tout au long du projet on va suivre Salif pesant le pour et le contre (le morceau Salif vs Salif est l’exemple parfait).

D’un point de vue musical « Qui m’aime me suive » suit le chemin qui a été pavé par le projet précédent. La richesse dans le choix des instruments et des sonorités semblent extrêmement avant-gardiste pour cette époque.

Mais selon moi le véritable problème de cet album se trouve dans son hétérogénéité. D’un coté Salif nous fait du Salif sur certains morceaux avec des propos crus et visant à dénoncer (Assurance Hebs, Statu Quo, On allume), d’un autre côté on trouve des singles dont la fonction semblent être de matraquer les ondes hertziennes (Jean Slim, Ouais mon pote, J’aime Pas Les Clubs) et enfin des morceaux un peu hybrides entre ces deux extrêmes (Jamais sans mes chaînes, OD, La Zermi).

La chanson Prison de vers met en lumière la relation étrange que Salif entretient avec le rap, en commençant avec « Voici une confidence, un truc juste entre toi et moi, Chaque jour les murs se rapprochent, je crois que je me sens à l’étroit » . Sachant que QMMS sera son dernier album cette phrase a une dimension prophétique.

Le titre éponyme du projet est surprenant à la première écoute car il sonne très rock et parce que le mélange opère très bien (un peu comme ce que Disiz a fait sous le nom de Peter Punk) et on sent que s’affranchir des codes semble être une thématique importante de ce morceau (« Moi je ne cherche pas à être quelqu’un, je suis moi, Si tu m’as aimé et que tu m’aimes hein, suis-moi » ).

Enfin c’est sur L’Homme Libre que Salif tire sa révérence, accompagné par une guitare électrique, s’ouvrant une dernière fois pour le grand public avec qui les relations ont été si complexes.
Je ne saurais mieux l’exprimer que lui-même. Il finit donc le dernier morceau de son dernier album sur ces mots :
« Les détracteurs peuvent même parader, ce que je fais, C’est peut être un suicide commercial, l’instru est tachée de sang, mes veines sont tailladées, Mon esprit m’y force, le rap en ce moment : c’est mourir. Sans même essayer de vivre un minimum,Les gamins se défilent et les hommes se livrent, Je ne peux pas être esclave d’une musique moi, je suis un homme libre » .

S.A.L.I.F c’est l’histoire d’un prodige à qui on prédestinait le trône mais qui a été trop intègre pour son propre bien.
Celui qui n’a pas voulu faire d’une cruelle réalité de belles histoires, celui qui n’a pas voulu faire de la rue un personnage au sombre dessein mais bien rappeler que les conséquences ont des causes et vice versa.

La bonne question à se poser n’est pas de savoir si Salif, en 2020, aurait été couronnée ou non ni même quelle certification il aurait atteint. Il faut s’interroger pour savoir si le Rap actuel, dans toute sa richesse, serait-il ce qu’il est actuellement si les Rois sans couronnes avaient choisi des chemins différents.

Loin de détenir la science absolue, et même en ayant fait un travail pour coller au plus près de l’objectivité, cet article reste avant tout les pensées d’un fan qui a grandi avec les projets de cet artiste et je vous invite à les écouter pour vous faire votre avis sur la question.

Comme la musique vaut plus que des mots :

 

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