« On est des créateurs » : Interview avec AP du 113

Assez loin du 94 auquel on l’associe pourtant, dans un studio à Aubervilliers, AP a créé ce qu’il nomme "son petit cocon". Figure devenue mythique du rap du début des années 2000, aux côtés de ses compères Rim’k, Mokobe et Dj Mehdi, l’ancien du 113 revient en 2021 avec un projet, La Laverie Vol.1. On le sent motivé, serein face au challenge qu’est se réinventer sans se renier. Et le challenge semble réussi. Mais plus que tout, c’est d'entendre un rappeur parler de l’évolution de sa carrière qui est intéressant. Et AP a beaucoup de choses à raconter.

 

Pour cette discussion, j’aimerais revenir sur la longévité de ta carrière et comment tu as appréhendé tous ces changements qui ont lieu. Mais pour commencer : tu t’appelles AP du 113, t’as un gros bagage derrière toi et là en 2021 tu décides de revenir avec un projet. Comment tu te sens à ce moment ? Tu trouves encore ce frisson ?

Ouais. Il y a quand même de la pression. La pression je ne l’ai pas eue dans les premières séances studio parce que justement je me cherchais… Comme ça faisait longtemps que je n’avais pas fait de sessions solo, je me suis remis dans le bain. Ca a pris plusieurs séances. Puis dès que j’ai vu qu’il y avait un squelette en train de se dessiner, la pression elle est arrivée. Parce que j’étais parti pour juste envoyer quelques morceaux solo pour alimenter la base fan puis après, dès qu’on a vu qu’il y avait un truc sérieux, c’est là que je me suis dit que ça allait se terminer en projet. C’est vrai qu’à ce moment-là, la pression elle est arrivée.

Le rap a largement changé depuis ton dernier album [Discret en 2009]. Quels sont les principaux traits sur lesquels tu t’es concentré pour t’adapter ? Et inversement, quels sont les points que tu as tenu à conserver ?

On va commencer par ce que j’ai gardé. Cet AP il reste authentique. L’authenticité. Ca ne peut pas s’enlever. C’est ancré en moi. Dans du AP tu trouveras toujours un peu ce côté Mafia K’1 Fry et 113, ça bouge pas. Après…aujourd’hui c’est plus mélodieux. Il y a plus d’autotune. C’est un truc que j’ai beaucoup travaillé. Les toplines c’est moi qui les trouve. J’sui là, en cabine, Bouba (l’ingénieur son) il fait tourner 2-3 morceaux et j’essaie. Après des fois j’ai des amis autour de moi… Tu connais, j’ai un coup de mou et ils te reboostent. Tout ce qui est mélodie, autotune, c’est un truc que j’ai travaillé. C’est ce qui se fait. C’est grave mélodieux aujourd’hui.

J’ai l’impression que le succès de Rim’k, surtout après le feat avec Ninho, a relancé les anciens et a redonné une motivation, l’impression que des gens attendaient encore des choses d’eux.

Quand les gens disent "les anciens", le prend pas pour toi, je sais pas si c’est péjoratif ou pas. Aujourd’hui aux Etats Unis un mec comme Snoop, quand il arrive, ils disent que c’est un taulier, c’est pas un ancien, c’est les fondations du hip-hop, du rap américain. Non, on s’est pas dit qu’il y avait un coup à jouer. On fait de la musique... Tu parlais du morceau de Rim’k avec Ninho, on regarde pas. Si ça peut matcher avec un mec un peu plus jeune que moi, c’est juste la motivation en studio. Ça ne m’intéresse pas de se coller à un nom juste pour se coller à un nom. Les gens connaissent ma carrière, j’aurai pu me coller à plein de noms. Puis, comme je disais sur les réseaux, c’est pas un retour, c’est une mise à jour. Le retour c’est… non. Je continue la carrière. Il y a 20 ans de carrière derrière. En solo, il y a juste un album solo, c’était Discret. Aujourd’hui il y en a un deuxième. Puis il y a une attente aussi. J’ai vu qu’il y avait une attente. Déjà juste parce que je suis quelqu’un qui est beaucoup sur le terrain et je croise des gens. On m’a fait le reproche « ouais AP, à quand un deuxième album solo. T’en parles pas assez ». C’est pour tous ces gens-là aussi.

Puis si je dois me coller avec quelqu’un de la variété française qui est plus jeune ou plus âgé que moi, on fera un morceau qui nous fait plaisir, bin tant mieux. Je regarde pas les histoires de génération. Moi je fais de la musique. C’est vrai qu’aujourd’hui dans le rap français quand ils voient quelqu’un de notre génération, avec le bagage qu’on a… Par exemple moi quand j’ai annoncé 13Block… limite c’est pas le même univers. Alors que finalement on a réussi cette fusion. Et ça fait plaisir parce que j’ai eu que des bons retours. Je suis allé dans leur univers, comme eux ils se sont adaptés. Il faut pas regarder si c’est un ancien ou un nouveau, aujourd’hui on fait de la musique, on kiffe. N’allez pas vous coller à un nom juste pour coller ou avoir du buzz, ça se voit. T’as beau te coller à qui tu veux, c’est le résultat que les gens jugent. Faites de la musique, faites vous plaisir en studio et faites de gros morceaux.

Au niveau des featurings, on trouve majoritairement des jeunes rappeurs, presque des rookies – à part Alonzo mais c’est un jeune éternel. Tu cherchais quoi chez eux ?

Je marche beaucoup au feeling. Quand je vais chercher quelqu’un, c’est que vraiment y’a un truc qui me touche. Par exemple Da Uzi c’est dans ses punchlines, sa manière d’écrire. Ça se perd un peu. On est plus sur la mélodie, le gimmick. Lui, sa façon d’écrire, elle est vraiment à lui. Contrairement à beaucoup d’autres rappeurs, il raconte la rue comme il faut. Ça se voit qu’il a du vécu, même s’il est jeune. Ça se ressent que c’est réel. Et pareil pour 13 Block. Je kiffe leur écriture. Ils ont leur univers à eux. C’est cru mais y’a des messages. C’est pas « juste » de la violence gratuite. C’est ça que je recherche chez les artistes avec qui j’ai travaillé. Après ils sont plus jeunes que moi… oui. Je voulais m’essayer aussi.

Justement, c’est surtout des jeunes qui sont en plein dans le rap actuel, t’as pas ressenti une petite crainte de te faire mettre à l’amende sur un terrain qui n’est pas le tien ?

Ouais ils attendent, est-ce que l’ancien il va tenir le cap face aux petits jeunes. Après je te le redis, la musique c’est toute ma vie, c’est mon métier. Quand je rentre au studio c’est comme un mec qui va au chantier pour bosser. Ça se ressent, même en face. Avec The S on a fait 3 morceaux avant d’arriver à ce morceau-là. On rentre pas dans un AP Vs un autre rappeur. On est des chimistes. On essaie. Je veux que, quand j’invite quelqu’un ou que quelqu’un m’invite, on reparte du studio, on est tous les deux satisfaits. Sur ça, je suis pointilleux. Pour ça qu’AP, t’en entend pas tous les quatre matins. Quand j’envoie quelque chose je veux que ce soit de qualité. Mon album Discret, 10 ans plus tard je l’écoute, j’en suis satisfait. Et pareil pour la Laverie, ça vient de sortir, j’en suis fier et j’espère que dans 5 ans, même dans 2 ans, je mets le projet dans mes oreilles, j’écoute les 14 morceaux et voilà. C’est pour ça que j’essaie d’être pointilleux et quand je vais me mélanger avec des gens, même s’ils ne sont pas sur le même terrain, que lui ait le meilleur mode de moi-même et vice-versa. Qu’on fasse des morceaux qu’on apprécie.

Tu viens d’une génération où faire du rap n’était pas aussi simple qu’aujourd’hui. Vous avez fait beaucoup de débrouilles. Et vous avez inspiré beaucoup de gens à commencer. Est-ce que tu penses que vous avez une forme de responsabilité face à tous ces gens ? Tu as des choses à leur livrer ou au contraire tu penses qu’il faut passer par cette débrouille ?

Nous on s’est fait tout seul, 113, Mafia… On était des passionnés. On faisait des conneries à côté mais dès qu’on se retrouvait en studio faire de la musique, on était concentrés. Pareil quand on allait faire une bêtise on était concentrés aussi [rire]. Quand on parlait musique ou quand on était en studio, qu’il fallait écrire et tout, c’était pareil, même pire parce que c’était un truc qu’on kiffait. On a eu de la chance de travailler avec des gens comme DJ Mehdi – paix à son âme – qui nous a ouvert l’esprit sur la musique. On est pas resté que focalisés sur le rap. Il nous a fait découvrir de la soul, d’autres musiques. C’est pour ça qu’aujourd’hui je suis ouvert. Je peux me mélanger avec des chanteurs de zouk ou un groupe thaïlandais que je kiffe. C’est vrai que nous c’était un peu plus compliqué à notre époque. On a  ouvert des portes, comme des gens avant nous qui ont ouvert des portes. Aujourd'hui ça fait plaisir parce qu’il y a des projets qui datent de 10-15 et y’a des jeunes de 17 ans qui nous parlent de ça. Je me dis que le boulot a été fait. Mafia K’1Fry et 113, on parlait beaucoup de la rue mais ce n’était pas juste montrer les mauvais côtés. C’était passer des messages et, aussi, que dans ces quartiers difficiles il y a des choses bien qui se passent. Aujourd’hui des jeunes comme MBappé qui viennent de Bondy. Quand tu dis Bondy ça fait peur et il vient de là-bas. Des gens comme Jeremy Menez… C’est ça. On a beaucoup cette image de quartier et nous on veut montrer le bon côté.

Donner des conseils… Moi je m’occupe d’un jeune qui s’appelle Dadah qui est sur le projet. Je vais réaliser son projet. La Laverie c’est ça aussi, le concept de la laverie c’est le partage. Moi j’ai 20 ans de carrière, si un gars vient d’arriver et je peux le conseiller, voilà. J’aurai dû monter une boite de consulting, c’est ça qui manque dans le rap. Sérieusement. Les jeunes, justement, ils sont mal conseillés parfois. Pareil dans le foot. Moi je suis pour le partage donc si des jeunes veulent que je les conseille, je suis ouvert. On a pu discuter avec plein de gens sur le projet parce que justement ils savent qu’il y’a une carrière derrière. Et je constate que ça n’a pas changé. Que ce soit les maisons de disque ou le système… C’est un circuit et c’est le même depuis 20 ans. Sauf qu’il y a des trucs qui ont changé. Aujourd’hui y’a le net. Aujourd’hui, c’est numérique. Les artistes, ils ont des réseaux à eux, ils gèrent en direct, ils contrôlent leur comm' alors qu’avant c’était contrôlé par les maisons de disque. C’était ça aussi, qui allait nous donner de la visibilité : faire des interviews etc. Aujourd’hui tu mets Insta et un snap, il va à New-York... Il faut vivre avec son temps.

Et tu suis la scène caribéenne ? Tu penses essayer de travailler avec les artistes locaux ? Y’a une belle dynamique depuis quelques années.

Y’a des trucs qui se préparent. Tu connais Tency ? Ca va se faire avec lui, c’est un gars de chez moi en Guadeloupe. Je suis aussi sur un projet avec un gars de Guyane. C’est AP mais c’est aussi Tonton des Iles donc ce côté un peu représentant des Caraïbes, je le suis et je sais qu’il y a pas mal de compatriotes qui m’encouragent. C’est vrai que je suis sur 2-3 trucs et normalement ça va se faire. Mais je suis, les cousins qui m’envoient ce qui se fait… Je suis connecté avec les îles à fond.

Stylistiquement tu fais le pari du moderne sur le projet. C’est pas le cas de tous les gens de ta génération. Karlito par exemple est resté sur un style plus classique. Pourquoi ce choix ?

Ouais. Direct. C’est du radotage si j’avais fait encore du… Les gens ils ne veulent pas écouter du AP qui rappe en 1999. Je me répète, il faut vivre avec son temps. Après c’est vrai qu’il y en a beaucoup de notre génération qui sont bloqués. Si le mec de ma génération qui écoute encore du rap et qui a encore son téléphone d’avant, je sais même pas si il a le réseau. S’il a encore un Bi-Bop [sorte d’ancêtre des téléphones portables], il fallait être à côté d’une borne alors que maintenant dans le métro on passe des appels. Il faut vivre avec son temps. En une phrase : je les aurai saoulés, je pense, à faire du AP et de m’entendre rapper comme avant. Je me suis fait plaisir par contre, j’ai pas du tout forcé. Moderne… On a toujours été visionnaires dans la musique avec 113 et la Mafia. On a rappé sur des musiques électro, les gens ils connaissaient même pas. On aurait pu passer pour des fous. On rappait sur des musique à plus de 130 BPM. C’est pour ça que je me suis pas bridé. Aujourd’hui la musique elle sonne un peu comme ça mais les gens qui me suivent ils savent qu’il y a ma touche. Moderne, non. Je fais ma musique. La musique elle change, on s’adapte. On est des créateurs, on est obligés de créer. Tu peux pas rester bloqué. J’ai fait une peinture qui a marché en 99 et il faut que je fasse la même ? Ca aura pas le même charme, ça aura déjà été fait. Je préfère me planter que faire du réchauffé.

Comment t’as approché le son du projet ?

Il y a  un producteur qui s’appelle Marwan qui est très présent sur le projet et que j’ai rencontré il y a 2-3 ans en envoyant un message sur mes réseaux. Truc qu’on aurait pas fait avant, j’ai essayé une nouvelle démarche. On s’est jamais vu et il est dans la Laverie, signé, dans l’équipe. C’est un mec de Bordeaux qui a déjà fait des trucs pour Sazamyzy (braquage à l’africaine pt.5). Il a pas été mis en avant comme il aurait dû l'être. Sinon, les autres beatmakers, y’a un gars qui s’appelle Maka. Il est ingé et nous a fait écouter des prod, il est dans la team de Bouba. J’ai beaucoup travaillé avec des jeunes. Y’a aussi SNK qui travaille beaucoup avec Ninho, je savais même pas. C’est des amoureux de la musique, nos chemins se sont croisés, le feeling est passé et aujourd’hui on tient ce truc. Puis après, je suis un gros consommateur. Mais voilà, pour la plupart des beatmakers, les connaissances se sont faites sur internet ou des gens qui me les ont présentés, qui les ont emmenés en studio.

De toutes les époques que t’as traversées, c’est laquelle que tu as préférée ?

Le point de départ où on a pu se faire connaitre du grand public avec 113 en 99. Ma carrière elle commence là. En 98 on a pu faire un projet [Ni barreaux, ni barrières, ni frontières] en totale indé. Y’avait un morceau qui était passé sur Skyrock. Et après on a sorti Princes de la Ville et tout part de là, que ce soit pour moi, Rim’k ou Mokobe. Les gens, ils pensaient que ce serait un effet de mode. Même nous, on avait la vingtaine, c’est arrivé comme ça. On a mis un pied dans l’industrie, on avait pas les deux pieds. On avait la tête bien vissée sur les épaules. On a vu des gens avant nous avec du succès que ce soit dans la musique urbaine ou autre, et pendant 3-4 ans partout tu vois leur tête, et après c’est fini. On savait où on mettait les pieds, mais pour nous c’était un kiff : on pensait pas au succès et à tout ce qui a suivi, les Victoires de la Musique, Michel Drucker, tout le monde te reconnait dans la rue… Je pense que c’est ça qui restera gravé. Le point de départ, il est là. L’époque 99 jusqu’à aujourd’hui, c’est tout ça. Il y a eu du chemin mais tout ça, on le doit à notre public. On travaille encore pour satisfaire ce public et y’a des gens qui s’ajoutent, des gens qui sont partis – des gens qui s’intéressent plus au rap peut-être – mais y’a des jeunes qui s’intéressent à nous et qui vont voir la carrière. Une carrière faut la gérer et c’est à l’artiste de la gérer. Il peut avoir le meilleur staff autour, il faut qu’il soit créatif. S’il y a pas de création, autour ça peut pas travailler. Il faut bosser. Pour revenir à ta question, l’année qui me tient à cœur c’est 99.

Quelle importance a l’écriture dans le rap pour toi ? Et tu penses quoi des évolutions ?

Ca a changé. L’écriture a changé. On est toujours dans les mêmes messages mais c’est différent. Ça n’a rien à voir. Et puis même, on est en train de passer une période où les gens ont envie de s’amuser parce que c’est très compliqué pour eux. L’histoire du Covid et même avant… Tout a changé. Le pouvoir d’achat… Les gens ont envie de s’évader. Après il y a toujours ces morceaux où t’as envie de faire réfléchir ton public, de faire passer des messages. C’est ça la base du rap de toute façon. Le rap c’est de faire passer des messages, à la base. Donc, que tu le dises sur de la zumba comme ils disent maintenant ou sur des morceaux un peu plus durs, c’est pareil. Comme nous à l’époque sur Jackpot 2000, c’est un morceau dansant, mais qui montrait ce truc du mec de quartier qui va en boite et c’est compliqué pour lui. Et pourtant ça a été un tube. Mais il y a un message derrière, on envoie pas juste des paroles. Quand je dis que je me fais tout petit pour pas que le videur me tricar, y’a un message. Je suis en train de leur dire que j’ai envie de rentrer dans la soirée mais que je me fait tout petit parce que j’ai peut-être pas la tête qu’il faut. Je parle peut-être pas de moi, je parle d’autres gens aussi. La base du rap c’est de faire passer des messages. Donc aujourd’hui, l’écriture, elle a changée mais y’a des gens qui sont encore là à faire passer des trucs. Je le vois. Je l’entends. Ça fait plaisir qu’il y ait encore des gens qui défendent ça parce qu’ils savent que c’est la base du rap. Donc ouais, vous êtes là à regarder combien vous streamez, y’a pas de soucis, mais y’a un public et faut leur faire passer des messages. C’est comme ça pour nous aussi, quand on écoutait du rap américain on essayait de comprendre ce qu’ils disaient les mecs. On chantait pas comme ça. Il y avait de la recherche. C’est pour ça aussi qu’on s’est pris la tête sur l’écriture, parce qu’on a vu que là-haut, y’avait des mecs comme Nas. Les mecs ils ont des plumes. Pourtant ils ont fait des hits. Je peux t’en citer plein d’autres. Public Enemy, visuellement c’était très dur mais ils étaient là à faire passer des messages aussi, plus crus. Aujourd’hui j’encourage encore, parce que je sais qu’il reste encore des lyricistes, dites-vous qu’il y a des gens qui écoutent. Allez-y mollo. C’est comme à l’école : allez-y mollo. Il faut écrire. Il faut pousser. Y’a des choses à dire, y’a des messages à faire passer, je le redis mais y’a un public en face – on le voit avec les résultats – donc sur l’écriture il faut vraiment se prendre la tête. C’est ça que je pourrais donner comme conseil.

Qui te vient en tête, à part ceux avec qui t’as travaillé, quand tu parler de jeunes lyricistes ?

Ouais. Y’a Zikxo de Bondy et Zkr. Ça se voit que, tous les jours, ils sont en train d’écrire. Ça se voit qu’ils ont des choses à dire et que c’est réel. Pour moi ils ont une plume ces deux-là. Même un mec comme l’Allemand de Lyon, ça se défend. Il y en a, c’est pour ça que je dis qu’il reste encore des lyricistes. Attention ça peut pas se perdre ce truc dans le rap français parce qu’il y aura toujours des haters, des gens des médias pour dire que tel texte est léger. Et c’est bien, ça poussera les autres à écrire et c’est important.

On a beaucoup parlé de la Mafia K’1 Fry récemment. En particulier en rapport à l’autobiographie de Manu Key. Et on se rend compte que maintenant c’est un vrai moment de l’histoire du rap français, quelque chose qui s’institutionnalise. Tu le vis comment ça ?

On est en train de marquer le rap français. Nous quand on arrivait, c’est la première fois qu’il y a un collectif de 16 personnes - et qui arrivaient à se démarquer. Et c’était pas 16 mecs qui rappaient de la même façon. Mais il y avait aussi cette unité. Et cette mixité aussi, des renois, des reubeu, des babtous, des chinois et on y va. Et aujourd’hui, voir qu’il y a ces passages qui vont rester dans des livres, ça peut que faire plaisir. On voit qu’on a marqué une époque et aujourd’hui tu peux plus parler des années 2000 sans parler de la Mafia K’1Fry et de 113. On a fait le boulot et je pense, en restant humble, que c’est nous qui avons imposé le rap de rue dans les maisons de disque. Avant, ils voulaient pas en entendre parler de la rue. Quand je dis de la rue… Aujourd’hui tout le monde parle de faire l’album le plus sombre et les maisons de disque ferment leur gueule. Avant, tu disais ça, on te traitait de fou et on te disait qu’on voulait un album de tubes.

Ça te passait l’album de Gyneco pour t’inspirer ?

Non parce que justement Doc Gyneco, il est précurseur d’un rap caillera et bas les couilles, mais écrit. Des thèmes et des métaphores de fou – de la punchline. Mais là tu parles de Gyneco, on parle aussi du Secteur A, ces gens qui se sont battus pour ce rap caillera, urbain, de quartier. On va défendre ce rap-là. Avec Mafia K’1Fry et 113 on a défendu tout ça. Aujourd’hui j‘ai des échanges avec des gars pas de la même génération, mais en termes de musique, ils kiffent certains trucs et je peux en parler parce que je suis connecté. Pour la Mafia K’1Fry, les gens ils attendent qu’un film ou un nouvel album. Ca va être très compliqué mais comme tu dis : déjà y’a des livres. C’est beaucoup. On a fait un grand pas déjà. On laisse de la musique mais on laisse des écrits aussi. Y’en a pas beaucoup…

Je vois globalement Solaar, NTM, IAM, vraiment cette première génération et c’est pas dégueulasse d’être à côté d’eux.

Pas du tout. Et c’est une grande fierté. C’est ces gens-là qui nous ont aussi motivés à rapper. On voyait des gens qui essayaient de nous représenter. C’était pas le même style que nous mais ils nous représentent. Solaar il s’est défendu aussi pour le rap français, que t’aimes ou pas. Il a mis des briques pour que la maison du hip-hop aujourd’hui ça soit ce que c’est. C’est une fierté. Et j’espère que c’est que le début. J’espère qu’il y aura d’autres livres, peut être celui d’AP, j’ai des choses à dire aussi.

T’en a pensé quoi de celui de Manu Key ?

Je l’ai pas lu mais on m’a envoyé des passages et c’est très bien. C’est une vision à lui aussi de la Mafia K’1Fry. Pour beaucoup de gens, il y a un point d’interrogation énorme avec des bruits de couloir. Donc Manu Key, il a un peu crevé l’abcès et répondu à des questions. Il a pu répondre à certaines questions que les gens avaient en tête. C’est déjà bien.

Il y a un passage où il parle évidemment des victoires de la musique. Et il évoque entre autre le fait qu’on vous avait interdit de jouer le morceau Les princes de la ville, ce que vous avez fait malgré tout. Tu gardes quel souvenir de la cérémonie ?

On voulait pas y aller aux Victoires parce qu’ils nous ont dit qu’on était nominés mais on pensait ne rien avoir à faire là. On était jeunes. On a rien à faire là. Et le souvenir que j’ai franchement c’est…une fierté. Ils disent des noms…Ils ouvrent l’enveloppe, ce petit suspense, et ils disent ton nom « 113 ! ». Le ciel te tombe sur la tête. Tu te trouves pour la première fois à la télé, tu regardes à droite, à gauche, derrière, que des gens qui sont là depuis au moins 20 ans, et nous on arrive, et on en raffle deux. On les a pas volées. Ce moment-là, ça a été une grande fierté et un moment déclencheur dans notre carrière. On le voyait pas mais c’est ça aussi qui allait nous pousser à la longévité. Et je vois que maintenant encore, chaque fois pour les Victoires, t’es obligé de parler de nous. Le 504 break. C’était pas une Mercedes ou une BM, c’était une 504, tu vois. Audience de malade et tu vois trois jeunes arriver dans une 504, ça rappe. Ca a été un grand moment pour nous et c’est aujourd’hui que je vois qu’à l’image c’était choquant.

Généralement tu penses quoi de la relation entre les Victoires et le rap ?

Je pense qu’avant c’était très compliqué que la musique urbaine arrive aux Victoires de la musique. Avant ça, c’était des gens comme IAM, Solaar qui étaient nominés. Je pense que la musique urbaine, elle avait déjà sa petite place et quand on est passé avec 113, on a confirmé cette place. La musique urbaine, ça vend des disques, y’a du talent et ça mérite de recevoir une victoire. Les Victoires de la musique normalement c’est toutes musiques confondues, mais y’avait pas cette reconnaissance. Aujourd’hui la musique urbaine, elle a les récompenses et le stream. Je dis même pas rap mais musique urbaine. Il faut faire avec nous. Il a fallu du temps pour qu’ils le comprennent. Il a fallu que ça bosse aussi, qu’il y ait des scores comme les nôtres ou ceux d’autres gens après, pour qu’il se disent « on peut pas faire sans eux ». Cette cérémonie-là, aujourd’hui, dans plein de nominations tu vois du rap. On est partout. Et pour moi c’est une grande fierté. Parce que, comme il a dit Manu Key, quand on nous a proposé d’y aller on a dit non parce qu’on pensait qu’on allait être une tache. Aujourd’hui t’es obligé d’y aller. La musique urbaine est partout, c’est omniprésent. Aujourd’hui la cérémonie elle peut pas se faire sans nous. On prend pas ce qu’il faut mais on est nominés au moins. Les gens ils étaient pas encore…Il y avait du travail à faire. On a fait le boulot. Des gens comme Sefyu, ils ont fait le boulot derrière. C’est tout. C’est un chemin à faire, tu le fais pas en un jour, ni en 10 ans mais aujourd’hui même si on raffle pas toutes les victoires, les nôtres sont nominés et ça montre que la musique urbaine elle a vraiment sa place dans l’industrie. C’est le rendez-vous de la musique française et dans la musique française, il y a la musique urbaine, il y a des gens du rap, des chanteuses pop urbaine. Voilà, urbain. C’est comme les BET et les Grammy aux Etats Unis, ça fait longtemps que c’est comme ça. C’est acté, c’est ancré, il faut faire avec eux. Donc Snoop, si il veut venir fumer un joint sur scène, c’est comme ça, tout le monde est au courant, personne sera choqué derrière sa télé, le directeur de programmes il sera pas choqué. On dit tout le temps que la France a 10 ans de retard sur les Etats Unis. Je pense pas qu’on ait 10 ans de retard, on est bridés et puis il faut toujours du temps. Ca se fera avec le temps. Aujourd’hui je pense qu’on a fait un grand pas. C’est bien.

On a beaucoup parlé du passé mais maintenant que tu as fini ta mise à jour, c’est quoi l’avenir pour toi ?

J’ai oublié de le dire depuis tout à l’heure, mais le projet je l’ai fait en indé. J’ai monté ma structure, La Laverie Productions. C’est 100% indé, c’est moi et ma motivation, moi et mes finances, c’est moi et l’équipe que j’essaie de monter autour. Je peux pas tout faire. C’est pour ça aussi, il fallait que je remonte tout ça. Mais maintenant que je pense que l’équipe est presque complète, ça va être régulier après. Il y aura de la musique mais aussi de l’image. J’aime beaucoup l’image aussi. Les clips, c’est moi qui les ait dirigés, c’est moi qui écrit, trouve les spots etc. Là on voit pour faire une mini-série "La Laverie" avec des petits épisodes de 15 minutes. Ce sera basé sur l’écriture donc beaucoup de belles répliques et des messages à faire passer aussi. C’est pas un truc sur la cité, drogue, violence et tout. Y’aura de ça parce que y’a ça aussi…Mais y’a d’autres choses à faire voir. Y’aura plus de AP en 2021 et on se concentre beaucoup sur la série. La Laverie, ça a beaucoup de signification pour beaucoup de gens. Ça peut être un point de deal, un lieu de rencontre… Donc, dans la série, on va essayer de retranscrire tout ça en images. Ça va être bien.

 

L’entretien se termine mais la discussion se poursuit, le temps de parler du rap de Marseille et de l’importance du Rat Luciano et d’un de ses descendants en ligne directe, Jul. C’est aussi le moment pour AP d’écouter la maquette d’un prochain morceau sur lequel il a posé un refrain. A l’ambiance du studio, on ne sent pas tant l’âge et la rigueur qu’on pourrait y penser, tant qu’une forme de plaisir de faire de la musique encore aujourd’hui. Et quand je lui demande s’il peut me rapper un couplet de Princes de la ville, il rigole avant de déclamer le premier couplet de l’hymne mythique – repris par toutes les personnes présentes. Et on se rend alors compte que le AP de 1999 partage avec celui de 2021 ce credo et le fait vivre dans sa personne comme dans son art. Jeune et ambitieux.