P-dro, le cœur plus noir que jamais avec Lilith

Vous aviez peut-être découvert P-dro avec Takashi ou avec Anakin. Vous avez aussi pu le voir dans l’entourage d’un autre 9-4 boy, Tengo John ; il est d’ailleurs l’un des plus chauds à la table dans son Grünt.

Après son premier EP Jardin noir, sorti en 2017, il a accéléré la cadence en cette fin d’année : deux titres sortis simultanément fin novembre (Zombie et Aleister), une participation au projet NVLG vol. 2, en enfin, un nouvel EP, Lilith, composé de 12 titres (+ Anakin en bonus).

La création de Lilith s’est étalée sur près d’un an, selon P-dro lui-même, mais son enregistrement a été très rapide. Un projet qu’il a donc eu le temps de mûrir, avant de nous le livrer.

Alors, P-dro saison 2, ça donne quoi ?

De Jardin noir à Lilith

Commençons par la pochette, qui annonce la couleur : sombre. On y voit P-dro, torse nu, tête inclinée sous la pression d’une main de femme, qui semble le soumettre. Sur le fond noir, le bras féminin, extrêmement pâle, se détache particulièrement, dans un effet de contraste, qui n’est pas sans rappeler une phase d’Anakin (personnage justement passé du côté obscur de la force) : « j’ai caché ma lumière dans mon obscurité ».

Cette présence féminine, c’est celle de Lilith, titre du projet. Faisons un peu d’onomastique (étude des noms propres, en langage de prof de français) : Lilith est un prénom biblique (le personnage est bien plus présent dans la Kabbale que dans la Bible en réalité), qui renvoie à la première femme d’Adam (avant Ève), créée comme son égale (à la différence d’Ève, qui lui est d’emblée inférieure). Refusant la soumission, elle quitte Adam et s’enfuit du jardin d’Éden. Mais Lilith, c’est aussi une figure de démon nocturne (un des morceaux de l’EP s’appelle d’ailleurs 999, soit le 666 inversé). D’après les descriptions qui en sont faites, elle est censée être très claire de teint, ce qui correspond bien à ce qu'on voit sur la pochette.

Lady Lilith (détail), Gabriel Dante Rossetti, peint entre 1866 et 1873

En effet, Lilith est un projet qui semble s’être construit sous l’influence d’une femme, et retrace la fin d’une histoire d’amour.

L'analyse du passage de Jardin noir à Lilith va également dans ce sens. Voici donc la pochette du projet précédent :

Jardin noir, titre métaphorique, pouvait renvoyer d’une certaine manière au jardin intérieur, au jardin secret, et donc au « cœur noir » de P-dro, auquel il fait souvent allusion. On peut aussi y voir une image du jardin d’Éden, autrement dit : le paradis terrestre et le couple heureux ; mais tout s’assombrit avec la rupture. Visuellement, cette noirceur est mise en avant sur les deux pochettes, mais on sent qu’elle va s’accentuer dans Lilith.

La construction de l'univers de Lilith

La trinité de P-dro : la foi, l’amour, le choix

Comme indiqué en tête de la tracklist, le projet s’organise selon 3 thèmes : la foi, l’amour, le choix. Ils correspondent aux 3 interludes parlés (également appelés des skits), dans lesquels P-dro prononce quelques phrases, sans rapper ni chanter.

Interlude n° 1, à la fin de Saison 2 :

La foi, croire en Dieu : c’est quelque chose qui m’a été inculqué dès mon plus jeune âge. Mais j’ai réellement compris la signification de la foi lorsque j’ai commencé à croire en moi.

Interlude n° 2, à la fin de Red :

L’amour, plus qu’un sentiment, c’est une drogue, c’est un poison sans remède, qui te tue à petit feu. Alors avant d’aimer quelqu’un d’autre, assure-toi de t’aimer toi-même.

Interlude n° 3, à la fin de Galaxy :

Le choix, c’est l’un des pouvoirs que Dieu donna à l’homme pour qu’il puisse accomplir son destin. Être un leader, c’est prendre des décisions. Alors dans ma vie, j’fais mes propres choix, parce qu’il y a que moi qui pourra les assumer. (Des propos qui rappellent d’ailleurs « La vie d’un homme se résume à ses choix » dans Takashi.)

Ces interludes permettent d’expliciter l’organisation du projet et ses thèmes principaux. De plus, ils suivent toujours la même structure :

  • Le thème (la foi, l’amour, etc.)
  • La définition personnelle que P-dro en donne (amour = drogue, poison ; choix = pouvoir, etc.)
  • La conclusion pratique (généralement introduite par « alors ») qu’il en tire pour l’appliquer dans la vie (croire en soi ; s’aimer soi-même avant d’aimer quelqu’un ; faire ses propres choix).

Ces 3 thèmes se retrouvent évidemment dans les différents morceaux, au fil du projet.

Une atmosphère entre variété et cohérence

La longueur des morceaux est très variable : on passe des 6 minutes de Red aux 50 secondes de Labyrinth, et plusieurs morceaux durent plus de 4 minutes, ce qui est assez audacieux. De plus, P-dro laisse parfois la prod se dérouler sans poser dessus. Ces passages sans voix ont notamment une fonction d’encadrement, avec Saison 2 au début, et avec la fin de Lilith. Cela contribue à installer une atmosphère. On peut d’ailleurs saluer le travail de Ze Rookie, beatmaker de plusieurs morceaux du projet : Saison 2, Death star, Red, Galaxy et Lilith.

P-dro s’était fait connaître avec son débit de mitraillette dans Takashi, puis dans Anakin, des morceaux egotrip très techniques et agressifs. Il revient sur ce succès au début de X (l’un des meilleurs morceaux du projet) : « Depuis Takashi que tu suces ma bite […] depuis Anakin que ça suce ma clique ».

Mais il faisait par ailleurs des morceaux plus calmes, voire aériens, comme Substance par exemple. Il continue à explorer cette veine dans Lilith, et surtout, il développe le chant, par petites touches. C’est le cas dans Red par exemple, en particulier sur le refrain (« Entre nous ça va aller… »). Le pari est osé, mais relevé haut la main.

On passe donc par différents styles et différentes émotions au fil du projet, mais malgré tout, il s’en dégage une cohérence et une unité, signe de réussite. Lilith aurait peut-être gagné à s’alléger de quelques titres, mais c’est bien le seul reproche qu’on puisse lui faire.

Le clip de Death Star, qui accompagne la sortie du projet : pas de doute, l'atmosphère est sombre...

Cœur noir et cœur brisé

Lilith, John Collier, 1887

Quand l'amour devient enfer

Comme on a vu, Lilith est une figure démoniaque, et le projet ne porte pas ce nom par hasard, puisqu’il évoque la dégradation et la fin d’une relation, autrement dit : quand le paradis devient enfer. Cette antithèse paradis / enfer revient plusieurs fois, par exemple dans Phantom : « flammes de l’enfer sont gigantesques, nos rêves de paradis s’enterrent ».

Dans Red, P-dro fait la chronique d’une rupture annoncée :

Parce qu’avant on s’aimait, maintenant le diable nous tourne en rond
C’est un enfer, ce soir je m’en vais
T’es l’amour de ma vie, mais je sais pas trop comment faire
Pour t’annoncer la nouvelle

Cette fin inéluctable est évoquée plus précisément dans le morceau Lilith. P-dro s'adresse à son ex à la 2ème personne, disant notamment : « Et tu sais qu'entre l'amour et le chant j'ai décidé », renvoyant une nouvelle fois à l'importance de faire des choix.

Dans Red, il affirme : « Moi j’redoute bien plus l’amour que la mort, j’te jure ». La paronomase l’amour / la mort, mettant les deux notions en balance et présentant (de manière inattendue) l’amour comme la plus redoutable des deux, renforce cette vision sombre et pessimiste du sentiment amoureux et du couple.

Par ailleurs, c'est aussi en tant que séductrice que la femme est associée au côté obscur, quand P-dro déclare dans 100-6 : « Ton boulard me séduit comme le sheitan ». Cela fait cette fois écho à une représentation traditionnelle (dans la religion, mais pas seulement) de la femme tentatrice, notamment avec l'image de la femme fatale, qui séduit l'homme pour le conduire à sa perte. Or, la Lilith des textes religieux est souvent devenue le symbole d'une sexualité féminine débridée (en opposition à la sexualité purement reproductive), ce que le tableau ci-dessus suggère également. Bref, ça va ensemble.

Une présence féminine fantomatique

La présence féminine plane sur le projet, déjà avec le titre et la pochette, on l’a vu, mais aussi au sein des morceaux. On entend par exemple un rire féminin au début de X. La construction du morceau Galaxy est particulièrement intéressante à analyser ici, car P-dro y mélange ses propres paroles, et celles attribuées à une femme, selon l’alternance suivante :

  • Début – 1:00 : la femme, ses désillusions sur les mecs en général et sur un en particulier, qu’elle essaye d’oublier dans des soirées. « J’ai rencontré ma plus grande peine, en pensant que c’était ma bonne étoile ».
  • 1:20 – 2:40 : l’homme, dans une situation parallèle à celle de la femme, qui sort et baise avec des inconnues pour oublier. « Pas de sentiments dans mes rapports, elle est tombée sur un cœur noir ».
  • 3:15 – 3:45 : la femme, qui présente les hommes comme des obsédés auxquels il ne faut pas leur faire confiance, et déconseille de prendre exemple sur sa vie. « Les sentiments sont des pickpockets ».
  • À la fin : interlude sur le choix (celui de rompre ?).

La prod coule entre chaque changement d’élocution pendant quelques dizaines de secondes, rendant la structure du morceau plus apparente. À noter que la voix de P-dro, ou du moins sa façon de poser, varie légèrement au cours du morceau, selon qu’il s’agit des paroles de la femme ou de l’homme. Une fois de plus, la vision des relations hommes-femmes est on ne peut plus sombre…

Tako-tsubo : le syndrome du cœur brisé

Extrait du clip Anakin

On l'a vu, P-dro évoque souvent son « cœur noir », dans ses anciens morceaux, mais aussi sur ce nouveau projet :

Si mon cœur est noir c’est qu’il est rempli de crasse (X)

On a le cœur noir alors on baise que des babtous (X)

Pas de sentiments dans mes rapports, elle est tombée sur un cœur noir (Galaxy)

Mais le cœur n'est pas seulement noir, il est aussi brisé. Le 11ème morceau du projet s’appelle Tako-tsubo. Ce n’est une référence ni à un manga, ni à un art martial : c’est en fait le nom d’une insuffisance cardiaque, également appelée « syndrome du cœur brisé ». Cela permet évidemment à P-dro de jouer sur le sens figuré de l’expression « cœur brisé ».

Cette idée est reprise dans morceau suivant, Lilith, lorsque P-dro répète « cardiaque » en chantonnant. De plus, il constate : « notre idylle est en phase terminale ». Il emploie de nouveau le vocabulaire médical, dans une métaphore filée, pour évoquer la fin de cet amour. Cela permet de mettre en avant la fatalité de la rupture : il n'y a rien à faire, le mal est incurable.

Conclusion

Alors certes, Lilith n'est peut-être pas très « esprit de Noël », mais pourra devenir la B.O. parfaite de votre prochaine rupture. Et surtout, P-dro fera incontestablement partie des rappeurs à suivre en 2019. On a déjà hâte de découvrir sa saison 3.

Vous pouvez le retrouver en concert à Paris le 30 janvier dans le cadre du festival Hip Hop is Red : infos ici.

Et sa session freestyle chez Artichaut Records, avec des invités de qualité comme Tengo John, Verso, Beeby, Vaga, et bien d'autres, vient d'être mise en ligne :

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