Pourquoi est-il impossible d’établir un vrai « top album » ?

Les faux consensus, ou l'art de biaiser les faits

« Non mais comment c’est possible que tu n’aies pas X ou Y dans ton top 10 des albums de la décennie, c’est un classique ça »

Tout le monde l’a déjà pensé, vous l’avez déjà tweeté avec le poing serré ; persuadé de véhiculer la bonne parole. Car, pour vous et votre cercle (à qui vous saturez les oreilles depuis 2 semaines) c’est un véritable consensus, cet album fait forcément partie du top 10 de la décennie. Or, c’est en ce point là que se trouve la faille.

Il existe en psychologie de nombreux biais et effets cognitifs qui sont intrinsèques à la vie en groupe. Parmi ceux-ci nous allons aujourd’hui montrer l’impact que peut avoir le « biais de faux consensus » sur l’opinion publique et la vision globale d’artistes et de projets.

Les classements d’albums…

Le mot « classique » n’a jamais été autant sorti de son contexte qu’aujourd’hui.

Au crépuscule de la décennie, on a vu fleurir partout sur internet des top 10 d’albums, de titres et d’artistes qui ont déclenché une vague de réponses à ceux-ci.

Premièrement, expliquons grossièrement ce biais : c’est la tendance à croire que les autres sont d’accords avec nous, plus qu’ils ne le sont réellement.
En d’autres termes si on est au sein d’un groupe d’amis, dont les goûts et les valeurs tendent à être proche, on va penser qu’une idée qui ne soulève aucun débat dans notre esprit mais aussi à l’intérieur des conversations du groupe va nécessairement être de l’ordre du consensus global pour le reste des gens. Cela peut s’expliquer, car au sein même de notre esprit réside une notion assez binaire quant aux consciences présentes dans le monde :
Le « Moi », qui n’est ni plus ni moins que notre conscience propre et « les autres » qui est composé par la somme de toutes les consciences, sans distinction aucune faite de leur statut pour vous.

En d’autres termes, vous avez classé dans votre tête vos 10 meilleurs albums de la décennie, puis en vous baladant sur les réseaux vous avez vu une de vos pages références sur le HipHop poster le sien et avez observé des proximités entre ces deux derniers. Et plutôt que de vous dire que vos goûts à vous et à/aux personne.s qui a/ont fait ce top sont proches, vous préférez y voir la confirmation que ceux ci sont bien intégrés dans la pensée commune comme étant classiques.

Les réseaux sociaux, en cause…

Seulement, la décennie qui s’achève à été témoin de la banalisation des réseaux sociaux, qui sont eux-mêmes des microcosmes (une image réduite du monde) au sein de notre société.
Avec un feed où chaque interaction est épiée, où chacun de vos tweets est décortiqué et où les opposants disparaissent à grands coups de « bloquer », il est devenu très simple de créer un monde à la pensée universalisée ou presque.
Ainsi un fan de JUL qui a un entourage aussi fan de ce même artiste, n’aura aucun mal à mettre un ou même plusieurs projets du rappeur marseillais dans son top 10. Et au vu de la large fanbase de celui ci, il y a fort à parier qu’un nombre conséquent d’auditeurs seront de cet avis et on pourrait donc penser que le consensus est trouvé. Cela fonctionnerait exactement pareil pour affirmer que « Flip » de Lomepal est au sein de ce top , ou même encore l’album auto-produit en indépendant de votre cousin dans le Loiret pour peu que vous soyez dans un cercle ou les avis tendent à se rapprocher.

La subjectivité est un fléau dans la tentative de classer les différents projets. Et c’est parce que chaque être humain est persuadé d’avoir sa sensibilité propre d’un côté et de l’autre que, lorsqu’un avis extérieur vient confirmer nos pensées, on se précipite vite à l’élever au rang de fait.

Du côté des artistes

Pour les artistes c’est exactement le même souci, entourés d’une équipe solide œuvrant tous dans la même direction, les artistes et leurs entourages nourrissent souvent les mêmes illusions à cause du biais de faux consensus car après 6 versions différentes, une topline peaufinée à la virgule près et des mois la tête dans le guidon, nombreux sont ceux qui tombent de haut lors de l’accueil du public. On peut penser par exemple à la promotion du dernier Album de Kekra qui ne s’est pas avérée payante ou encore à la situation de Ateyaba et de sa fan base quant à sa réelle place dans l’industrie actuelle.
On devrait presque penser qu’avec la multiplication des artistes et des titres sortant chaque semaines, la propension de classiques serait elle aussi à la hausse.

Pour résumer

Les causes sont multiples : hypocrisie, conformisme, manque d’impartialité, dimension affective etc., mais la plus importante est sans aucun doute le manque d’ouverture aux autres.
C’est à cause de cette insularité des groupes sociaux au moment d’échanger sur des sujets sur lesquels les opinions sont aussi nombreuses que variées, que naissent tous ces faux consensus qui polluent le débat au lieu de l’enrichir. C’est ce manque d’empathie et d’objectivité sur un album ou un titre qui font ériger au rang de classiques des œuvres qui tombent dans l’oubli l’année d’après.
Et la maxime qui peut être tirée de cette analyse est justement celle ci : restez ouverts. Ne vous braquez pas, ne vous fermez pas à ceux qui ne partagent pas nécessairement vos goûts ou face à ceux qui ont une vision différente d’une chose qui vous semble pourtant gravée dans le marbre car : c’est dans la diversité que se trouvent les réponses les plus universelles. Au contraire, en vous enfermant dans des réflexions qui ne prennent en compte que votre cercle de connaissances proches, vous ne pourrez prétendre qu’à de faux consensus.
Et si vous voulez vraiment faire des Tops des albums de la décennie ou de l’histoire embrassez au moins entièrement le caractère subjectif de celui-ci plutôt que de le prôner comme parole d’évangile.

Finissons avec une ligne qui résume bien tout ce dont nous venons de parler:

« Chez nous l’objectif avec la ‘sique c’est choquer les siens et les rêves, c’est comme les classiques, c’est chacun les siens »
Nekfeu – Όλα Καλά

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