Rencontre avec Lasco

"J'aime bien dire les trucs choquants avec une voix tranquille, posée"

Si vous avez déjà écouté LTF ou Atl4s, vous n’avez pas pu passer à côté d’une voix à la fois douce et éraillée : celle de Lasco. Peut-être même êtes-vous encore sous le choc de son intro a capella d’anthologie dans la Grünt 27, ou bien dans la nostalgie des soirées déprimantes bercées par Dimanche soir.

Il y a quelques semaines, Lasco nous a offert un nouveau projet solo, intitulé 2.6.Z., en référence aux Lilas, d’où il vient. 11 titres et 3 freestyles qui démontrent une nouvelle fois l’étendue de son talent, et nous ont donné l’occasion de le rencontrer, sous l’œil et l’objectif de Roxane Peyronnenc.

Le titre 2.6.Z. fait référence au quartier. Il annonce aussi une thématique « des chiffres et des lettres » (les titres des freestyles, et plusieurs sons du projet : TJPLB, Y3). T’aimes bien le côté langage codé à décrypter ?

Je kiffe de ouf les chiffres mélangés avec les lettres. Mais je suis pas en mode je vais les faire décrypter et tout. Mais j’aime bien ce genre de phases. Y a un couplet dans 18 de LTF, là y a des phases où je me suis grave amusé avec les chiffres.

Quand tu viens d’un quartier, t’as un jeu des appellations : tout le monde a plusieurs surnoms, chaque endroit aussi. Même parfois ça arrive qu’on se pose à un endroit avec des potos plus jeunes que nous, et ils appellent le même endroit d’une manière différente de la nôtre. 2.6.Z., c’est notre manière à nous d’appeler Les Lilas.

Quant à la pochette, c’est une photo de Koria, avec qui tu travailles régulièrement maintenant. Comment vous l’avez conçue ? Pourquoi cette photo-là pour ce projet-là ?

En fait moi je kiffe les gens, j’aime bien montrer des gens et tout. À la base, ce que je voulais faire, c’était un truc avec 9 fenêtres. Dans chaque fenêtre il se passe un truc différent. Ça c’était la cover de base. Mais après on a trouvé qu’elle pétait pas assez. Parce que maintenant y a plus de CD, toutes les covers tu les vois apparaître sur ton téléphone en petit sur Spotify. 4cm sur 4cm, si t’as 9 fenêtres et que je suis dans celle du milieu, tu vois rien. Pour un premier projet distribué, c’était important qu’on me voie bien, qu’il y ait mon nom écrit. Et je kiffe aussi le délire parce qu’il y a un côté un peu futuriste, mais pas propre. Les lumières elles sont très bleues, très acier. C’est pas futur en mode « tout est beau tout est propre ».

TJPLB, le premier son, nous fait vraiment entrer dans le projet, je trouve. Je l’aurais pas vu ailleurs qu’au début en fait. C’est un morceau que tu as pensé comme une intro ?

Au moment de l’écriture, non. Parfois j’écris de ouf, je peux ne pas sortir pendant 24h de chez moi, le temps de finir un texte. Là, c’était ça. J’étais sous seum quand je l’ai écrit. A la base, il faisait 6 minutes le morceau. On en a enlevé un peu, parce que c’était trop lourd, pour tout le monde.

Sur la tracklist, on retrouve Dimanche soir et Slalom, des morceaux plus anciens et qui avaient bien marché. Du coup, est-ce que, pour toi, ils ont donné comme une direction à prendre sur le projet ?

En fait, c’est pour ça que j’ai pas sorti mon projet juste après Dimanche soir et Slalom. Justement, pendant un moment, je me suis dit « c’est une direction à prendre ». Mais j’arrive pas du tout à travailler comme ça. Faut vraiment que je travaille à l’instinct, sinon ça me brime et je fais pas les bons choix. Je voulais faire un projet qui me représentait vraiment moi, et pas faire un projet Dimanche soir, Lundi soir, Mardi soir… Enfin les titres je m’en fous, mais je voulais pas que musicalement, ce soit que du « ma belle arrête ».

Et d’ailleurs, pour revenir à ta question d’avant, c’est aussi pour ça que TJPLB c’est l’intro. J’ai conscience que la plupart des gens qui me connaissent, c’est via Dimanche soir. Et comme moi, j’ai l’intention de faire de la musique pendant longtemps, je préfère qu’ils sachent tout de suite que ça va pas être « ma belle arrête, pourquoi tu pleures » tout le temps. Comme ça, ils écoutent le premier morceau : ils sont au courant.

Dans une grande partie du projet, tu fais un rap très mélodique, avec pas mal de chant fredonné (Dans ma tête par exemple). Ça t’arrive d’écrire des textes sans avoir la mélodie, ou il te la faut forcément en premier ?

Ouais tout le temps ! J’écris de ouf. J’écris des textes que je vais jamais rapper. Même, parfois j’ai une phrase, et j’attends d’avoir le bon flow.

Il y a quelque chose qui revient souvent chez toi, y compris dans des sons plus anciens : c’est l’insertion de voix « parlées ». Au début de Lundi aprem par exemple, l’extrait du film C’est arrivé près de chez vous avec la voix de Poelvoorde. Là, dans Y3

Ouais l’archive INA !

Ah c’est un vrai truc ?? Je croyais que c’était parodique !

Ah non pas du tout ! C’est un vieux truc des années 70. Moi je kiffe l’INA, je suis leur compte twitter et tout. Je kiffe de ouf comment ils parlent à l’ancienne. C’est marrant, parce qu’en fait c’est grave actuel encore, tu vois. Je kiffe le côté parodique et un peu ridicule. Genre ils sont dans l’incompréhension, quand ils parlent du truc. Parce que l’être humain, il a toujours traîné dehors, surtout quand c’est dans des quartiers populaires. Même dans l’Empire romain, les jeunes ils devaient se retrouver, se poser dehors et discuter. Et eux ils sont choqués de découvrir ça.

Alors il y a les extraits comme ça en intro, mais aussi parfois au fil du morceau, on entend par exemple le flic dans TJPLB, les cris de bagarre dans Tommy… Comment tu penses ces passages ? C’est pour donner de l’épaisseur au son ?

Ouais c’est ça. Moi j’aime bien, quand t’écoutes un son, ça te met dans un délire. Genre le mec il rappe, et d’un coup y a les keufs qui arrivent, du coup y a un keuf qui parle. Le rap, ça a un côté très cinématographique. En fait, tu parles vachement de ce que tu vis, et y a toujours cette idée de mettre des images.

Dans les retours de tes auditeurs sur les réseaux, il y a un morceau que j’ai vu revenir assez souvent : Tommy. C’est un storytelling, il me semble que c’est assez nouveau chez toi. Comment s’est passée la conception et l’écriture de ce morceau ?

À la base, je savais pas si j’allais le sortir ou pas : j’écrivais juste un truc comme ça sur l’histoire d’un mec, j’ai inventé un personnage. Et puis je me suis dit « ça glisse », et je suis tombé sur une instru grave triste, et je me suis dit « ça va bien ensemble ». Elle est triste, mais elle est douce en même temps, c’est ça que j’aime bien. L’histoire elle est grave, elle est sombre, sinistre. Moi j’aime bien dire les trucs choquants avec une voix tranquille, posée.

Faut faire gaffe à pas s’éloigner du thème, c’est surtout ça quand t’es en storytelling. Parce que tu trouves une phase ou une rime qui glisse bien, et tu vas avoir tendance à décrocher. Mais là c’est vraiment un truc où je me suis obligé à rester dessus. Au final, je suis très content du résultat, et je vais le refaire.

Et est-ce que le prénom Tommy a une raison particulière d’être celui-là ?

En fait, à la base, je l’ai appelé Tommy pour mytho, parce que l’histoire existe pas. Parce que beaucoup de gens m’ont demandé si c’était une vraie histoire, donc je voulais direct sortir de ça. Donc y avait le truc de mytho, et aussi de Peaky Blinders [ndlr : une vraie série de rappeurs]. Thomas Shelby : Tommy, c’est comment il est appelé, mais de manière affective. C’est pour ça que j’ai pris ça, pour lui donner un côté affectif.

Je vais pas chercher à faire une référence à Peaky Blinders dans le morceau, juste moi je sais le truc, et si quelqu’un se casse le crâne et devine ce que je voulais dire, ça me fait plaisir. Et s’il trouve d’autres trucs, ça me dérange pas.

Je vais pas trop t’interroger sur les Lilas et ton rapport au quartier, parce que tu en as déjà bien parlé dans d’autres interviews. Mais j’aimerais revenir sur le morceau Y3 : avec la voix du présentateur, on retrouve les gros clichés associés aux banlieues. Est-ce que toi, avec 2.6.Z., ton ambition c’est de donner, à l’inverse, une vision réaliste de la vie d’un jeune dans son quartier ?

Ouais, mais après, « réaliste » ça veut tout et rien dire. Parce que s’il faut, t’as un mec il habite aux Lilas, en bas de son bloc ça bicrave à mort, il est toujours posé en train de bédave, il a que des rebeus et des renois avec lui, lui il va pas forcément se sentir représenté quand je vais dire « blanc du hood » et tout. Ou alors un autre mec des Lilas, il était au Conservatoire, il habite dans un pavillon, là où y a des sous aux Lilas, il va pas se sentir représenté non plus. Mais après, s’ils vont bien écouter, les deux ils pourront se sentir représentés, chacun d’une manière différente. J’ai pas la prétention de représenter tout le monde aux Lilas, de dire « Les Lilas, c’est comme ça ». C’est : « 2.6.Z., c’est comme ça », tu vois ce que je veux dire ? C’est ça la différence.

Ton rapport aux Lilas est ambivalent : on sent un attachement très fort, et en même temps, une envie de partir ailleurs. Justement, tu viens de sortir un clip qui a été tourné à Cuba. Tu peux nous parler un peu de ce tournage ? Notamment de la séquence finale, où on te voit rapper dans la rue avec des Cubains…

Bah en fait, moi je pars du principe que faut faire confiance aux gens, et que c’est tous les mêmes partout. Du coup, je suis allé les voir, je leur ai expliqué que j’étais un rappeur et tout. Je voulais vraiment montrer les Cubains, les gens qui avaient du style. Et eux là-bas c’est des bons de ouf : ils sont direct partis dans le délire de faire un freestyle et s’amuser. Du coup je voulais le mettre, parce qu’eux en plus ils ont pas trop accès à internet et tout. C’est normal, quand tu vas clipper chez quelqu’un, faut lui apporter quelque chose. C’est comme en France, tu vas clipper dans une cité où tu connais personne, les gens ils vont te dire « wesh gros, qu’est-ce que tu fais là ? ». Pour moi, c’est normal que eux aussi ils croquent, tu vois ce que je veux dire ? Du coup le freestyle, ça s’est fait à l’instinct, on était en train de rigoler, on a rappé.

Je crois que sur ce projet, tu cites plus de groupes de rock (White Stripes, Nirvana) que de rappeurs. Même s’ils sont dans un autre genre musical, tu dirais qu’ils influencent ta musique ?

De ouf. Mais de toute façon, le genre musical… Pour moi, je fais de la musique. Je fais du rap, c’est sûr. Mais demain, y a un morceau de guitare et je me mets à crier dessus, peut-être que ça sera du rock. Pour moi, les influences elles ont vraiment pas de limites. Surtout, quand j’étais petit, mon grand frère et mon daron écoutaient du rock. Et c’est le truc « blanc du hood » aussi…

Dans TJPLB, tu dis « Quand j’ai plus de réseau, parfois j’me mets à lire un bouquin ». Dans CUB : « Quand j’étais petit, grand-mère me lisait du Kant ». Quelle place occupent les livres dans ta vie ?

Bah moi je kiffe lire, mais après j’échappe pas à toute notre génération, qui fait qu’on a besoin d’un divertissement tout le temps. Nos vies elles vont vite, elles sont dures. Du coup t’es pas bien dans la réalité, tu sais moins profiter des bons moments, t’as toujours un phone, tu joues, machin, et les jours s’enchaînent, et tu vis pas des trucs de ouf en fait. Sans t’en rendre compte. T’as l’impression de vivre des trucs bien, mais tu vis vachement par procuration. Et c’est ça en fait que je veux dire : quand t’as plus de réseau, souvent t’es libéré. Tu décroches et tu te rends compte qu’il se passe plein de trucs. C’est un peu une phase d’ancien, mais les vieux ils ont un peu raison.

Famille, c’est le titre du dernier son du projet. J’imagine que c’est pas une place qu’on choisit au hasard…

Ouais, et puis au début du projet, je dis « bats les couilles des Lilas » et tout, et du coup je voulais finir sur le truc « famille », je m’en bats pas les couilles en fait.

Et justement, la famille, c’est quelque chose qui revient beaucoup dans tes textes. Au fil du projet, tu cites un peu tout le monde : mère, père, frère, grand-mère, grands-pères… Pour rester dans les lettres : tu es QLF ?

Euh… Non, je suis pas QLF, parce que ça veut dire « Que La Famille », mais pour moi, n’importe qui peut devenir la famille en vrai. En fait je suis grave QLF, et puis je kiffe PNL de ouf, mais QLF y a un côté un peu « moi j’ai la bonne famille, et tout le reste c’est un peu des cons », enfin pas forcément des cons, mais tu vois ce que je veux dire. « Que », c’est un peu réducteur, en fait.

Donc toi t’es LF en fait ?

La Famille, franchement ouais, de ouf.

Si on prend la famille maintenant au sens figuré, je voudrais parler du seul feat de ton projet. Et finalement, est-ce qu’on peut dire que c’est un feat en fait ? C’est « un son de Lasco avec le reste de LTF », ou c’est « un son de LTF » tout court ?

C’est un son de LTF. Toute façon, si je ramène LTF, c’est un son de LTF. Je voulais que ça rappe, je voulais que les gens ils sachent. T’écoutes le truc, tu sais c’est qui LTF ! Les rappeurs eux-mêmes ils savent : ils écoutent le son, ils tremblent, leurs genoux ils se checkent tellement ils tremblent. Parce que y a que des couplets meurtriers, assassins.

Et hormis leur présence directe sur ce titre, on en retrouve aussi certains, sur un mode allusif. Je pense à So Clock, dans Famille, quand tu dis « So Clock me dit de ne pas m’inquiéter, qu’après la nuit noire vient l’éveil ». Non seulement tu cites son nom, mais en plus tu fais référence à ses sons Nuit noire et Éveil. D’ailleurs, quand je l’ai interviewé, il a parlé de toi en faisant ton éloge. Vous vous inspirez mutuellement tous les deux ?

De ouf. J’ai grave du respect et de l’amour pour tous mes frères de LTF. C’est ça qui me choque avec cette équipe, c’est que tout le monde m’a appris des trucs, que ce soit sur la vie, sur la musique, sur le rap. So Clock, déjà, pour moi c’est une des meilleures plumes du rap français. Mais vraiment. Meilleures. Plumes. Du rap français. Y a pas beaucoup de gens qui écrivent aussi bien que lui. C’est avec plaisir que je le cite, avec honneur.

Plumes de poids lourds

N’oublions pas que c’est une prof de français qui mène cette interview : dans cette rubrique, je propose à Lasco une sélection personnalisée de citations de poids lourds de la littérature et de la philosophie, pour le faire réagir.


Pour retrouver les citations directement :

  • Baudelaire – 0:45
  • Dostoïevski – 2:18
  • Hugo – 4:12
  • Nietzsche – 6:38

Merci à Lasco, ainsi qu’à Roxane, Juliette et Adrien.

2.6.Z. toujours disponible en streaming : https://lnk.to/lasco-26Z

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