Révise tes skeuds #1 : Mauvais Œil, Lunatic (2000)

Lunatic. Comment serait-il possible de commencer autrement une chronique sur le passé du rap Fr ? En 2000, Booba et Ali viennent percuter l’hexagone. Après avoir fourbi leurs armes durant la seconde moitié des années 90, les deux rookies sortent l’album le plus attendu de son époque.

Mauvais Œil c’est une déflagration dont on sent encore le souffle. En 15 titres et 1h07, le rap Fr est brutalement réorienté.  Sous le haut patronage du rap new yorkais, Géraldo, Clément Dumoulin, Marc Jouanneaux, Chris, Fred Dudouet et Craig J. libèrent le son des abysses.

Sombre, percuté de violons stridents, le son de Mauvais Œil a étonnamment peu vieilli. Oui, on est sur du boom bap, mais la qualité de production et de mixage (surtout pour l’époque) ainsi que la spécificité et la cohérence de chaque piste donne un goût d’intemporel à l’album.

Les producteurs font un travail fou et se permettent quelques boucles intéressantes, confiants en la capacité des deux MCs. Car si Lunatic est rentré dans la légende ce n’est pas (que) grâce à leur son. Booba et Ali ont marqué durablement le rap français par la qualité de leur rap.

Les bidons veulent le guidon

Formés à l’école Time Bomb, les deux rappeurs ont fait partie de cette seconde génération qui a pu longuement observer et écouter les pionniers français, Sages Po’ en tête. Mais en bon cramés de rap, ils ont aussi dévoré le nouveau son en provenance des Etats-Unis.

La seconde partie des années 90, c’est la montée du Sud avec Outkast, la fin de domination de la West après la mort de Tupac mais surtout – et c’est là que Time Bomb va puiser – le retour en force du rap de NY. Dans la lancée de Biggie, on trouve Jay-Z, Mobb Deep, Tribe, le Wu Tang et NAS. Et ce ne sont là que les têtes de gondole d’un mouvement complet de réfection des flows opéré dans la capitale du rap.

Time Bomb c’est le même mouvement opéré en France. Ill, Cassidy, Hi-Fi, Oxmo, Pit Bacardi pour ne citer que les plus connus, s’amusent. Sur les flows, les règles qui s’imposaient depuis quelques années sont envoyées paître. Niveau écriture, on se tourne vers le hardcore à la manière du Queens et de Brooklyn. Dans la seconde moitié des années 90, le nom de tous ces jeunes rappeurs s’impose à coup de mixtape (Hostile, Time bomb vol1, la bande son de Ma 6-T va crack-er…) et de sons déjà cultes (Retour aux pyramides, Les bidons veulent le guidon, Le crime paie). Les archives Time Bomb sont un vrai plaisir et débordent de diamants à aller exhumer.

Quand le 92 dominait le rap

Dans ce foisonnement, Lunatic se fait particulièrement remarquer. Depuis Le crime paie, chaque intervention du duo du 92 est attendue. Il faut dire que la claque est incroyable. Et lorsqu’on écoute la version enregistrée à peine plus tôt, beaucoup plus classique, et qu’on voit l’évolution, particulièrement de Booba, on comprend alors l’impact qu’a pu avoir ce son.

Et si l’album tarde à arriver, une fois là, il redistribue les cartes.

Dès l’intro, Booba et Ali se démarquent. Sur un même sujet, le racisme, l’approche est radicalement différente.  Ali dans un style très déclamé parle de spiritualité et des grands équilibres de ce monde. Booba donne la couleur en une phrase, une seule « On est venus cracher notre haine ». Des mots mâchés puis crachés, le Booba des années 2000 se révèle dans toute sa splendeur : un mélange de haine et de détachement.

 

Ali, la lettre entre Salam et Kalash

Ali, longtemps considéré comme un faire-valoir du jeune Duc, démontre toute sa maîtrise. Dans le contenu des lyrics comme dans le flow, la présence d’Ali apporte énormément au projet. Sa performance est exceptionnelle et Ali un très grand rappeur, encore aujourd’hui.

Assez loin des clichés qui tournent sur lui, Ali parle crûment et reste très sombre. Il est conduit par la croyance profonde d’un autre monde, d’une vérité plus grande qui permet de comprendre celui d’ici-bas. Mais faire du Ali de Lunatic un homme convaincu du Bien est une erreur. Chacun de ses couplets sont des moments de questionnement, des réflexions personnelles.

« Vu de haut le monde apparaît paisible
A notre échelle
C’est discrimination, ségrégation
Élimination parmi nations et générations »

Intro

Ali cherche à donner du sens à ses rimes, au sens fort. Les connexions entre syllabes sont plus que de l’esthétique. Quand deux mots sont proches, c’est qu’il voulait qu’on médite sur le lien entre ces mots. L’écriture d’Ali parle peut-être plus au cerveau qu’au coeur mais elle frappe juste, à chaque mesure.

Probablement que le narratif du Clair/Obscur de Lunatic personnifié par ses deux membres se base plutôt sur la suite de la carrière de Booba et Ali. Car dans Mauvais Œil tout est sombre, Ali comme Booba, seule l’expression change.

Les joues pleines de textes

Car Mauvais Œil c’est évidemment l’acte de naissance du plus grand rappeur français. Chaque couplet de celui qui n’est encore qu’un rookie est une masterclass. Aujourd’hui encore, nombre de rappeurs vont piller les flows du Duc cru 2000 – au hasard un certain leader du 667.

« J’avoue, sur les prières j’étais radin
Faut qu’j’me rattrape, et qu’j’défonce les portes du Paradis
Parc’qu’ici, les soucis sont fermes, y’a pas d’sursis
Les juges ont des cornes et le crime se vend en cornet »

Avertisseurs

Implacable sur chacune de ses mesures, Booba révèle l’ampleur d’une plume qui persiste depuis maintenant plus de 20 ans. Choisir un meilleur couplet sur le projet relève de l’exploit. On pensera évidemment à La lettre. Mais on pourrait aussi parler de Le silence n’est pas un oubli, de Civilisé, de son incroyable entrée sur Pas de temps pour les regrets.

La maestria est totale. On trouve déjà ses tics d’écriture, de sa manière d’épeler pour créer à la fois du rythme et des rimes à sa façon de craquer une insulte comme une allumette sur un couplet tâché d’huile.

« Noyer l’échec dans du sky’ sec, à goûter les variétés de shit
Rien que du mauvais, s’ils savaient ce que j’avais
S’ils pouvaient me dire quelle maladie j’ai
C’est dans mes gênes ou quoi ? »

Le son qui met la pression

 

Booba sur Mauvais Œil, c’est le fond et la forme. Tout le monde a déjà pu parler longuement du flow et de l’écriture de Booba. Et on pourrait encore gloser des années dessus sans épuiser ce qu’il faisait alors.

Pas encore exactement le personnage qu’il deviendra, Booba hésite parfois, révèle des fissures et parle longuement de toute la haine qu’il a pour sa condition d’homme noir. Un sujet qu’il ne quittera jamais vraiment mais qu’il n’exprimera plus que rarement de cette manière après Ouest Side. A l’écouter en 2000 on pourrait croire que Booba savait déjà tout ce qui allait suivre. Du haut de l’arrogance d’un jeune MC, Booba brise tout pour masquer Elie. Impitoyable.

Lunatic c’est aussi un entourage en featuring. On retrouve Mala, Bram’s et Issaka (Malekal Morte), Sir Doum’s, Jockey. Outre le regretté Bram’s, plusieurs des rappeurs présents ici le seront sur les albums suivants de Booba. D’autres rookies qui profitent de l’invitation pour montrer ce qu’ils savent faire et aucun ne fait tâche.

 

Mauvais Œil c’est un alignement de planète. La naissance de deux rappeurs titanesques, bien que leurs carrières divergent. Un moment fou qui irrigue jusqu’à aujourd’hui le rap français. Celleux qui l’ont vécu s’en rappellent évidemment. Mais s’il est un album à ne pas oublier, un album à écouter pour savoir pourquoi le rap francophone est ce qu’il est, c’est celui-là.

 

 

Pour une poignée de punchline

Alpha Kilo a voulu enfoncer le clou. D’abord parti pour choisir cinq punchlines de l’album, il en choisit une par morceau. L’occasion d’observer la maestria de Booba et Ali, dans le texte.

 

« Suicide à la hiya, trop faya pour aller prier

J’ai peur de crier quand je vais griller »

Pas le temps pour les regrets

Kopp compare sa consommation de drogues à un suicide physique et spirituel. La paresse liée à la prise l’éloigne de sa foi. La perspective de la vie après la mort n’a alors plus rien de rassurant. L’enfer lui semble promis – ne reste alors que la peur de s’effondrer une fois dans les flammes.

 

 »Le sang désaltère la soif de vengeance, tire et enterre

Qui est l’homme ?

Celui qui prend la vie ou la donne

Celui qui s’élève pour le paradis béni

Ou celui qui s’enfonce vers l’enfer damné »

Groupe sanguin

C’est une des punchlines les plus représentatives d’Ali. A travers une série de paradoxes, il met en avant ses interrogations sur la dualité de l’humain et particulièrement, dans son cas, pour ceux qui foulent le bitume. Il oppose ainsi la glorification de la violence (retirer la vie) au plus bel acte humain (donner la vie). Finalement il rapporte cela sur le plan spirituel avec un rappel aux forces encadrant l’âme que sont le Paradis et l’Enfer.

 

 

 »Chante pour que les porcs rampent

P.A.I.X. tu parles

Y’a plein d’J.X. tout-par ça sent la hin tu flippes »

Effort de paix

Booba se moque de la Paix qu’il traite comme si elle était grossière en l’épelant. Même traitement pour les  »J.X » (jaloux) qui comme les  »porcs » nuisent à celle ci, et ramène sur Lunatic le mauvais œil (la hin).

 

 »Je suis tombé si bas, que pour en parler faudrait que je me fasse mal au dos,

Putain quelle rime de bâtard ! »

La lettre

Sans doute la punchline la plus célèbre de cet album.

La première partie est en réalité une référence à Fabe qui avait utilisé cette métaphore pour parler du niveau du rap qui aurait baissé à cause de rappeurs qui seraient  »Des durs, des boss.. des Dombis ». Il n’oublie pas de glisser quelques piques qui n’ont pas dû échapper à Booba.

En lui répondant dans le morceau qui fait état de sa peine de prison, on voit bien la volonté de B2O de montrer à Fabe mais aussi à ses autres détracteurs que ses paroles n’étaient pas (toutes) vides d’expériences.

L’épiphrase après le cut de la prod et sa double interprétation montre bien que Kopp’ a ri jaune en écoutant cette punchline qu’il qualifie lui-même  de « rime de batard ».

 

 »T’aimes ou t’aimes pas, dis-moi, toi qui sais tout

Si tu kiffes pas renoi t’écoutes pas et puis c’est tout » 

Si tu kiffes pas

Une Masterclass d’egotrip, feindre de demander son avis à l’audimat en mettant les auditeurs sur un piédestal (toi qui sait tout) avant de reprendre une punchline de Le crime paie  affirmant qu’ils ne changeront pas et que ceux qui n’aiment pas peuvent aller voir ailleurs.

 

 »Les ptits arrachent les sacs et les jupes, mon rap remplit pas les prisons c’est le juge  »

Têtes brûlées

A l’instar des jeux vidéos, des mangas et de toutes les œuvres qui sont novatrices, le rap de Lunatic a été accusé d’être à l’origine de tous les maux de la rue. Cette phrase rappelle que la justice et ses représentants n’ont besoin de personne pour remplir les prisons. Le système produit seul ses maux.

 

 »Putes et frime, MC, musique et crime

Rambo contre Gandhi quand Marc Dutroux rencontre Candy  »

92i

La rumeur dit que si vous faites étudier cette rime à votre prof de français, il explose.

Une cascade d’antithèse putes/frime musique/crime , Rambo/ Gandhi et Marc Dutroux/Candy avec l’utilisation de MC comme initiales de Musique et Crime, et la description d’une scène d’horreur : l’effroi qu’occasionnerait la rencontre de Marc Dutroux et Candy.

 

 »Comprend que notre douleur devienne colère, quand l’État nous diabolise comme à Salem

Donc honneur, hommage aux têtes, noires, marrons et beiges »

HLM3

En 2000, A.L.I donnait déjà un élément de réponse sur la colère des quartiers populaires et par extension de toutes les communautés utilisées comme épouvantails par les pouvoirs publics en place. Il finit comme souvent par un message d’unité comme réponse à la volonté de diviser.

 

 »Horrifié parce que je récite l’illicite Kho

Je suis une cuillère, du feu, une seringue et du citron »

Le son qui met la pression

Un autre exemple de la manière qu’a B20 de faire ressentir toute une émotion (en l’occurrence l’horreur) à travers la description d’une scène amenant l’imaginaire de l’auditeur vers la dite émotion. En l’occurrence, le processus d’injection d’une substance qu’on ne citera pas ici pour ne pas donner d’idée à qui que ce soit.

 

 »Faut pas qu’la justice te foudroie

Fais ton chemin bien, qu’tu choisisses le mauvais ou l’droit

J’m’en fous moi, j’dis ça pour nous

Faut viser l’top avant l’fourneau ou l’fourgon »

Avertisseurs

Booba n’a pas la prétention d’éduquer son audimat, à qui il conseille surtout de suivre son  »chemin », qu’importe la destination, mais surtout de le faire à fond en dépit des conséquences, car la lutte pour être au sommet (l’top) est prioritaire sur la recherche d’argent que ce soit dans  »l’fourneau ou l’fourgon »

 

 »Je perds mon temps, sans métier, tête baissée à regarder mes pieds

À rêver que je pèse et à regretter

Je nique mon temps dans le vice, je veux pas finir dans le feu

Mais j’ai du mal, c’est ce que je t’explique dans le disque »

Le silence n’est pas un oubli

Un des rares moment de réelle introspection de Kopp dans l’album. Il énumère les différents doutes qui l’habitent graduellement jusqu’à finir celui qui hante chaque humain, à savoir sa gestion du temps face au caractère inéluctable de la mort et les perspectives de vie après la mort.

Il conclue cette rime avec l’aveu de son impuissance face à l’auditeur, lui disant que c’est cet échec qu’il raconte dans le disque.

 

 »La vision rougit quand la jalousie ronge de trop

Les démons sont des maestros orchestrent ta déchéance »

Mauvais œil

Dans le titre éponyme de l’album, ALI nous gratifie d’une phrase qui a été pensée pour frapper à la rétine autant qu’aux oreilles. La vision rougit mais ne devient pas plus claire quand on est assailli par les démons. Ce sont des maestros qui, comme l’indique l’idée de « ronger », sont à l’intérieur de nous. Par conséquent c’est bien l’homme seul qui est à l’origine de sa déchéance. Le Mal vient toujours de soi.

 

 »Je voulais être seul mais trop tard j’étais déjà né

Pour tout baiser, pour être champion du monde comme Tidiani »

Civilisé

Cette rime à un côté prophétique quand on pense à la discographie à-venir de Booba et les thèmes qu’il y développe.

Il y a déjà cette vision de la vie qui loin d’être un cadeau pour lui mais plutôt une punition car imposée (il dira dans 0.9 « jsuis condamné à vivre, je me ferais jamais saute le couvercle »). Dans un second temps, on retrouve son obsession pour l’excellence, la sienne mais aussi celle des siens ( »que des numéro 10 dans ma team »).

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