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Révise tes skeuds #2 : Puisqu’il faut vivre, Soprano (2007)

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Récemment, la question de la santé mentale des artistes semble reprendre une place importante. On peut régulièrement attraper au vol des réflexions sur la dépression et le mal-être, d’Isha à N.O.S. Et le public semble (enfin) accorder une place à cette question.

En 2007, Soprano est auréolé du succès de Psy 4 de la Rime depuis le début des années 2000. Il sort son premier album avec la santé mentale comme fil directeur.

 

Welcome, enfant des blocks, Psy 4 nouvelle école

D’origine comorienne, le jeune MC marseillais a fait ses armes avec ses cousins Vincenzo et Alonzo ainsi que le regretté DJ Sya Styles. Bousillés de rap français, les jeunes phocéens sortent deux albums (Block Party en 2002 et Enfants de la lune en 2005). Partagés entre un rap de cité en plein boom, des réflexions sociales et les envolées lyriques de Soprano, Psy 4 se fait remarquer dans tout l’hexagone, rejoignant IAM et la Fonky Family  au panthéon des groupes marseillais. Ils complètent leur œuvre avec deux albums, les Cités d’or en 2008 puis Quatrième Dimension en 2013.

Aujourd’hui Soprano fait partie du paysage pop français. Il est difficile d’imaginer une époque où l’écouter n’était pas différent d’écouter Booba, Diams ou le Rat Luciano. Sopra était un kickeur à l’accent chantant du 13 qui ne rechignait jamais à un refrain chanté pour s’amuser à monter dans ses aigus si particuliers.

Puisqu’il faut vivre est surtout un album à la construction intéressante. S’ouvrant sur l’arrivée de Soprano chez une psy, l’album est mis en scène comme une longue séance de thérapie. Si les hits de l’album, Halla Halla et A la bien, sont des hommages survoltés à la capitale du sud, à ses habitant-es et leurs excès, les autres morceaux sont beaucoup plus introspectifs, durs.

 

« Un ivrogne qui s’empègue avec des packs de peine »

Dès le premier morceau de l’album Soprano parle de lui, de ses failles. Il se révèle comme un rappeur qui n’a rien de particulier, « un jeune de plus qui rappe sur un divan ». Mélancoliques anonymes (ft Diams) lui permet de déterrer la racine de ce mal-être. Il exprime la souffrance qu’il ressent à l’idée d’exploiter son mal-être et celui de tant d’autres personnes et d’en vivre. La voix pleine de pleurs, une qualité fondamentale du rap de Soprano, il décrit le processus créatif d’un jeune perdu, allant jusqu’à l’évocation du suicide.

Soprano continue l’exploration de son être profond dans les morceaux Dans ma tête et Moi j’ai pas. Véritable diptyque, ces pistes sont l’occasion pour Sopra de se présenter d’abord comme une somme d’influences, de personnes qui l’entourent avant de s’individualiser en se différenciant de tous ces noms. D’abord sur un piano-voix, dont le rap français raffolait alors, puis sur une prod plus agressive. Il parle de ses errements pour mieux rebondir sur ses fiertés et finalement son affirmation : « Je suis juste moi, Sopra’m’baba ».

 

Le monde est stone

Mais entre ces réflexions personnelles Soprano s’intéresse aux autres, beaucoup. L’album est parcouru de réflexions sociales et politiques. Dans Bombe humaine, Soprano décrit trois parcours conduisant à la violence, à la volonté de se détruire – et d’entrainer autrui avec soi. Il parle ainsi des conflits au Moyen Orient, de la solitude et ses ravages mais aussi de l’idolâtrie et de la perte de sens.

Il cherche à nouveau à faire voir une misère trop souvent ignorée dans « Ferme les yeux et imagine ». Morceau kitsch d’une époque, le featuring entre Soprano et Blacko, membre de Sniper, est un long appel à la solidarité internationale sur fond de reggae. Le morceau a été un hit et, bien que vieilli, il reste un bon moment à passer et une pierre de plus à l’affirmation par Soprano de ses engagements.

Et voilà Soprano au cœur de sa thérapie, pris dans sa mélancolie, fruit d’un vécu personnel mais qu’il lie à un état plus général du monde. Mais il refuse de s’enfermer. On voit alors  ce qui lui permet de sortir de cette abysse : sa ville, sa famille et la compréhension de son rôle en tant que rappeur.

Ceux qui sont là pour toi

La famille est un sujet important sur Soprano. Accompagné de Léa, Soprano disserte sur ce qui constitue pour lui le cœur d’une vie saine. A la fois moteur et finalité, Soprano et Léa rentrent dans un dialogue sur les vertus de cette cellule supposée basée sur l’amour et le soutien à s’apporter.

Pourtant Sopra exprime aussi toutes les douleurs qui peuvent provenir de la famille ou son absence. I évoque largement le mal qu’il a fait à ses proches, celui que son père a pu faire à sa mère mais aussi la souffrance de ne pas connaitre un fils.

Il a aujourd’hui pu s’exprimer sur l’événement qui a inspiré Parles moi. Il s’adresse à son fils né sous X  et qu’il n’a pas connu – qu’il ne connait toujours pas d’ailleurs. Morceau le plus personnel de l’album, il en est un des moteurs. La dépression de Soprano est directement liée à cette relation. Il reconnait ne plus l’écouter et ne jamais vouloir le chanter. Il pourrait être un morceau sombre, sans espoir. Pourtant Parle-moi est un pari sur l’avenir, celui d’un jour connaitre ce fils et de lui répéter toutes ces choses.

 

« Les quartiers nord sont tous dans la place, les marseillais prennent tous de la place »

Le second pilier de Soprano c’est la fierté pour sa ville et ses quartiers, pour leur musique.

On pourrait parler longuement de Halla Halla qui résonnait alors dans tout Marseille. C’était le clip qu’on regardait, hilares à l’apparition finale de Pape Diouf (que le Ciel lui soit léger). Morceau d’egotrip où l’ego est bien celui d’un marseillais des Quartiers Nord déterminé à montrer que le rap a sa place en haut des hit-parades (sic).

Il y a aussi cet interlude un brin suranné mais qui reste une belle déclaration d’amour à sa ville dans toutes ses outrances, tout comme A la Bien qui suit. Un morceau qui a largement résonné, probablement par moquerie parfois, mais qu’importe à celleux qui savaient alors trouver leur fierté dans ces quelques rimes.

Et puis vient le moment tant attendu : les Psy 4. Au sommet de leur art ils offrent un gros morceau de rue comme ils les affectionnaient tant. Alonzo arrache tout dès son entrée sur le morceau. Sur un format proche du freestyle, avec un refrain réduit au maximum, les trois cousins montrent l’étendue de leur talent en flow et en écriture sur les breaks de Sya Styles (Sopra s’éclatera d’ailleurs en impro dans la version enregistrée à son concert au Dôme). Soprano, « les virages du Vélodrome dans la gorge », roule les R plus que jamais et clôt un morceau qui sert de témoignage d’une époque.

 

On prend le mic pour ceux qu’ont pas la parole
A la vie, à la mort, quel est notre rôle? (On représente)
Toi qui porte les douleurs de l’époque
Quelle que soit ta couleur, peu importe (On représente)
Le poing levé mais jamais à genoux
Vu que personne ne fait pour nous (On représente)

Le dernier pilier de Soprano c’est bien son rôle d’artiste. Si au début de l’album il ne sait que faire de cette attention autour de sa personne, il comprend petit à petit qu’en faire.

Dans Tant que Dieu il parle de l’écriture, de son importance. Dans un couplet très largement tourné autour des discriminations raciales à l’orée de l’accession au pouvoir de Sarkozy, Soprano règle des comptes. Mino respecte son invitation et poursuit le couplet de Soprano en démontant point par point les discours qui entourent les habitants de banlieue et leurs arts. Tant que Dieu n’est pas un morceau sur Dieu mais bien un morceau sur la possibilité d’écrire (grâce à la Vie que Dieu nous accorde) et son importance. Le rap comme pouvoir et donc comme responsabilité.

Dans un morceau où il rappe côte-à-côte avec l’un de ses modèles, le Rat Luciano, Soprano reprend le fameux slogan de Nike « Juste fais le ». Chacun leur tour ils décrivent les obstacles si nombreux sur leur chemin et la force de volonté nécessaire pour les surmonter. Le refrain hurle de se trouver pour tracer sa voie dans ce monde – « quoique l’époque t’impose ». Le rap comme exhortation.

Et puis à la fin de l’album il peut enfin affirmer son amour au rap. Entouré de nombreux rappeurs qui répètent la phrase clé « passe-moi le mic que je représente », Soprano hurle une fois encore l’importance politique du rap. Ce qui était au début un murmure en fin de morceau est maintenant une affirmation que Soprano assène à s’essouffler : le rap pour représenter les siens.

 

« J’ai la peau couleur pétrole et ça les colons le savent
Je suis Comorien et je suis fier de l’être, porter ce sang est un honneur
Moi j’ai pas le droit à l’erreur, car les miens ont droit à l’or »

Vient le dernier temps, celui du titre éponyme de l’album. Centré autour d’une tentative de suicide, Soprano finit de se révéler. La thérapie de l’album lui permet d’enfin tout dire. Et le voilà livrant un très beau morceau somme et conclusif, dans ce format sans refrain sur piano, exercice classique mais magnifiquement réussi. « Jporte la solitude comme on porte un linceul ». Puisqu’il faut vivre, il faut essayer d’imaginer Soprano heureux, comme lui se force à l’être. Comme dans tout l’album, Soprano lie directement ses maux personnels et ceux de la société dans son ensemble avec un dernier appel, clair, à une révolution. La joie ne sera jamais une donnée mais il faut chercher, chaque jour, à la créer autour de soi.

Puisqu’il faut vivre est un excellent album. Il est daté, il est difficile de dire le contraire. On est résolument ancré dans les années 2000, ses pianos, ses refrains si particuliers et ses références – la haine de Nicolas Sarkozy en tête. C’était une période où les albums avaient leurs codes et leur organisation.

L’album de Sopra arrive cependant à se démarquer. Son sujet tout d’abord et la manière de l’amener le singularisent. La sincérité de la démarche de Soprano et sa façon de l’exprimer ont largement jouées dans son succès, jusqu’à aujourd’hui. On peut y voir une forme de naïveté mais la naïveté quand assumée n’est pas toujours un défaut. Soprano n’élude rien, il cherche simplement à être sincère. L’album est parfois dur tant ce qui y est exprimé pèse.

Soprano cherchait alors comment concilier son statut d’artiste et sa sensibilité profonde dans un monde qui va mal. Rendant publique sa thérapie, il trouve une voie. Il emmène son public avec lui, offre des clés pour le suivre sans jamais le forcer. Soprano se soigne en admettant que son rôle est de représenter les siens dans ses sons. Son équilibre personnel, il le trouve après 17 titres, dans l’évocation du plus bas où il a jamais été pour se rendre compte qu’il est parvenu à s’en sortir.

 

Puisqu’il faut vivre, autant l’écrire

Son écriture est fine, enchaînant les comparaisons hyper évocatrices et les dénonciations sans concession d’une époque dont on oublie l’importance dans le renforcement de la France libérale et raciste d’aujourd’hui.

L’album est parfaitement construit, malgré des moments de répétition peut-être. En enchainant les ambiances de manière à offrir du souffle après les traversées en apnée de sa psychée torturée, Sopra parvient à donner de l’impact à la fois à ses bangers/hits et à ses récits.

Parfois morbide, parfois d’une fierté débordante, Soprano donne tout ce qu’il est. Avant de devenir l’homme pop qu’on connait, Soprano a dû s’exorciser d’un mal profond, ancré dans les arrondissements du Nord de Marseille.

Puisqu’il faut vivre est le premier album d’un rappeur qui a réussi. Soprano est un artiste rare. Il est la fierté d’une ville. Il est un homme qui n’a jamais renié celui qu’il a été et celui qu’il est. Et, en 2007, il nous disait déjà que c’était la plus grande des réussites.

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