SCH : Marseille, capitale du haut standing

Après un album concept fascinant et maîtrisé, SCH revient avec un projet plus classique. Deux extraits efficaces (RAC, Ça ira) plus tard, l’album arrive. Et que dire, sinon que le rappeur d’Aubagne confirme avec Rooftop qu’il semble marcher sur l’eau.

« Je crois qu’il y a quelque chose dans mon ventre, un truc qui en veut à la terre entière »

C’est peu de dire que JVLIVS a été un album important de 2018. Dans l’ambition comme dans l’exécution, SCH (et Guilty) ont mis la barre très haute. Pas effrayé par le challenge, il revient un an plus tard avec une structure d’album classique à 17 titres (20 sur la version physique), sans lien narratif.

SCH a toujours su ouvrir ses albums et Cervelle ne trompe pas. Sur une note assez proche de VNTM, le marseillais crache ses rimes sur une prod’ classique de son univers concoctée par Tim. Hargneux, le S rappelle qui il est avec quelques punchs et beaucoup de panache.

Pourtant All Eyes on Me assombrit encore le ton. La prod, signée Persia Beats, reste minimaliste. On retrouve avec plaisir les guitares méditerranéennes, si présentes sur Julius. SCH livre un texte sombre avec peu de souffle. Le refrain, murmuré plus que chanté, enrobe parfaitement l’ensemble. Entrée en matière violente et concluante.

On arrive sur le premier feat de l’album avec une collaboration avec Ninho. Leur dernier effort commun avait marqué les esprits (Prêt à partir) et bien qu’inférieur, le morceau convainc. Piano et effets étouffés – excellents sur le refrain – laissent de la place aux deux rappeurs pour engager des couplets qui se mêlent bien et font le travail, sans laisser de lignes mémorables néanmoins.

« Il faut des larmes pour qu’on l’embellisse »

Avec Petit cœur vient la première chanson de l’album. Depuis l’album Anarchie, SCH a cherché une formule pour ce type de morceau. L’affinant toujours plus,  il convainc ici avec un combo hook – refrain autotuné réussi. Mais c’est surtout Tant pis qui permet de constater à quel point la forme est maîtrisée : voix parfaitement posée sur les temps, bonne accentuation, schéma de rimes croisées simple mais efficace. A l’accompagnement une prod’ de Ritmin délicate, entre la guitare et le piano et qui s’offre une ou deux envolées dans les moments de souffle. Et au cœur on trouve un beau texte du S sur l’éphémère de nos existences.

« J’suis posé sur le rooftop avec le ciel les oiseaux et ta daronne »

Retour au banger avec R.A.C. Phazz propose au S une prod’ qui peut rappeler celle de Humble (Kendrick Lamar) : une boucle courte soutenue par une basse hypertrophiée sur des mesures éloignées et un départ brutal. Le contexte est parfait pour un morceau egotrip entrecoupé de punchlines imagées…et drôles, il faut le reconnaître. La maîtrise est telle que SCH continue de se permettre des petits artifices, comme ce moment où le son passe en (faux) stéréo pour soutenir sa line. Après deux chansons, R.A.C met un coup de fouet à l’album.

Paye n’est pas le morceau le plus marquant de l’album mais reste tout à fait décent. Assez classique sur ses rimes et son refrain, SCH rattrape immédiatement l’auditeur avec Interlude.

Sur la prod trap de Geo on the track, SCH ne libère aucune mesure, trop occupé à poser line mémorable sur line mémorable. Son assez gargantuesque dans lequel on retrouve un peu de la folie d’A7, Interlude conclue une excellente première partie d’album.

« Ici-bas le temps passe vite, t’auras trente piges après ta clope »

Retour à la mélodie pour le featuring avec Rim’K. La boucle conçue par Ritmin soutient bien les envies de chanson des deux rappeurs. Ambiance mélancolique et peines de dealer sont au programme pour le natif d’Aubagne et le tonton du bled. Pour un featuring que SCH désirait assez ardemment, étant lui-même un très grand fan de Rim’K, le résultat convainc et donne naissance à un très bon morceau.

Nous voilà avec le second extrait promo, Ça ira, un des meilleurs morceaux de l’album. Tout, des couplets au refrain, est excellent. La prod’ de Guilty et Timo s’impose et soutient magnifiquement SCH, même lorsque sa voix est autotunée à l’extrême dans le refrain. Les détails de l’instru, comme ce son proche de l’harmonica ou encore le passage piano qui relève les hook – surtout le second – finissent de singulariser le morceau.

Les lines marquent et restent en tête.. Vrai moment fort de l’album, c’était un excellent choix de proposer ce morceau pour créer l’attente. « Le bleu d’tes yeux reflète ton âme, j’abrite un ange et le mal sous mon toit »

«Toute ma city sur le roi, on l’attache on prend son roro
Comme si on avait tous les droits»

Ciment s’inscrit dans la traînée de sang laissée par Cervelle, R.A.C et Interlude. Ritmin, décidément présent et efficace sur tout le projet, est à la prod. SCH profite des envolées de l’instru pour pousser son refrain et enchaîner avec des couplets cisaillés – une structure dans laquelle il excelle depuis Rêves de gosse. Sauf qu’aujourd’hui SCH a affiné son écriture et largement amélioré son élocution, ce qui renforce grandement son impact. Sans être innovant ou surprenant, le morceau est une démonstration réjouissante.

Retour aux invités avec l’arrivée de Heuss sur l’album avec Super Silver Haze. Sans aller sur le terrain eurodance du rappeur du 92, la prod’ se permet des petites folies, particulièrement sur le refrain dancefloor.

La connexion surprend mais ne transcende pas véritablement. SCH tente des ponts avec Heuss mais à aucun moment l’alchimie ne semble prendre comme avec Ninho ou même Rim’K, et la structure du morceau en atteste…

« J’serai sur le toit du monde quand viendra la tramontane / Ma bouteille et mes songes et je vais rentrer lamentable »

Tirer un trait reste dans la droite lignée des chansons du début de l’album. Ponko livre une bonne instru, même si on l’a connu plus inspiré comme lors du feat assez dantesque entre big H et big S.

Le texte reste bon – de toute manière les impairs de SCH sur ce point sont devenus rarissimes. On est dans la moyenne de l’album avec un morceau efficace mais qui, à la manière de la plage instrumentale qui le ferme, reste un peu timoré.

Vient alors la rencontre qui semble la plus intéressante sur le papier avec cette connexion méditerranéenne France/Algérie/Italie sur Every Day. Ponko trouve un rythme qui permet à chacun des artistes de s’intégrer. SCH sert de trait d’union entre un Soolking rythme-de-croisière et Capo Plaza, hyper efficace.

On savait déjà que le rappeur d’Aubagne connecte sans difficulté avec les rappeurs italiens, et Soolking ajoute une bonne plus-value au morceau, bien que sa voix reste sous-exploitée. Un featuring intéressant et qui donne envie d’en entendre plus – sur JVLIVS II ?

«J’suis venu seul dans cette vie, dis-moi combien tu m’aimes, ici tout l’monde a un prix»

Aux premières écoutes, Frime, avec Paye, est le morceau le moins mémorable du projet.

Au niveau de la prod’, le roster (Trent 700, heezy Lee, DSTprod et Unfazzed) augurait un son plus travaillé dans l’ensemble, même si la boucle centrale et certaines subtilités sur les plages instrumentales sont sympathiques. La mélodie reste en tête mais bien moins que d’autres du même album, et ce malgré de vrais bons couplets. Ce n’est pas une sortie de piste mais un petit moment faible, bien relevé par le featuring avec Gims.

Après plusieurs sons qui manquaient d’un brin de folie, c’est Guilty qui la ramène. Plutôt que de pousser Gims à poser à l’ancienne – comme sur Loup Garou – l’instru tubesque-mais-pas-trop lui permet de rester sur son terrain.

Un couplet un brin court mais qui pose parfaitement le rythme avant le hook de SCH qui définit le ton du morceau et permet à Gims de se faire plaisir sur le refrain. Le couplet du S reprend des éléments passées (dont cette énigmatique grand-mère à Bruce Wayne) et reste efficace. Si la connexion avec Heuss n’était pas claire, celle avec Gims fonctionne avec de bons aller-retour entre les deux artistes.

Le dernier son de la version streaming, Ah gars, commence comme une fin d’album. Ritmin revient à la prod’, accompagné cette fois de DSTprod et Unfazzed pour une instru détaillée, progressive et originale dans ses boucles. SCH prend plus de temps pour ses couplets et développe sur ses angoisses et son pessimisme sur les relations humaines. Entre les échos en fin de track et le thème, le morceau remplit son office et ferme bien l’album – du moins pour la version numérique.

Solide

Ce constat de classicisme parcourt l’album. Il ne faut pas se tromper : SCH propose un produit de grande qualité. A titre comparatif, Rooftop parait bien plus maîtrisé qu’Anarchie et Deo Favente. SCH est en parfaite maîtrise dans les différents domaines qu’il a toujours apprécié, de la chanson au banger. Que ce soit sur le plan des mélodies, du placement de rimes ou de son articulation, les progrès sont visibles, malgré le niveau déjà atteint sur le projet précédent. En ajoutant à cela de nombreux invités, plus ou moins heureux, on ressort (très) satisfait de l’album.

A la prod’ on retrouve une bonne partie du roster Katrina Squad et Guilty à la réal. Ainsi l’univers musical du S reste reconnaissable. On trouve quelques tentatives, en particulier du côté des percussions et des basses utilisées. Certains rythmes, comme sur Baden Baden ou Super Silver Haze laissent voir des horizons nouveaux. Efficace, la production reste constante du long de l’album même lorsque les producteurs ne sont pas de Katrina Squad et assure une vraie cohérence au projet.

Rooftop est un très bon projet pour patienter avant la suite de son ambitieux projet JVLIVS. Il a annoncé en interview vouloir se faire plaisir et occuper le terrain avant de replonger dans un travail de fond plus important, et de ce point de vue l’objectif est atteint.

Occuper le terrain

Serein et souriant, SCH semble hyper confiant et on le sent tout du long des 17 pistes. En interview comme dans la musique, le marseillais dénote une maturité et une sérénité qu’on voyait seulement poindre il y a un an. Plus (directement) personnel que JVLIVS, Rooftop permet aussi à Julien de parler de lui. Avec une plume affûtée il évoque ses doutes et se tourne sur sa vie, particulièrement l’enfance.

L’album laisse beaucoup à espérer. On aimerait par exemple voir SCH continuer à développer une connexion méditerranéenne de façon plus systématique. Le niveau est tel aujourd’hui qu’il peut, à l’instar de PNL, s’ouvrir à tout horizon musical et on fait confiance au crew de Katrina Squad pour entraîner le rappeur sur des mélodies et des structures toujours différentes.

En bref, moins innovant que conquérant SCH a su marquer le coup et occuper le terrain. Aucun doute que le rappeur d’Aubagne s’affirme toujours plus comme une tête d’affiche du rap français, irremplaçable et remarquable. A l’orée d’une nouvelle décennie tous les voyants sont au vert pour l’homme le plus stylé du rap français.

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