Le spleen, déclencheur de style : de Baudelaire à Jazzy Bazz

L’influence de Baudelaire sur le rap français n’est plus à démontrer – vous pouvez lire ici une synthèse sur Les Fleurs du mal 2.0 pour vous rafraîchir la mémoire. Dans les références des rappeurs à Baudelaire, la notion qui revient le plus souvent est le spleen.

Ce mot anglais dérive du mot grec qui désigne la rate : cet organe était considéré comme le siège de la mélancolie dans la médecine antique. Par extension, le spleen est synonyme de mélancolie, un sentiment de tristesse, d’ennui et de dégoût, sans véritable cause.

Le spleen est au cœur de la poésie baudelairienne, au point que le recueil Les Fleurs du mal comporte une série de quatre poèmes nommés « Spleen » (on les différenciera en les numérotant de I à IV), tandis qu’un autre recueil de Baudelaire a pour titre Le Spleen de Paris (ou Petits Poèmes en prose, selon les éditions).

On retrouve encore très récemment le spleen dans des projets de jeunes rappeurs : « Spleen » de Dinos sur son album Imany, ou encore « Cityzen Spleen » de Tengo John et Prince Waly. Mais cette fois, nous remontons en 2012, pour nous intéresser au chef-d’œuvre de Jazzy Bazz, « 64 mesures de spleen ».

Le spleen de Jazzy Bazz a-t-il encore quelque chose à voir avec le spleen de Baudelaire ?

 

Le tableau d’une jeunesse parisienne

Lorsque Baudelaire publie le premier poème de la série des « Spleen », en 1851, il a 30 ans et il écrit que son ambition est de « retracer l’histoire des agitations spirituelles de la jeunesse moderne ». En 2012, Jazzy Bazz dans son morceau apparaît également comme le porte-parole d’une certaine jeunesse, notamment lorsqu’il déclare : « C’est ça la vie des jeunes ». Il alterne d’ailleurs entre le « je » et le « nous », parlant aussi bien de son expérience personnelle que de celle de son groupe de potes. Là où les poèmes mélancoliques de Baudelaire mettent en scène un poète solitaire, Jazzy Bazz insiste sur le groupe : « on traîne en bande », « y a que l’amitié qui me rend heureux ».

La jeunesse en question s’inscrit dans la ville de Paris. La capitale a beaucoup inspiré Baudelaire, comme en témoigne la section « Tableaux parisiens » dans Les Fleurs du mal, et elle est explicitement associée au spleen dans le titre du recueil Le Spleen de Paris. Elle n’est pas citée directement dans la série des « Spleen », mais « Spleen I » met en scène le poète « irrité contre la ville entière » (on devine de laquelle il s’agit). Il en évoque les « faubourgs », la brume et le froid. Mais dans l’ensemble, cette série de poèmes se situe plus dans l’imaginaire, ce qui explique que la présence de la ville soit atténuée. Pour Jazzy Bazz aussi, Paris est une source d’inspiration. C’est elle qui est désignée dans le titre du premier album du rappeur en 2016 : P-Town, la ville dont le nom commence par un P, prononcé « pi » en langue anglaise. Cette prononciation a son importance, puisque c’est elle qui permet de comprendre le titre de l’EP dont est issu le morceau qui nous intéresse ici : Sur la route du 3.14, puisque 3,14 est le nombre Pi (Π) ; c’est pour Jazzy Bazz une autre manière de désigner Paris. La ville revient souvent dans ses textes, notamment dans le morceau-hommage « Fluctuat nec mergitur ». Dans « 64 mesures de spleen », il exprime un rapport paradoxal à la capitale, compliquée et attirante à la fois : « La ville est tellement grande, j’m’y perds, mais j’aime sa putain d’atmosphère ambiante ».

Plus que Paris, c’est le quartier qui est au cœur du texte de Jazzy Bazz : « J’ai grandi dans Paris 19ème ». Il insiste sur l’extérieur, sur la rue :

  • À peine débarbouillé, j’pars vadrouiller dehors
  • C’est la vie d’la ure

La rue et le quartier sont associés à une atmosphère nocturne, ce qui est bien rendu dans le clip. D’emblée, Jazzy Bazz plante le décor : « Comme tous les soirs ». Cette association de Paris à la nuit se retrouve particulièrement dans « 3h33 », et notons que son nouvel album s’appelle tout simplement Nuit. La nuit est un moment propice à l’introspection, mais aussi à la mélancolie. Elle apparaît aussi dans les poèmes de Baudelaire, qui évoque les « rayons du soleil qui se couche » dans « Spleen II ». Et quand il parle du jour, il utilise un oxymore pour renverser la situation, puisqu’il s’agit d’un « jour noir plus triste que les nuits » (« Spleen IV »).

On voit donc que Jazzy Bazz lie la ville et le spleen, deux thèmes baudelairiens, mais que le poète ne traitait pas nécessairement ensemble ; dans le morceau de Jazzy Bazz, ils semblent presque indissociables.

La jeunesse évoquée semble pourtant déjà vieille. Dans « Spleen III », Baudelaire se compare à un roi, qu’il ne qualifie qu’avec des paradoxes, et notamment celui-ci : « jeune et pourtant très vieux ». « Spleen II » s’ouvre par le célèbre vers :

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans

Chez Jazzy Bazz aussi, on a l’impression que les jeunes ont grandi trop vite :

C’est ça la vie des jeunes, on a acquis des guns
Avant même d’habiter seuls, mec à mon avis c’est cheum

Comme le montre ce constat, c’est sous le signe de la mélancolie et du spleen que se place l’évocation de la jeunesse.

Spleen et idéal

« Spleen et idéal » est le titre d’une des sections du recueil Les Fleurs du mal. C’est une formule antithétique : le spleen et l’idéal sont opposés a priori. Les poèmes de cette section alternent entre rêverie agréable et mélancolie en revenant au monde réel. C’est une tension qu’on peut retrouver dans le texte de Jazzy Bazz.

Jazzy Bazz insiste avant tout sur le temps qui passe : « la vie c’est passager », et plus particulièrement sur la suite logique, la mort :

  • On va tous mourir seul
  • J’pense à mes potes dont les parents meurent
  • On est en bad à force de perdre des proches
  • La vie : un bouquet de fleurs qui se fane trop vite

Dans cette dernière citation, il déplore le caractère éphémère de la vie, en faisant un parallèle avec les fleurs, dans la lignée du carpe diem (« cueille le jour ») d’Horace, invitant à profiter de l’instant présent. L’image florale peut aussi faire écho au titre du recueil de Baudelaire : Les Fleurs du mal. Chez le poète aussi, la mort est très présente. Évoquant ses souvenirs dans « Spleen II », il compare son cerveau à « un immense caveau / Qui contient plus de morts que la fosse commune », avant de s’identifier directement à un « cimetière abhorré de la lune ». « Spleen I » et « Spleen IV », le premier et le dernier poème de la série, mettent en scène des apparitions fantomatiques : la mort passe alors du côté fantastique et effrayant, tandis que Jazzy Bazz évoque plutôt le deuil et la douleur de la perte.

Métaphoriquement, c’est aussi l’amour qui est mort. Baudelaire parle d’ « amours défunts », et Jazzy Bazz assène catégoriquement : « l’amour est mort dans un film de cul ». Ce constat est à mettre en lien avec un côté blasé et insensible, qui s’explique par la routine ennuyeuse. L’ennui est un thème central chez Baudelaire ; il le personnifie dans le poème qui ouvre le recueil :

Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni de grands gestes, ni de grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris,
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !

L’ennui est présent dans 3 des 4 « Spleen », c’est dire son importance ; il prend même « les proportions de l’immortalité » dans « Spleen II ». Jazzy Bazz évoque plus une routine qu’un ennui existentiel. Il exprime des actions répétitives : « comme tous les soirs », « comme d’hab j’en pleure », et surtout :

J’fais tous les jours la même chose, même le jour de mon anniversaire

Dans cette formule, il fait une surenchère : « même le jour de mon anniversaire », c’est-à-dire qu’aucun jour ne se distingue, il vit une suite infinie de journées identiques (et ce n’est pas un hasard si le mot « même » se répète au sein de la phrase). Cette routine est perçue comme inévitable. Jazzy Bazz exprime une sorte de fatalité, il semble impossible d’en sortir, comme l’indiquent le futur et l’adverbe « toujours » dans « Nos vies seront toujours les mêmes ».

Baudelaire exprime une mélancolie intense, notamment à travers des évocations angoissantes dans « Spleen IV », poème particulièrement pesant : la noirceur des émotions s’exprime à travers des images d’animaux inquiétants, de spectres et de lieux glauques. Jazzy Bazz évoque ses émotions de manière plus directe, notamment en ce qui concerne la tristesse. On peut ainsi relever :

  • J’suis rempli de peines
  • Comme d’hab j’en pleure
  • Ça m’en a shooté le cœur
  • La réalité est triste à en chialer

La liste complète serait longue. On voit donc que Jazzy Bazz est explicite : la tristesse est exprimée clairement, sans détours.

Parmi les causes de cette tristesse, sont évoqués pèle-mêle : les deuils (famille, amis), les déceptions amoureuses, les violences (« j’ai vu des drames horribles », « flaques de sang »)… En en même temps, Jazzy Bazz relativise : « J’pense à l’époque où nos mères fuyaient les dictatures, merde on est immatures », comme si lui et les siens se noyaient dans un verre d’eau en comparaison. On retrouve finalement bien la caractéristique du spleen : les causes de la mélancolie sont floues ou peuvent paraître négligeables, mais cela n’empêche pas l’intensité du sentiment de mal-être.

Comme chez Baudelaire, le spleen est mis en tension avec un idéal. Jazzy Bazz affirme : « J’veux un style de vie d’enculé ». Mais il insiste beaucoup plus sur le spleen, comme le titre l’indique. Hormis le style de vie, l’idéal que le rappeur se fixe comme objectif, c’est de créer et vendre : pour cela, il faut commencer par trouver l’inspiration.

Le spleen, déclencheur de style

En chantant son texte, Jazzy Bazz ne manque pas de faire plusieurs références à son activité d’écriture, dont on retrouve le champ lexical : « j’écris », « je gratte », « feuilles », « cahier ». À deux reprises, il mentionne des « rimes », orientant son écriture vers la poésie.

Avec le spleen ambiant dans le texte, il serait tentant de rapprocher Jazzy Bazz de la figure du poète maudit (dont Baudelaire est l’un des représentants, avec le procès des Fleurs du mal et ses difficultés financières). Dans cette tradition, héritée notamment du mouvement Romantique au XIXème siècle, on considère que le bonheur n’inspire pas l’artiste : on est créatif quand on est malheureux. Il y aurait donc un aspect positif du spleen : il peut devenir inspirant et stimuler la productivité artistique.

Quand Jazzy Bazz associe son quartier à son inspiration, il dit : « J’ai grandi dans Paris 19ème, j’écris de tristes thèmes ». Il ne fait pas de lien explicite entre les deux parties de la phrase, mais la parataxe (l’absence de mot de liaison) laisse quand même penser qu’il y a un lien logique : sans le 19ème, peut-être qu’il n’écrirait pas de « tristes thèmes ».

Conformément au cliché du poète maudit, il évoque surtout une mauvaise hygiène de vie :

  • Ma vie c’est sexe drogue et rock’n’roll
  • Faut qu’j’arrête de smoke, j’ai pas envie de partir en fumée

On peut d’ailleurs observer dans cette dernière citation un double-sens entre la fumée au sens concret (puisqu’il parle de smoke) et l’expression toute faite « partir en fumée », qui n’est pas un jeu de mots gratuit : c’est justement à force de fumer qu’il risque de se consumer et de disparaître.

Mais il dit aussi : « Depuis que j’suis malade, j’gratte comme un savant fou ». Ici, la maladie (très présente dans « Spleen I » et « Spleen III ») est paradoxalement renversée en quelque chose de positif, puisqu’elle déclenche une activité d’écriture intense, comme le souligne la comparaison hyperbolique « comme un savant fou ». Il est dans une sorte d’impasse, car il prend une résolution : « Il faut qu’j’me normalise, qu’j’arrête de roupiller, de tout oublier et de bousiller mon organisme », mais en même temps, il semble qu’une vie totalement saine et bien organisée n’apporterait plus la même inspiration.

Dans la lignée de ce paradoxe, il insiste sur le fait que c’est son spleen qui l’inspire. Il le déclare dès l’ouverture du morceau : « Comme tous les soirs j’ai le spleen, envoyer le style je peux le faire car j’suis assoiffé de rimes », et le réaffirme à la fin, dans une sorte de boucle. Mais dans la clôture du morceau, il est beaucoup plus insistant : il confirme et renforce à la fois, en répétant « C’est quand j’ai du spleen que j’peux déclencher du style ». La structure de la phrase, qui s’articule autour de « C’est quand […] que je peux […] », montre que les moments de spleen sont les meilleurs moments pour créer, car elle sous-entend que hors de ces moments-là, il ne déclenche pas autant de style. L’écho sonore entre spleen et style renforce auditivement le lien entre les deux. Au sujet de la réalité « triste à en chialer », Jazzy Bazz dit « au lieu de chagriner, j’l’ai mise dans mon cahier de rimes ». Ici, il n’est pas seulement question d’inspiration : il présente une alternative (« au lieu de »). D’une part, on a l’impression que l’écriture agit comme une consolation, en détournant le spleen vers autre chose que des lamentations. D’autre part, la réalité désagréable et décevante est transformée en quelque chose de beau par l’art, idée qu’exprimait Baudelaire dans son projet d’épilogue du recueil : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».

Pour montrer à quel point le spleen l’inspire, Jazzy Bazz met en avant sa productivité : « Mon sol est jonché de feuilles comme si c’était l’automne ». La comparaison est permise par la syllepse (emploi d’un mot dans deux sens différents à la fois) sur feuilles : les feuilles tombées par terre à l’automne, et les feuilles noircies de textes. Notons au passage que l’automne est la saison du spleen par excellence (l’un des poèmes les plus célèbres de la section « Spleen et idéal » s’appelle d’ailleurs « Chant d’automne »), marquée par la nostalgie de l’été qui s’achève et par la mélancolie à l’approche de l’hiver. La comparaison de Jazzy Bazz est également hyperbolique : il remplit tellement de feuilles que le sol en est jonché, c’est-à-dire entièrement recouvert. On peut interpréter ces feuilles au sol de deux façons : ou bien cela signifie qu’il jette ses brouillons au fur et à mesure, insatisfait, dans un souci de perfectionnement ; ou bien, et c’est l’hypothèse la plus probable dans le contexte, cela traduit sa frénésie d’écriture (« j’gratte comme un savant fou »), il n’a même pas le temps de ranger ses feuilles au fur et à mesure. Bien loin de l’angoisse de la page blanche, il évoque la quantité, mais aussi la qualité de ses textes : « J’gratte et je développe des pensées multiples », il y a donc richesse, variété et approfondissement dans sa production.

Il nous faut enfin nuancer l’image du poète maudit, en ce qui concerne Jazzy Bazz. Contrairement au cliché de l’artiste incompris de son vivant, condamné à vivre dans des conditions déplorables sans avoir la reconnaissance du public, le rappeur, lui, est sûr de son succès. Dès le début du morceau, il affirme « Ma vie c’est rocker le beat, composer le hit » : il ne parle pas de composer un morceau, mais de composer un hit, autrement dit un succès retentissant. Le texte se rapproche parfois de l’ego-trip : « les enflures gazent dès qu’je lance une phase », « dès que j’suis élancé tu flippes ». La locution dès que exprime un rapport d’immédiateté : il suffit qu’il commence à rapper pour provoquer des réactions fortes chez ceux qui l’écoutent. Dans la dernière partie du morceau, il répète : « Si j’sors un album, tu vas dépenser du fric ». Il exprime ici un enchaînement logique, à propos duquel il n’a aucun doute, comme le marquent la structure de la phrase et l’emploi du futur ; de plus, le tu peut désigner n’importe qui. Il est donc sûr de vendre son art et d’avoir du succès.

Conclusion

Jazzy Bazz reprend donc plusieurs codes du spleen de Baudelaire, notion qui l’inspire (aujourd’hui encore, dans « Leticia », on peut entendre « j’ai vu grandir ton spleen »). Mais il se réapproprie le spleen, en s’en servant pour parler de sa propre vie et de son époque, et en insistant sur son aspect positif de déclencheur de style.

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MC Solal
J'analyse autant les textes d'Albert Cohen que ceux de Jazzy Bazz et je refais passer l'oral du bac français en interview.

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