Devenir ce qu’on est, avec Nietzsche et Luidji

À l’écoute de Tristesse Business, le très réussi album de Luidji (disponible depuis le 26 avril), notre attention s’est portée sur une formule à la fois claire et énigmatique, dans le morceau Néons rouges / Belles chansons :

Il est en train de devenir celui qu’il a rêvé d’être

Phrase encore plus marquante quand on écoute Tristesse Business en entier, tant elle semble synthétiser la construction de l’album. Or, cette formule n’est pas sans rappeler la célèbre injonction de Nietzsche :

Deviens ce que tu es

Et s’il y avait des résonances entre l’album de Luidji et la pensée de Nietzsche ?

Photo Roxane Peyronnenc

Devenir quoi, au juste ?

En réalité, mieux vaut le préciser tout de suite : la célèbre formule de Nietzsche ne vient pas tout à fait de lui. Elle dérive d’une phrase du poète grec Pindare, au Ve siècle avant J.-C. :

Deviens qui tu es, quand tu l’auras appris

Si la phrase de Nietzsche connaît une telle postérité, n’oublions pas que derrière son apparence limpide se cache un paradoxe : il s’agirait de devenir ce qu’on est déjà. Qu’est-ce que cela signifie ?

On peut l’interpréter comme l’idée que nous sommes une sorte de brouillon de nous-même, et que nous pouvons en devenir une version meilleure, plus complète. C’est, finalement, une invitation à expérimenter, d’autant plus que la phrase se conjugue sur le mode de l’impératif : il ne tient qu’à nous de devenir ce qu’on est, il faut qu’on en prenne la décision et qu’on agisse dans ce sens.

C’est ainsi que Nietzsche affirme :

La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non une fin

Autrement dit, l’homme n’est pas fini : il est transition vers autre chose. Mais attention, Nietzsche n’est ni un prof de yoga, ni un coach en développement personnel : cette formule s’inscrit dans sa réflexion sur le surhomme, notion complexe développée dans Ainsi parlait Zarathoustra.

Chez Luidji, la formule est moins énigmatique :

il ne s’agit pas de devenir ce qu’on est déjà, mais ce qu’on a rêvé d’être. On suit donc un passage du rêve à la réalité, un mouvement de réalisation, de concrétisation de la meilleure version de soi-même. Cette transformation est exprimée à travers ses choix d’écriture :

  • Il est où le garçon ?
  • Il est en train de devenir celui qu’il a rêvé d’être

En effet, il parle de lui avec le pronom de la 3e personne et la périphrase « le garçon », comme s’il se regardait de l’extérieur. Cette dissociation je / il matérialise le fait qu’il n’est plus cette personne. C’est un peu comme s’il s’enterrait lui-même : « il va pas revenir ».

Cette évolution s’accompagne de la question de l’inspiration. En effet, dans cette deuxième partie du morceau, les belles chansons semblent avoir disparu :

  • Il ne trouve plus son bonheur dans le son
  • Il n’écrivait plus de couplets
  • Ne pouvait plus s’écouter

Mais ce syndrome de la page blanche concerne justement la version de lui-même qu’il est en train de dépasser, celle qu’il relègue dans le passé. Celui qui n’arrivait plus à écrire ne va pas revenir, et, désormais devenu celui qu’il rêvait d’être, il sort cet album.

Mais comment s’effectue ce processus dans l’album de Luidji ?

Tout ce qui ne tue pas rend plus fort ?

Luidji a fait le choix de dévoiler assez largement les histoires personnelles qui se cachent derrière l’album. Cela permet de constater qu’une période difficile, avec des événements douloureux, a engendré sa production artistique. Le titre, Tristesse Business, s’en trouve éclairé. Luidji s’en explique d’ailleurs dans l’émission La Sauce (voir ici) :

L’album aurait pu aussi s’appeler Résilience. La résilience, c’est tirer profit des malheurs qui nous arrivent, pour en faire des forces, pour nous aider à avancer.

Est-ce à dire que « ce qui ne tue pas rend plus fort », pour reprendre la citation célèbre de Nietzsche dans Crépuscule des idoles ? Il est d’autant plus permis de le penser, que le premier véritable morceau de l’album (après l’intro), Agoué, s’ouvre à la manière d’un chant du phœnix, qui renaît de ses cendres :

le négro a survécu donc roule un pers’

L’éternel retour

Pour se réconforter, on peut faire le lien avec un autre principe nietzschéen, célèbre mais pas toujours bien compris : l’éternel retour. Nietzsche le développe dans plusieurs livres, mais l’un des passages les plus célèbres se trouve dans Le Gai Savoir, au paragraphe 341 :

Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! »

Dans cette hypothèse de l’éternel retour, il ne s’agirait pas de revivre sa vie pour en corriger les erreurs et l’améliorer, mais de revivre la même vie à l’identique. Dans la suite du paragraphe, Nietzsche imagine deux réactions possibles à ce discours :

  • On peut ressentir un poids énorme, tant cela donne de l’importance à chacune de nos actions, et se retrouver paralysé, ne plus savoir comment agir, si tout doit se répéter éternellement.
  • Mais on peut aussi l’accueillir comme une délivrance, qui pousse à vivre plus intensément, et à accepter même les souffrances, avec optimisme.

C’est sans doute cette 2e option que choisirait Luidji, si on se réfère à ce magnifique passage dans Agoué :

J’ai passé tellement de temps derrière ces barreaux invisibles,
y a tellement de choses à voir et tellement de choses à vivre,
donc je remercie le ciel d’ouvrir les yeux, d’avoir aimé une fois dans ma vie,
car si j’ai tant souffert c’est que c’était sincère

L’éternel recommencement du cycle lassant « discuter, baiser, rire, dormir » énuméré dans Néons rouges / Belles chansons, est refusé, mais pas l’éternel retour : les événements de la vie sont acceptés dans leur ensemble.

En tout cas, on vous invite à mettre cet album en éternel repeat.

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