Makala/Varnish : Pop’Art

La créativité est un je-ne-sais-quoi qui habille la routine pour faire renaitre l’amour. Le rap n’est pas dans sa période la plus créative. Certaines têtes d’affiches parviennent encore à faire vibrer et intéresser l’oreille, mais le constat global reste celui d’une expansion et d’un appauvrissement esthétique. Pourtant en creusant, on trouve quelques joyaux.

Les frères la Piscine font partie de ces joyaux. Makala et Varnish, aka Pink Flamingo, genevois, fondateurs du SuperWak Clique avec Slimka et Di-Meh. Actifs depuis le début de la décennie les deux compères se sont particulièrement fait remarquer cette année avec la sortie de leurs projets : Le regard qui tue, de Varnish la Piscine puis Radio Suicide, premier album de Makala.

Si le premier est un « film auditif » plutôt d’inspiration jazz, le second est un patchwork de rythmes et de flows.. Les références pleuvent et parfois, pendant un court moment, on pourrait être tenté de voir ces projets comme des exercices formalistes un peu vains. Ce serait une grave erreur. Makala et Varnish sont des créateurs, des gars obsédés par la texture et la couleur, qui cherchent à transcender leurs influences.

 

Godard, Giallo et Funk

Le regard Qui Tue (LRQT) de Varnish est un album narratif. Trois ans après Escape (2016), LRQT semble être le résultat d’une maturation nécessaire. Si le précédent projet était une note d’intention intéressante, son premier album le surpasse en tout point sans changer ses fondations.

On se retrouve à Monaco en 1966. Dans une ambiance de nuit d’été tout un petit monde se trouve embarqué dans une histoire de meurtre. La particularité de l’assassin ? Elle pétrifie ses victimes à l’aide de son regard de gorgone. En 9 pistes, Varnish déroule ainsi son récit.

Dès l’entrée en matière on trouve l’ambiance funk/jazz chère à Varnish. Biberonné au son de Pharell et Tyler, Pink Flamingo laisse de belles plages aux synthés et à une basse hyper dynamique. Autre piste d’influence que l’artiste laisse perler dans une discussion : Cortex. Une fois oublié le triste sire des Pyramides, on trouve un groupe de jazz français qui a inspiré jusqu’à Dr Dre. Leur album Troupeau Bleu (1975) semble hanter LRQT. Cette ambiance nouvelle vague, jusque dans la manière de jouer les interludes, donne une fraicheur folle au projet qui s’écoute sans aucun ennui.

 

« Un casting cinq étoiles » (Les cahiers du cinérap)

 

Mais il faut aussi évoquer la performance de Bonnie Banane. Chargée du rôle de la tueuse, Gabrielle Solstice, son travail vocal sublime l’ambiance posée par Varnish. Jouant dans les aigus, elle assure le ton du projet et le ramène toujours à ses fondations. Les autres featurings, Rico TK et Makala, assurent leurs rôles en amenant leur touche rap.

Chaque morceau arrive à développer une identité propre sans perdre de vue le projet. Ainsi Makala peut kicker sur deux minutes dans Bad Boy pour exprimer toute sa méchanceté.

Rico TK peut apporter son flow lay back sur trois pistes, en plus de ses très bonnes prestations en voix-off.

Le morceau Daft Punk, qui alterne chanson et jeu, constitue un moment de grâce, sublimé par le travail de mixage. La partie interagit avec le tout, chaque bizarrerie trouve sa place et devient plus appréciable à chaque écoute.

LRQT c’est ce projet qui intrigue mais permet de s’aérer l’esprit entre deux albums de trap qu’on aime. Varnish a une patte dorée et suit avec brio la voie qu’il s’est tracé.

 

Sans E mais avec brio

La campagne promo de Radio Suicide avait tout pour étonner. Après des projets relativement confidentiels et appréciés par les chineurs de son, Makala revient au charbon. Le temps de deux vidéos Youtube – qu’il faut impérativement voir – il monte un concept de radio. Radio Suicide c’est un mélange d’absurde, un sketch à la Monthy Python version rap.

Quelques sons promo mettent l’eau à la bouche. Big Boy Mak est un banger au clip blaxploitation. Goatier est une mélodie étonnante. Il est bien difficile de voir quel piment assaisonnera le plat que nous prévoient les deux genevois.

Et puis on lance le projet.

Xtrm Britney Spears sur fond de Toxic.

Radio Suicide c’est le mélange de deux esprits follement méticuleux. Makala déborde d’assurance dans un exercice de démonstration de flow. Il faut dire que Varnish ne lui facilite pas la tâche.

A la première écoute on reste d’abord circonspect alors que les ambiances s’enchainent. Un seul son peut changer jusque trois fois de rythme et de sonorité. Tout semble pensé pour faire perdre ses repères à l’auditeurice. Et puis l’oreille s’éveille.

 

« M’envoyez pas d’prod, j’bosse avec le meilleur »

On découvre alors une maestria. Celle des instrus d’abord avec un exercice qui est à mi-chemin entre le sampling et la création pure. Plus éclectique et pop que sur LRQT, Varnish creuse dans un répertoire divers allant du jazz, de la soul, de la musique de porno jusqu’à de la bossa nova, qu’il harmonise à grand coup de synthé et de basses.

On sent sa volonté d’imiter les codes d’un album rap mainstream actuel. Bankable pourrait être un banger classique, c’était sans compter sur ses ruptures de rythmes et ses inserts instrumentaux. Brigitte Barbade est une mélodie sympathique qui vrille dans son dernier tiers et laisse l’auditeur en chute libre.

On s’amusera alors à chercher à décortiquer les influences qui constituent les strates de chaque morceau comme un roc qui apparait uniforme mais révèle ses milles couleurs au microscope.

 

« Makala c’est un créateur, comme celui qui nous protège »

Mais Makala est le seul héros de son histoire. Le flow est une science, Makala est son Jekyll. Il développe à chaque mesure un sens du rythme hyper personnel et se plait à prendre de court les attentes.

Les rimes ? Aucun besoin quand on est sexy, nous dit-il. Ou sur Goatier où le rappeur se lance dans une mélodie sous autotune sauf que…il n’utilise pas d’autotune et préfère jouer des aspérités de sa voix, poussant encore plus la distorsion sur le second couplet.

Qu’il chante la haine ou l’amour, Makala n’hésite pas. Chaque changement rythmique il le dompte. Champion de rodéo, il semble juste s’amuser pendant plus d’une heure à montrer qu’il est un maître de son art. De la même manière que Varnish se joue des codes, Makala s’éclate.

Du mumble rap au banger en passant par la ballade, il passe d’un style à l’autre parfois en l’espace de quelques mesures.

Sa plume est d’abord stylistique. Chez Makala le texte est aliéné au flow. Alors il ne faut pas se tromper : Makala écrit bien, chacune de ses punchline fait mouche. Mais ses textes n’ont pas vocation à être lus sur Genius. Les poissons vivent dans l’eau, les mesures de Makala dans les instrus de Varnish.

 

« A chaque morceau on ouvre l’enclos »

On se trouve alors avec un canevas résolument pop. Les invités ne sont pas en reste et on retient l’incroyable performance punk de Slimka sur le refrain de King Pistol ou le charisme de Ike Ortiz sur son couplet dans Hit machine.

Kaléidoscope de son temps, Makala cherche le point suprême de son art. On pourrait le comparer à Alpha Wann dans cette recherche stylistique absolue. Mais là où l’ancien membre de 1995 veut trouver la multi-syllabique parfaite, Makala cherche juste le son parfait : celui qui les domine tous et qui dans un album saura les lier.

 

 « Tu peux pas dire que tu me connais, personne ne connait l’avenir »

Rien ne se créé, rien ne se perd, tout se transforme. L’album qui paraissait au début si déroutant apparait finalement presque trop travaillé tant tout est parfaitement à sa place. L’arrogance absolue de Makala devient une sucrerie dont on se passe difficilement.

Radio suicide, c’est la radio dont on rêverait. On passe d’une track à une autre sans ennui, sans cesser de hocher la tête. C’est le Skyrock d’un univers parallèle où le rap a gagné en bouffant la pop plutôt qu’en la singeant.

 

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