“Mode difficile” de Jewel Usain : Un point de sauvegarde attendu 

Trois ans après son dernier projet “Prequel 99”, Jewel Usain a dévoilé une dizaine de titres ce vendredi. Souvent passé inaperçu aux yeux de certains, ce projet semble être l’occasion parfaite pour rencontrer l’univers du rappeur originaire d’Argenteuil. 

@Kalougram

Le Rap De Jewel Usain : C'est Conter Des Histoires Vraies | "Mode Difficile" (Interview) | Sounds So BeautifulPlus qu’un aperçu, la cover donne le ton du projet. Si le “Mode difficile” annonce les épreuves se confrontant à lui, elle permet également d’introduire le personnage féminin qui sera un élément récurrent du projet, notamment dans l’évolution de Jewel. La jungle présentée ne semble pas menaçante, la police utilisée pour le titre nous rapproche davantage d’un jeu d’arcade. Cet élément nous donne deux indices. Le premier concerne l’imagerie avec lequel la génération du rappeur a grandi concernant les jeux vidéo notamment. Le second correspond au ton recherché de Jewel. Si celui-ci est amené à parler de cette quête aux allures de travaux d’Hercule, il le fera sous un angle décalé, jamais bien loin de la question du double. Nous pouvons imaginer Jewel utilisant son propre personnage au travers des différentes épreuves. 

 

Ainsi, ce regard lucide et acerbe de l’introduction serait celui d’un trentenaire mettant son jeu en pause pour se regarder dans le miroir et se dire : “T’es qu’une merde”. Sur une production marquée par un clavier très synthétique, le rappeur arrive de manière nonchalante à coups d’onomatopées.

L’idée est d'attirer notre regard sur les paroles. Il décrit un mode de vie lancinant, peu animé par des principes mais capable de les remarquer chez les autres. Jewel ne digère pas ce mépris banalisé. S’il semble comprendre un problème, il sait qu’il en fera partie s’il n’apporte pas de solutions : 

“Tout l’monde t’a dit de faire des choix de carrière 

Mais personne t’a dit qu’il fallait pas se gourrer” 

Au-delà de son histoire personnelle, cette entrée en matière peut toucher tout le monde par le thème universel qu’est le quotidien, toujours abordé sous un angle industriel. S’en suit le morceau éponyme du projet, “Mode Difficile”. Si le constat initial était universel, Jewel Usain commence à distiller des éléments personnels l’ayant amené à ce discours : 

“J’entends souvent dire que la vie est courte, 

Mais la vie est longue quand on fait pas ce qu’on veut […] 

Parce que je sais qu’un jour j’en aurais marre que ce soit les autres qui décident” 

Bien qu’il soit frustré, il n’est pas plus heureux d’apprendre son licenciement par téléphone dans la foulée sans raisons apparentes. Quand l'absurde frôle le cartoon. Le jeu continue, mais avec un handicap, ici marqué par un changement d’instrumental : 

“Personne nourrit sa mif avec des doutes”  

D’un constat naissent des solutions. Il lui semble logique d’engranger de l’expérience si l’on veut passer au niveau supérieur, surtout si l’on vise “Le double”. C'est d’ailleurs cette raison qui le motive à se lever chaque matin. Le gimmick utilisé, qui n’est autre que le titre du morceau, a des allures de première victoire, une satisfaction d’atteindre le premier point de sauvegarde. C’est pourquoi l’idée de sacrifice arrive dans le morceau “Mavado”. Pourtant, ce sacrifice lui procède une nouvelle sensation, celle du malaise en arrivant dans une nouvelle meute : 

“C’est que des chiens, frère 

Ils sont bons qu’à s’auto-lécher” 

Présent depuis une dizaine d’années sur la scène francophone, le rappeur sait que plus l’on avance dans le jeu, plus les niveaux sont longs à passer. Le projet ouvre un nouvel arc avec “Nzt48”, introduisant le personnage féminin de la pochette. Le sacrifice que demande ce niveau de vie est maintenant abordé sous l’angle de la rencontre. 

©M.Manoir

Il est intéressant de voir le doute que le morceau contient, notamment sur la déshumanisation que ce schéma de vie peut entraîner, alors confronté à l’émotion la plus universelle. En duo avec Usky, “T’avais des rêves” est la seule collaboration du projet. Bien qu’ils aient des univers différents, les deux artistes se retrouvent sur un storytelling déclinant le passif de l’héroïne de la cover. Celle-ci semble confrontée au même choix que son conjoint durant l’introduction : 

“Ton dealer viendra plus tard te prêter main forte 

Quand il faudra te vendre du rêve pour tout oublier” 

Etant proche de cette personne, l’identification du rappeur est directe, ce morceau apparaît comme une description d’un autre devant le miroir. Est-ce qu’il s’agit du même miroir que pour "T’es qu’une merde” ? Certainement, mais est-ce que les mots ont le même impact après plusieurs points de sauvegarde ? Pas sûr quand on adopte la “mentalité Sun Ken Rock, Kitano Ken”Toujours à son aise pour les exercices de découpage, le point de vue acerbe n’est pas oublié : 

“On te dira que "pour recevoir faut commencer par donner"

Mais c'est bizarre personne ne m'a jamais donné d'combinaisons” 

Ce morceau pourrait être une ode à l’indépendance mais il serait dommage de le réduire à cette idée. Les questionnements perpétuels ne sont pas résolus par des solutions miracles mais par des pistes de réflexions aussi universelles que leurs questions. Le rapport aux autres est marqué par une forte distance. Néanmoins, les autres ne lui sont pas méprisables, ils sont juste individualistes. Ce titre se nuance avec Paw Patrol, démontrant la multitude de références présentes chez Jewel, aussi déroutante soit-elle. Cette série d’animation canadienne passant l’émission Tfou sur TF1 se retrouve cité au milieu d’un découpage métrique en règle : 

“On a des rêves dans certains placards 

Dieu m'entend p't-être mais y a trop de vacarme 

Mon train de vie fait plus de bruit que l'renoi qui prêche sur le quai de la gare”

Le projet tire son originalité de son côté universel, aussi paradoxal soit-il. Plus qu’un personnage pouvant surprendre au travers d’une référence, les différents personnages que côtoient Jewel dans son jeu s’apparentent à des miroirs. Ici, la personne décrit semble être proche d’une folie qui est une autre réponse à l’introduction, décrivant un quotidien aux allures d’étaux. Bien que le rappeur ait trouvé son chemin, il n’y a pas de mépris pour celui qui se cherche encore. 

Rien n’étant jamais acquis chez le rappeur, le morceau “Malcolm & Marie” arrive comme une cinétique laissant les yeux du joueur plonger dans le vide devant de tels enjeux. Faisant référence au film Netflix sorti le 5 février dernier sur la plateforme, le parallèle évident est de penser que Jewel s’identifie à la figure Malcolm, par une détresse sentimentale ressentie au milieu d’un succès professionnel annoncé. Ainsi, en commençant avec une blague anodine, Jewel tire le fil rouge d’une relation déjà condamnée. 

Le fait d’avoir le titre du film dans le titre du morceau permet à l’auditeur de tout de suite rentré dans le vif du sujet en cernant l’ambiance. C’est un procédé déjà utilisées à maintes reprises par le rappeur au cours de ces dernières années, que ce soit pour des œuvres culte comme "Will Hunting" ou encore "Fight Club". Retrouver cet aspect storyteller de l’artiste dans ce projet est une démarche forte puisqu’il n'inscrit pas cet EP ni dans une continuité ni dans une rupture, mais dans une évolution. D’une certaine façon, ce morceau permet de dire que la jungle, celle affichée sur la cover, a encore ses allures sauvages comme si l’auditeur n’avait pas encore exploré l’univers du rappeur. Au bout d’un monde caché se trouve ce storytelling. 

Pourtant, la fin du projet n’annonce pas une quête accomplie. Certes, Jewel a moins de questions, mais il ne peut toujours pas certifier ses réponses. “En plein océan” marque une évolution forte dans la carrière du rappeur. D’un côté par la référence à son morceau "L’Etoile et l’Araignée" :  

“Et c’est pour ça qu'j'parlais d'araignée, on capture les étoiles dans nos liens” 

L’équilibre du format permet de ramener les anciens d’auditeurs en allant rencontrer d’autres. Cela passe des refrains chantés sur la fin du projet, accentuée par un solo de guitare électrique pour conclure. Ce passage, à l’allure de générique de fin de jeu, rappelle que l’important n’est pas le boss final mais le temps de jeu. 

 

Jewel Usain dévoile une formule maîtrisée, permettant à un public large de le découvrir au travers d’une sortie remarquée. Sans ambition de concept, ce projet traduit une évolution de vie et musicale, permettant à chacun de croire en un monde caché alors qu’il semblait inatteignable en introduction.