Nekfeu, le vagabond qui nous emmène dans son voyage

Analyse détaillée de l'album Les Etoiles Vagabondes : Expansion

Introduction

Voilà presque 3 ans que nous étions sans nouvelle de Nekfeu. Après une longue attente depuis Cyborg le 2 décembre 2016, c’est le 6 juin 2019 que le rappeur parisien a enfin fait son retour pour le plus grand bonheur de ses fans. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a une nouvelle fois été très inventif pour marquer son retour avec un tel impact, mais aussi aucun leak grâce à une équipe très soudée.

Nous ne vous avions encore sorti aucune analyse sur cet album, il nous faut toujours du temps et de la réécoute pour comprendre au mieux un projet, afin de vous donner la meilleure analyse possible. Voici donc notre analyse du 3ème album de Nekfeu, Les Étoiles Vagabondes : Expansion.

 

L’album dans la forme

Avant d’analyser cet album, récapitulons le retour de Nekfeu de façon chronologique.

La promo

En ce qui concerne la promotion de son album, le parisien n’a laissé aucun indice sur la sortie de ce projet si ce n’est une publication sur Instagram en mai 2018 :

 

Depuis Cyborg où il avait littéralement disparu des radars sans accorder d’interview, il n’avait encore jamais pris la parole en public. Il a laissé planer le suspens quant à son retour via cette déclaration. Quelques collaborations avec d’autre rappeurs, comme sur l’album de S.Pri Noir ou encore avec PLK sur Waow, il glisse des indices dans ses textes, comme dans son feat avec S.Pri Noir dans Juste pour voir : « Tu sais pas c’que je pense jusqu’au prochain album« . À la manière de PNL par exemple, il entretient un mystère autour de lui et de ses projets, ce qui constitue par la même occasion le premier élément d’une promotion qui va s’avérer colossale. Pour éclaircir les mystères par la suite, il n’a pas besoin des médias, ni de s’exprimer sur sa vie : toutes les réponses à nos questions seront dans son album… et dans son film.

Un film

Tu vas braquer le ciné mon négrooo – Doums (Koala Mouillé)

Finalement, Nekfeu a encore su faire preuve d’originalité pour revenir au devant de la scène et nous savions déjà qu’il était très intéressé par le cinéma. Il avait déclaré en 2015, alors invité au festival de Cannes, qu’il envisageait une carrière sur le grand écran. Il a d’ailleurs par la suite obtenu un rôle dans deux films : Tout nous sépare, en compagnie de Catherine Deneuve, et L’Échappée réalisé par Mathias Pardo.

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour le revoir au cinéma. Après avoir joué dans ses premiers films, Nekfeu devient réalisateur et collabore avec Syrine Boulanouar. Il annonce officiellement sur Twitter la sortie de son premier film au cinéma le 15 mai, ou plutôt de son « album au cinéma » … Il sort le même jour la bande-annonce de celui-ci.

« Tous les éléments composant l’univers, les galaxies, les amas de poussières, les astres … s’éloignent les uns des autres, inexorablement, un peu comme nous. Et quand deux étoiles sont trop proches, et que l’une d’entre elles explose, il arrive qu’elle condamne l’autre à errer sans trajectoire dans l’univers. On les appelle les étoiles vagabondes. »

Voici donc les premiers mots du retour de Nekfeu, à travers une mélodie au violon rendant ses mots aussi mystérieux que symboliques. Il s’agit en fait d’un film retraçant toute la création du nouvel album de Nekfeu. On découvre par ailleurs dans cette bande-annonce une apparition de Damso, dévoilant ainsi leur première collaboration.

Dans ce film, on y découvre que Nekfeu, malgré ses nombreux jeux de mots et son écriture très technique et poétique, a lui aussi connu le syndrôme de la feuille blanche. Cette panne d’inspiration le pousse à voyager afin de la retrouver, c’est pourquoi on le suit à travers la production de cet album jusqu’au Japon, en Nouvelle-Orléans ou encore sur ses terres d’origines en Grèce, accompagné de son équipe de toujours. Il apporte aussi sa vision de la musique et de la vie en général, c’est toujours très intéressant de découvrir le point de vue d’un artiste dans ses interviews, mais ici il n’y a aucune question pour cibler les choses : Nekfeu apporte ses opinions sur ce qu’il veut, sans aucune contrainte.

 

Remarque : on a pu constater les jours suivants que Nekfeu avait changé le nom de sa chaîne YouTube en Eikichi Amaru, mélangeant les noms de Eikichi Onizuka, le célèbre personnage du manga GTO (Great Teacher Onizuka) et Tupac Amaru Shakur, la célèbre légende du rap. Ce nom témoigne de ses influences provenant aussi bien des États-Unis que du Japon, qui ont aussi été lieux de ses voyages. Il a ensuite modifié ce nom en Nekfeu 75, pour revenir à Paris. Finalement, étaient-ce des indices laissés par le rappeur pour son film ?

 

Au final, le pari est très réussi : plus de 100.000 entrées, premier au box-office en France avec une séance unique, ce qui constitue un record pour le cinéma français. C’est la première fois dans l’histoire du rap français qu’un artiste réalise ce genre de projet, en unissant de cette manière le 4ème et le 7ème art.

Format physique de l’album

L’inventivité de Nekfeu ne s’est pas arrêtée à la réalisation d’un film, puisque la version physique de son album est aussi très surprenante. Ayant une nouvelle fois fait appel aux services de Samuel Lamidey (Rægular), avec qui il a réalisé la cover de Cyborg, mais aussi le photographe Ojoz. On découvre que la version physique de L.E.V. n’est pas dans un boitier plastique ou une pochette cartonnée, mais bel et bien sous la forme des sachets de nourriture pour astronautes, accompagné de quelques images :

Le CD n’étant pas sous-vide, il fallait mettre soi-même le CD dans l’emplacement qui lui était réservé. Mais là encore, une nouvelle surprise :

 

En ouvrant le packaging, on y découvre deux emplacements pour un seul CD. Les rumeurs étaient donc lancées : il est fait pour y mettre le film ? Ou alors un second album arrive ? Aucune information n’ont été données à ce sujet. En ce qui concerne l’album physique en lui-même, Pauline Raignault, responsable marketing chez Polydor Universal, révèle que cette version physique est en quantité limitée : seulement 100.000 sont mis en vente.

Présentation

Après avoir vu ceux qui ont travaillé sur l’album (et le film) dans sa forme et son aspect commercial, découvrons ceux qui ont travaillé sur le plan musical du projet.

Tout d’abord, les beatmakers ayant collaborés sur cet album : Hologram Lo’, En’Zoo, Kezo, Loubensky, Monomite, Les Gordon, Naë Music, Selman, VM The Don, l’inévitable Hugz Hefner, mais surtout Diaby. En effet c’est avec lui que l’on voit le plus souvent Nekfeu en studio dans le film, il a produit une grande partie du projet. On découvre aussi dans le film que le rappeur parisien a rencontré un batteur de rue talentueux en Nouvelle-Orléans, à qui il a proposé de venir jouer en studio pour l’ajouter à son projet. On apprend aussi qu’il a pu collaboré avec Trombone Shorty, le célèbre trompettiste américain.

En ce qui concerne les featuring, on découvre donc Damso sur Tricheur, mais aussi Vanessa Paradis sur Dans l’Univers, elle qui avait annoncé auparavant avoir déjà enregistré un son avec Nekfeu, le voilà rendu public. On retrouve Nemir sur Elle pleut, Alpha Wann sur Compte les Hommes, Crystal Kay après Nekketsu sur Pixels, et notamment même Niska qui back Nekfeu sur Voyage Léger.

Les choix des feats sont audacieux, cependant on remarque que Nekfeu n’a pas invité le S-Crew (qui l’avait pourtant rejoint au Japon), ni aucun membre de l’Entourage hormis Alpha Wann. Cela n’a pas échappé aux fans, puisque c’est devenu un argument pour appuyer la rumeur qui s’est profilée après la sortie de l’album en physique, la sortie d’un double album.

 

Le double album

Des threads sur Twitter remplis d’arguments pour alimenter les rumeurs, parmi ces arguments : le second emplacement, l’absence du S-Crew, le fait que Diaby et Nekfeu lors d’une discussion dans le film parlent du fait qu’ils ont bouclés dix sons, et qu’ils n’ont fait que le tiers (alors que l’album compte 17 tracks), des sons présents dans le film mais pas dans l’album … beaucoup de choses ont été relevées. Les efforts de recherche ont payé puisqu’un évènement a affolé la fanbase, deux semaines après la sortie de L.E.V :

 

Les publicités pour la promotion de L.E.V avaient changées le 21 juin, révélant la sortie d’un nouvel album surprise. C’est alors que Nekfeu lance un live sur YouTube avec une image demandant d’être au rendez-vous pour 18h, avant que celui-ci ne soit supprimé. Cette heure arrivée, Nekfeu drop son premier clip solo depuis plus de trois ans, mais ce n’est pas un titre de L.E.V. … c’est bien un son inédit intitulé Sous les nuages, avec une fin rendant officielle la sortie de son nouvel album Les Étoiles Vagabondes : Expansion, sur toutes les plateformes de streaming.

Même schéma que L.E.V., l’album physique n’est disponible que la semaine d’après. Comme pour Cyborg, cette stratégie marketing s’avère une nouvelle fois très efficace, puisqu’il a permis de ne laisser aucune fuite provenant des vendeurs en magasin. Les gens découvrent l’album en streaming, puis achètent la version physique la semaine d’après. De plus, le fait d’avoir séparé ces deux albums a permis de créer encore un mystère autour de lui avec des rumeurs, mais aussi de maintenir cet engouement en l’étalant sur tout le mois de juin :

– 1er vendredi : Sortie de l’album Les Étoiles Vagabondes en digital

– 2ème vendredi : Sortie de l’album Les Étoiles Vagabondes en physique

– 3ème vendredi : Sortie de l’album Les Étoiles Vagabondes : Expansion en digital

– 4ème vendredi : Sortie de l’album Les Étoiles Vagabondes : Expansion en physique

Cet album vient directement compléter le premier, l’univers de son premier album est donc en « expansion » avec ce qui vient s’y ajouter. Aussi bien sur le plan musical que physique, Nekfeu a même dévoilé un mode d’emploi pour unir les deux versions physiques en un seul et même packaging.

En ce qui concerne la tracklist, cette fois-ci on retrouve bien Doums et le S-Crew, ainsi que le rappeur américain BJ The Chicago Kid.

 

L’accueil

Sur Deezer, Nekfeu devient l’artiste le plus streamé en France en 24 heures, son album devient aussi le plus streamé en 24h. Plus spectaculaire encore, Nekfeu parvient même à se hisser à la 2ème place mondiale de l’artiste le plus écouté sur Spotify :

En première semaine, il comptabilise 47 564 ventes sans version physique, pour ensuite atteindre le disque de platine la semaine suivante (soit plus de 100 000 ventes).

L’album ayant été très apprécié par sa fanbase, il n’a pas pour autant fait l’unanimité parmi les auditeurs de rap en général. Est-ce dû à une trop grande attente ? Certains médias réalisent des critiques peu positives sur ce projet, voire même très négatives.

Nous allons donc essayer de vous proposer la meilleure analyse possible, en essayant d’être le plus objectif et rigoureux dans les explications.

 

L’album dans le fond

L’inspiration musicale et le travail des beatmakers au cœur du projet

Penchons-nous sur l’aspect musical de l’album : sur les productions et la direction artistique du projet. Tout d’abord, il faut souligner la grande présence de Diabi sur cet album, son travail est tout à fait remarquable, on ne peut que le féliciter. Lui qui était déjà très présent sur Cyborg, son approche musicale à la création de ses prods est toujours aussi variée, il arrive à être très polyvalent tout en gardant une cohérence musicale parfaite. En effet, par exemple, il est parvenu à réaliser des instrus plus turn-up comme Menteur Menteur, mais aussi plus planante et mélodieuse sur Alunissons avec Loubensky et Selman.

Par ailleurs, Loubensky avec Monomite, ont ré-utilisé quasiment la même instrumentale que le son Sentiments de Jazzy Bazz  avec Lonely Band pour produire De mes cendres. Ici plus rapide et avec un peu de pitch pour rendre la prod’ plus grave et s’adapter à Nekfeu, c’est surtout la mélodie de fin qui a été très utilisée pour la bande son du film mais aussi dans quelques passages de l’album. Nekfeu a sûrement dû particulièrement apprécié le morceau, pour qu’il veuille lui aussi utiliser cette boucle mélodique dans différents sons de l’album, et aussi pour vouloir poser directement sur cette prod’.

Nous avons eu droit à nouveau à des changements d’instru’ en cours de track qui rappellent ce que faisait Nekfeu sur Feu avec le morceau caché Des astres, ou ses courts freestyles sur Cyborg. Ici, changement de prod’ sur Jeux vidéos et débats et Rouge à lèvres où l’on passe d’un côté plus calme à une partie plus dynamique.

De plus, même quand il s’agit de sortir un peu des codes du rap, Ciel noir est un véritable chef-d’oeuvre de mélange de style entre rap et jazz (voir même du classique), au même titre que Alunissons. Dans le film, Nekfeu avait dit à Diabi qu’il voulait faire « des choses différentes, avec des mélodies plus orchestrales ». Le son est exécuté à la perfection : le premier drop, le piano, la performance du virtuose Trombone Shorty, la chorale … On avait déjà eu ce mélange entre rap et jazz sur Cyborg avec O.D, on le retrouve aussi sur Dernier soupir avec la ré-apparition de la chorale. Ici on ressent que l’inspiration venue du voyage en Nouvelle-Orléans a grandement inspiré nos artistes. C’est un endroit où les gens vivent de la musique avec beaucoup de musiciens amateurs qui s’illustrent en public, à l’image du talentueux batteur invité par Nekfeu et son équipe. La musique, le jazz et le blues, font partie intégrante de leur culture, cette ville a vue émergée de talentueux artistes comme le célèbre Louis Armstrong.

Les voyages se font réellement sentir dans cet album, les sonorités et l’ambiance japonaise sur Menteur Menteur, Koala Mouillé ou encore Pixels. Le passage en Grèce, sur ses terres d’origine et à la rencontre de migrants, celui-ci a directement donné envie à Nekfeu de faire un son dans le style rebétiko, (un genre musical grecque varié, produit de l’influence de différentes cultures) qui a donné naissance à Όλα Καλά.

Là où l’on remarque que le projet a été réalisé au détail, c’est bien sur en écoutant les transitions entre les tracks. Elles étaient déjà remarquées entre Le bruit qui court et Elle pleut, ce sont ces détails qui créent de la fluidité à l’album. De nouvelles transitions sont venues s’intercaler lorsque que Expansion s’est ajouté à L.E.V, par exemple avec Interlude Fiffty introduisant la présence d’Alpha Wann pour enchaîner son couplet dans Compte les hommes, ou encore entre Ecrire et Ciel Noir.

Il faut aussi noter la performance de Hugz Hefner qui a produit Tricheur, il est parvenu à réaliser une prod’ à mi-chemin entre les styles de Nekfeu et Damso. C’était une collaboration très attendue, et Hugz n’a encore une fois pas déçu. Même si leurs noms sont moins avancés, tels que celui de Loubensky, Selman, En’Zoo, Hologram Lo’, Kezo ou Naë Music, ce projet est bien sûr une réussite musicale également grâce à leur présence.

Le choix des thèmes

On retrouve Nekfeu avec ses thèmes habituels, notamment avec l’amour qui est sans doute l’un des plus présent, avec les fameux ad-libs « Toi » en écho, désignant la même fille depuis Cyborg sur Galatée et O.D. Si on peut trouver Nekfeu dans une facette plus triste de l’amour avec Elle pleut ou Dans l’univers, il dit dans Rouge à Lèvres : « Faut que tu sortes dans ma tête, ça fait quatre titres où je parle de toi dans l’album (Sans compter l’interlude) », faisant allusion aux morceaux : Alunissons, Elle pleut, Dans l’univers et Premier Pas. Avec l’Expansion, on pourra donc ajouter Ecrire ou encore Energie Sombre,

Chanson d’amour est aux antipodes de ces morceaux puisque c’est sa « première chanson d’amour qui se termine bien ». Il est possible donc qu’il ne parle pas de la même fille. Si l’on suit un ordre chronologique de cette partie de sa vie, il a eu une rupture difficile dès le début de la création de l’album donc autour la sortie de Cyborg (comme précisé dans le film, et la présence du « Toi » sur Cyborg puis sur L.E.V.E). Le morceau Chanson d’amour est d’ailleurs en fin d’album, signifiant que l’histoire peut être plus récente, il aurait pu rencontrer une autre fille avec qui tout irait pour le mieux, mais cela reste une hypothèse.

Même si bien évidemment l’amour satisfait beaucoup sa fanbase, selon beaucoup de gens, ce thème est bien trop récurrent tout au long du projet, surtout pour ceux qui préférait le Nekfeu kickeur. Bien sûr, Nekfeu est toujours dans l’ego trip comme avec Sous les nuages ou Voyage Léger. Il évoque toujours des sujets aussi très engagés tels que la discrimination, le racisme sur Cheum (il évoque aussi sur son passé sur ce son) et Compte les hommes, ou encore l’écologie.

Un p’tit Arabe qui fait des bêtises, c’est un voyou pour la France
Un p’tit Noir, c’est pareil mais, quand c’est un p’tit Blanc, c’est juste « un chenapan » – Nekfeu (Les Etoiles Vagabondes)

Par ailleurs, ce thème de la discrimination qui a toujours été très défendu par Nekfeu depuis Feu, est toujours très présent dans ses morceaux. Peut être trop ? À la différence de ses anciens sons où beaucoup ont salué cette implication, on constate qu’il a été critiqué sur ce point car il aurait justement fini par « trop » parler de racisme : un thème qui a été compris et aujourd’hui considéré comme redondant dans le discours.

Il traite toujours des relations interpersonnels avec l’influence entre les gens qui était le fil rouge de son album Cyborg, mais aussi la cause LGBT déjà énoncée dans son freestyle Un homme et un microphone n°1 : « C’est pas attaqué les homos qui t’rendra ta virilité« .

Ici, il dénonce encore l’homophobie qu’ils subissent :

Si t’es homophobe, c’est qu’tu juges, force à mes LGBT, yeah – Nekfeu (Menteur Menteur)

Peut-être encore plus présent, l’influence à la culture japonaise est très présente dans cet album. Comme en témoigne le lien entre l’outro de Cyborg et l’intro de la première track éponyme de ce nouvel album Les Etoiles Vagabondes, encore preuve d’un gros travail sur les transitions mais cette fois-ci entre albums et non entre des tracks, Crystal Kay disait :

Hayaku Tōkyō ni kite
Tanoshimi ni matteru yo !

(Re)Viens vite à Tokyo
Je t’attends avec impatience ! – Nekfeu ft. Crystal Kay – Nekketsu (Outro Cyborg)

Nekfeu, qui est parti vivre à Tokyo pendant un an, réalisant ainsi un rêve pour celui qui est particulièrement sensible à la culture japonaise. (Vous pouvez vous y intéresser plus en détail en allant directement au paragraphe traitant de Nekfeu sur notre article démontrant l’influence de la culture japonaise sur le rap francophone, mais aussi à notre article paru hier où l’on vous compare Nekfeu à un personnage de Nekketsu).

Voici les premières phrases de L.E.V.E :

Konaida Tōkyō de atta toki sabishi-sōdattakedo daijōbu

Quand on s’est vu la dernière fois à Tokyo tu avais l’air triste, tout va bien ?

Encore une fois, c’est Crystal Kay qui fait le pont entre les deux albums. Cette phrase témoigne du fait que Nekfeu était triste autour de la période de Cyborg, on apprend dans le film qu’il a dû faire face à une séparation difficile.

Le son Menteur Menteur est sûrement celui qui représente au mieux cette grande influence japonaise, aussi bien dans les sonorités que dans l’ambiance et les paroles : on y entend des personnages de mangas tels que Mark Landers (Olive et Tom), Hisoka (Hunter x Hunter), Eren (L’Attaque des Titans), ou des lieux comme un Onsen (se traduisant par « source chaude »), c’est un bain thermal japonais.

Le son Ken Kaneki, aussi le nom du personnage principal du manga Tokyo Ghoul, confirme le fait que Nekfeu apprécie les mangas et particulièrement ce personnage. Il s’appelle Ken, comme lui, il a déjà porté son masque dans le clip de Fausse Note avec le S-Crew et pendant un court instant dans son dernier clip Sous les nuages. Il s’identifie à cet autre Ken dans le refrain, on comprend que « petit Ken » peut se référer aussi bien à Ken Samaras qu’à Ken Kaneki au vu de l’histoire du personnage dans le manga, ce sont donc deux personnes ayant beaucoup évolués et de la même manière au court du temps.

En passant par une citation du Mont Fuji, les noms en japonais des morceaux Takotsubo ou Natskukashii (respectivement une maladie touchant le coeur suite à un stress intense, et un terme se référant à la nostalgie, prouvant le mélancolique état d’esprit de Nekfeu après son histoire amoureuse) ou encore son second feat avec Crystal Kay, il serait vraiment long d’énumérer toute l’influence japonaise de Nekfeu sur cet album.

Finalement, ces thèmes étaient attendus, surtout la présence plus forte du Japon, Nekfeu ne nous a pas surpris ici. Pour autant, il a aussi su être très introspectif sur Alunissons, lui qui a plus pour habitude d’évoquer ses intentions ou sa vision du monde. Dans le film, pendant sa discussion avec Doums sur les sujets qu’il voudrait traiter sur son album, il nous explique qu’il ne peut pas raconter sa vie car il ne la trouve pas spécialement intéressante, il dit lui-même qu’il rap à travers la vie des autres, de ses proches.

Si beaucoup de gens ont pu le trouver répétitif avec l’amour, il a tout de même réussi à être performant en abordant ses thèmes préférés avec beaucoup d’aisance et d’assurance.

Enfin, on retrouve notamment des thèmes qui étaient présents sur Cyborg : la société, la pauvreté et la migration, ici sur Όλα Καλά. Il s’agit là du morceau témoignant du thème principal de son album : Nekfeu nous a réalisé un album racontant tout son voyage, un voyage initiatique, dans lequel il apprend pour en ressortir plus sage et aboutit. En passant par la culture de la vie musicale de la Nouvelle-Orléans, à l’ambiance et l’univers japonais, et enfin son pays d’origine qui est la Grèce, avec Όλα Καλά il constate la misère du monde et relativise en prenant du recul su sa vie. C’est un morceau faisant appel à notre empathie pour les plus démunis, et à notre sagesse pour se rendre compte de la chance que nous avons d’être plus aisé et heureux que beaucoup de pauvres.

Inspiration dans l’écriture et les flows

Tout d’abord, le titre de l’album fait référence au roman de Jack London « Le vagabond des étoiles », c’est un élément qui mérite un article entièrement consacré à une analyse de l’album, avec comme point de vue ce même récit, d’où la présence d’un double article que vous pouvez lire en cliquant ici.

Mais devant la feuille, c’est moi, le roi

Au niveau des flows, on retrouve Nekfeu là où on l’attendait avec ses habitudes de kickeur, il a aussi su trouver des nuances en se penchant plus sur de la trap avec Voyage Léger, Cheum et Sous les nuages qui ont fait l’unanimité, ce sont de vrais morceaux pour turn-up, qui seront très efficace en concerts/festivals.

Une chose sur laquelle on l’attendait : le chant. Lui qui avait déjà expérimenté cela sur Cyborg sur Avant tu riais par exemple, aujourd’hui le chant est de plus en plus utilisé dans le rap pour rendre les morceaux plus riches en variation et en dynamisme. Il a finalement fait un morceau chanté en entier qui ne s’inscrit pas dans le registre du rap : Alunissons. Surprenant à la première écoute, on s’attend à ce que le morceau prenne un nouvel élan mais Nekfeu conserve la même tonalité tout au long de celui-ci sur une belle mélodie à la guitare, avant d’entendre des violons donnant cette ambiance orchestrale et nouvelle chez lui. On peut aussi l’entendre chanter sur Pixels ou encore Dans l’univers, on constate qu’il a faim d’évolution dans la musique et sa voix chantée en constante amélioration est appréciée par beaucoup de monde.

Autre élément où l’on pensait pouvoir redécouvrir Nekfeu, c’est l’autotune. Lui qui en avait utilisé dans son apparition sur Juste pour voir avec S.Pri Noir en 2018, et sur son feat avec 2zer et le S-Crew s. Nekfeu n’a pas vraiment pris ce pari pour son projet, mis à part le son Le bruit qui court où il utilise très bien l’autotune sur le refrain. Étant très utilisé dans le rap actuel, que ce soit pour chanter ses refrains ou en utiliser en permanence, c’est un outil vocal qui a su donner un vent nouveau sur le rap francophone avec l’émergence de nouveaux styles et variantes au rap. Peut-être que nous découvrirons un jour un Nekfeu sous autotune pourquoi pas, une prise de risque qui peut être intéressante.

Au niveau du texte, on retrouve toujours Nekfeu et ses phrases multisyllabiques comme à son habitude. Très à l’aise sur cet exercice, le feat attendu avec Alpha Wann a été une grande réussite. Les deux membres de l’Entourage étant des adeptes de l’allitération et des assonances, le Philly Flingue est sûrement le rappeur le plus technique de la scène rap francophone. La connexion est toujours très bonne, avec un passe-passe des plus réussis entre ego-trip et punchlines de haut vol, le tout sur une instru’ boom bap à l’ancienne rappelant ce côté puriste d’Alpha Wann.

Nekfeu a aussi pu décevoir quelques fois et notamment sur une phase de Jeux vidéos et débats. Le jeu de mots étant pourtant très bien trouvé (Je vis des hauts et des bas), un passage qui en ont déçu plus d’un : « On va te traiter comme Maastricht« , et aussi sur Énergie sombre la rime entre news et nudes. Ce sont des exemples de passages qui n’ont pas spécialement impressionné les auditeurs. Des rimes faciles, qui peuvent plaire à certains, et déplaire à d’autres comme Dans l’univers avec sa phase :  « Un jour tu me donneras ton oui et tu prendras mon nom« .

Finalement, peut-être que Nekfeu a été trop exigeant avec lui-même sur la complexité et la subtilité de ses textes rendant ses passages moins lourds de sens. Il faut cependant saluer le fait d’avoir su être au niveau sur un double album de 34 sons, où il est très difficile d’avoir une inspiration suffisante pour avoir des paroles de qualité. Il y a du travail dans la variété et le dynamisme de l’album afin qu’il ne s’essouffle pas, et que les gens ne sautent pas de sons. Chacune de ses tracks a de quoi satisfaire un large public, dans ses flows et/ou ses paroles.

Il faut également souligner la grande qualité d’écriture, non pas dans l’aspect technique des mots, mais ici en général : 1er rôle est sûrement l’un des sons les mieux écrit de l’album, avec un thème très original puisqu’il s’agit du cinéma. Ecrire et Takotsubo font aussi sûrement parti des sons les mieux écrits du projet, tandis que Nekfeu parvient aussi à montrer tout son talent d’écriture dans le story-telling sur Premier pas : il décrit avec détail son passage en Nouvelle-Orléans où un ouragan était proche de décimer sa ville, puis sur le second couplet il évoque son passage à Tokyo où un séisme a fait trembler la capitale japonaise.

Beaucoup d’originalité aussi dans la dernière track de l’album : on suit Nekfeu en pleine création, entrain de chercher l’inspiration pour écrire ce même son. L’inspiration étant le problème premier du scénario, le morceau est directement lié au film.

L’apport des feats

Tout a déjà été dit pour Compte les hommes avec Alpha Wann, c’est l’un des morceaux les plus réussis de l’album. Maintenant, par ordre chronologique, penchons-nous sur L’air du temps avec Framal et Doums. Le son apporte une vibe différente à l’album, qui s’écoute facilement sous le soleil en plein été.

Ensuite, Elle pleut avec le retour de celui qui ne déçoit jamais lorsqu’il s’agit de faire un featuring : Nemir. Encore une fois, sa voix chantée sur le refrain met tout le monde d’accord, c’est sûrement l’un des sons qui a été le plus repris par des amatrices pour en faire des covers. Même s’il est toujours difficile de faire mieux que Princesse, Nemir a toujours été présent sur les projets de Nekfeu. On le retrouve donc également sur L.E.V.E avec un morceau encore très bien exécuté.

Un autre feat très repris pour faire des covers qui est directement la track suivante : Dans l’univers, avec la surprenante invitation de Vanessa Paradis. Nekfeu ayant déjà auparavant dit dans qu’il appréciait son travail, la chanteuse quant à elle a révélée sur RTL2 en septembre 2018 qu’ils avaient collaboré ensemble : « J’ai déjà travaillé avec Nekfeu sur une chanson, je sais pas ce qu’il en a fait. Ce n’est pas sorti, mais on a déjà travaillé ensemble. Je n’ai pas rappé… Lui non plus d’ailleurs, il chante ! ». Le son a finalement été retenu pour ce projet, il est l’un des plus streamé du projet. La thématique amoureuse de l’album ajoutée à la douce voix de Vanessa Paradis, il n’en fallait pas moins pour que cette touche d’originalité apporte un monde différent, et plaise aux fans.

Un autre feat hors L’Entourage ou S-Crew, Nekfeu a invité celui que tout le monde voulait voir collaborer avec le parisien : Damso. Son court passage dans l’extrait du film L.E.V a affolé la twittosphère et fait monter l’impatience de découvrir cette collaboration. Sans doute les deux plus gros lyricistes du moment, sur une prod’ de Hugz Hefner, ce morceau est celui qui a été le plus streamé de l’album. Il faut aussi ajouter l’invitation de Niska qui fait les ad-libs de Voyage Léger, rajoutant cette touche de trap à l’album. C’est bien là l’un des points forts de Niska de savoir transformer l’ambiance d’un son seulement avec ses ad-libs, il est sûrement le meilleur dans cet exercice. Même si ne pas entendre un couplet de sa part sur cette prod’ qui pouvait lui aller à merveille engendre de la frustration, on espère au moins qu’ils ont aussi enregistré un feat en studio …

Il reste deux membres du S-Crew, Mekra et 2zer, que l’on retrouve sur le surprenant titre CDGLAXJFKHNDATH, il s’agit en fait des acronymes des aéroports où Nekfeu est passé durant son voyage à travers le monde. Le son a été très bien reçu et apporte un délire nouveau à l’album après l’arrivée de l’Expansion, avec un refrain plus qu’entraînant.

On a aussi pu découvrir un nouveau feat inattendu puisqu’il s’agit du rappeur américain BJ The Chicago Kid. Collaboration plus qu’intéressante, puisque BJ a déjà travaillé avec Kendrick Lamar, Chance the Rapper ou encore Kanye West. Le morceau est divisé en deux parties différentes, la première plus calme tandis que la seconde nous réveille avec une grosse énergie de Nekfeu et une grande performance du rappeur américain.

Nekfeu le disait lui-même dans le film L.E.V : « Pour faire un bon album, il faut des bons feats« , il est toujours très instructif de collaborer avec d’autres artistes afin de découvrir leur approche de la musique. Chaque feat a su apporté quelque chose de différent au projet, des couleurs variées pour un album qui propose justement de la découverte par un voyage, vers des endroits que l’on connaît bien, mais aussi d’autres qui nous rendent dépaysés, où l’on a été aussi très bien surpris.

Conclusion

 

Pour conclure, nous devons nous poser une question : est-ce que Nekfeu a réussi son retour ?

La réponse semble être évidente, c’est un grand oui. De par son originalité dans le concept de l’album mais aussi dans la qualité musicale et stylistique de ses morceaux. Maintenant, est-ce que Nekfeu a marqué le plus gros retour de 2019 ? Il est difficile d’en juger, ici seuls les ressentis subjectifs peuvent départager votre réponse.

 

Les Étoiles Vagabondes : Expansion, un projet qui marque le rap français ?

Il faut lui accorder cela, de par son originalité dans son format (film, packaging, méthode d’ajout du double album), c’est un projet dont on se souviendra. Sa stratégie marketing s’est avérée encore une fois très bien gérée et payante, il a monopolisé le mois de juin en étant présent chaque vendredi du mois. Son double album s’est vu être certifié double disque de platine en l’espace d’un mois seulement, et continue d’être classé premier des ventes deux mois après la sortie de son projet.

Toujours selon Justin Noto de chez Interlude, en moyenne Nekfeu est certifié disque d’or tous les 10 jours, sa régularité est juste phénoménale. Aussi, le fait d’avoir dévoilé deux semaines plus tard un double album a fait remonter la hype autour de lui, tout en ayant permis d’avoir digéré la première moitié de son projet sans se noyer sous un chiffre massif de 34 sons. Sa promotion s’étant faite dans les métros et les écrans d’affichage public, avec aussi un seul clip en deux mois (ndlr Sous les nuages), il peut encore sortir de nouveaux visuels sur les sons ayant été les plus écoutés pour refaire parler de lui.

Cependant, pas dans la forme mais dans le fond, est-ce un album qui a marqué 2019 au point que l’on se souviendra de lui dans les prochaines années ? Rien n’est moins sûr, tout est encore subjectif. La longévité de l’album ne peut pas se déterminer aujourd’hui, il faudra se reposer la question bien plus tard, avec du recul pour savoir si ce projet a été aussi marquant que Feu ou encore Cyborg.

Quoiqu’il en soit, Nekfeu termine son album avec la track À la base, où il nous dévoile la chose suivante :

J’ai essayé de te raconter tout ce qui s’est passé depuis la dernière fois, et maintenant que ça va mieux, je me rend compte que tout est une question de cycle en fait.

Nekfeu qui avouait se sentir seul dans sa vie dès les premières minutes de son film « Aujourd’hui, j’ai joué devant plus de 80.000 personnes, et je me suis jamais senti aussi seul« , il a passé des moments difficiles avec notamment une rupture. Mais cet album pour lui a eu un effet purgatoire sur tout ce qui s’est passé dans sa vie depuis Cyborg, d’où la grande présence de sons dans le registre amoureux où il a su mettre des mots sur ce qu’il ressentait. Ses voyages lui ont aussi permis de se changer les idées, découvrir de nouvelles cultures et de nouvelles inspirations. Comme il le dit lui-même, après avoir fait cet album, il va mieux. À la fin du film, il répond à sa toute première phrase en disant : « Aujourd’hui, j’ai joué devant plus de 80.000 personnes, et je me suis jamais senti aussi entouré« .

 

Son album est une partie de sa vie depuis Cyborg, si on doit considéré que Nekfeu s’est identifié comme une étoile vagabonde, rappelons que cela signifie qu’il s’est trop rapproché d’une étoile, pour ensuite exploser. L’une d’entre elle est condamnée à errer sans trajectoire dans l’univers, et Nekfeu est probablement celle-ci. Cette métaphore est mystérieuse, pourtant cette image colle parfaitement à l’album qui nous fait voyager à travers le monde et des endroits différents, mais il s’agit aussi d’un voyage autour de sa vie. Les étoiles qui se rapprochent et s’éloignent peuvent se référer à nous, aux rencontres et séparations qui rythment notre vie, comme il l’évoque à la fin du morceau éponyme L.E.V, mais aussi au destin comme expliqué à la fin d’Alunissons. On erre dans l’univers sans trajectoire, mais nous avons comme accompagnement ce sachet de nourriture pour astronautes, dont le contenu nous permet d’avoir une direction, de nous guider pendant ce voyage pourtant sur Terre et en même temps proche des étoiles, Nekfeu veut nous faire changer de monde :

On a commencé finalement à Paris (L.E.V, Cheum) où il nous a dit dès le départ « J’ai envie de vivre à l’étranger ». Alunissons (de par sa définition du verbe « alunir » soit attérir sur la lune ou un autre satellite naturel) peut se référer aussi à une arrivée sur un premier endroit et donc un début de voyage. On le suit ensuite dans sa vie entre amour et voyages en allant au Japon (Menteur Menteur, Koala mouillé, Pixels …), mais aussi en Nouvelle-Orléans (Ciel noir, Premier pas, Dernier soupir), un peu partout finalement avec CDGLAXJFKHNDATH. Enfin, une dernière escale se situe en Grèce (Όλα Καλά) puis on revient à Paris, pour revenir À la base avec un Nekfeu kickeur, à la parisienne : le voyage est terminé.

 

Toute l’originalité du projet est là, Nekfeu a travers L.E.V.E nous a proposé un voyage initiatique dans lequel on suit une partie de sa vie, où le rappeur apprend et évolue grâce à celui-ci, et ce voyage est réussi.

 

Vous pouvez (ré)écouter Les Étoiles Vagabondes : Expansion sur toutes les plateformes de streaming en cliquant ici

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