Rap & troubles psy

Les rappeurs et leur psychiatre

C’est bien connu, l’art est sûrement l’un des meilleurs moyens pour extérioriser ses pensées et ses sentiments. Un deuxième postulat duquel nous pouvons partir est aussi que les artistes sont assez souvent des êtres torturés psychiquement, marqués par un vécu pas toujours très rose ; il suffit de voir la chanteuse Barbara, victime d’inceste durant son enfance et qui confiait à son public « mes seuls amis, c’est vous« , Cali, orphelin de mère à six ans et qui cherchera l’amour des autres toute sa vie, Corneille, qui a vu toute sa famille être massacrée sous ses yeux lors du génocide rwandais, sans oublier les fins de vie tragiques de Dalida ou de Kurt Cobain, tous deux suicidés.

… en bref, on a parfois l’impression que la tristesse de certains artistes leur colle à la peau, comme si elle était la condition sine qua none, leur raison de faire de la musique. Et les rappeurs ne dérogent pas à la règle.

Si pour de nombreux chanteurs, chanteuses, rappeurs et rappeuses, faire de la musique (écrire) est thérapeutique, parfois, ils ont aussi besoin d’un autre soutien.

C’est pourquoi nous allons aujourd’hui traiter de ces artistes du rap français (parce qu’on est sur Raplume et pas sur PureCharts tout de même) qui consultent un psy.

    Petit point culture : la différence entre PSYCHOLOGUE et PSYCHIATRE

  • Un psychiatre est un médecin : il soigne en prescrivant des médicaments.
  • Un psychologue a étudié la psychologie : il utilise l’écoute, la parole et la psychanalyse.

Mais ici, on fera comme les rappeurs, et l’on se contentera de l’abréviation « psy« , certes assez floue mais compréhensible par tous.

Quels sont les rappeurs qui voient un psy ?

Une chose est sûre ; tous ne le disent pas car ils ne sont probablement qu’un petit nombre à l’assumer. Nous dresserons ici une liste non-exhaustive (n’hésitez d’ailleurs pas à la compléter en commentaire) de ces rappeurs (et rappeuses) qui sont passés sur le divan du psychothérapeute…

  1. GRINGE

       « Trois piges de psychanalyse pour que la psy m’annonce que je suis bien trop dépressif » 

Interview de Gringe par Rachid Madjoub pour Konbini

Gringe est sûrement celui qui a évoqué le sujet le plus frontalement « le fait de faire de la psychanalyse et tous ces trucs-là […] je le conseille. Je le recommande, même aux rappeurs. Ça fait du bien« .

En effet, l’artiste expliquait entretenir des « états léthargiques » lorsqu’il était jeune, pour ne pas avoir « à subir la vie« . La dépression dont il a été victime pouvant s’expliquer par les drames de sa vie :

  • la « perte » de son frère, atteint de schizophrénie après la prise de drogues (« Scanner« )
  • le fait d’avoir dû vivre avec l’absence de son père, un « coureur de jupons » qui hante encore l’artiste (« Pièces détachées« )

 

2. NEKFEU

« À six ans, j’ai dû voir un psy, j’ai dû voir un psy
À seize ans, j’ai dû voir un psy, mauvaise graine« 

Il s’agit peut-être du premier rappeur qui vous est venu en tête à la vue du sujet. En effet, Nekfeu a carrément fait de ses séances psychanalytiques une force, au point d’en faire le refrain du single de son dernier album. Un suivi psychologique que le rappeur a dû accepter, dont il n’avait jamais parlé en presque 10 ans de rap, avant d’aborder finalement le sujet en 2016, dans son album Cyborg. Où l’on apprend que Nekfeu consulte depuis son plus jeune âge et qu’il consulterai toujours aujourd’hui:

« Tu veux un feat ? Je peux pas, j’ai psy. » – Squa

Comment cela s’explique t-il ? Pourquoi Nekfeu voit-il un psy depuis son plus jeune âge ? Et bien l’on peut supposer que cela est dû à son passé d’enfant agité et turbulent, qui aimait souvent se battre « Avant, je voulais me prouver des trucs, j’avais peur donc j’voulais me battre » (Etre Humain), « Et quand j’rentrais en sang sous les cris des parents, j’étais privé d’parc » (Rêve d’avoir des rêves) et qui sera renvoyé de nombreux établissements scolaires à l’adolescence « Ouais, c’est la fin, viré du lycée, c’était le cinquième » (Juste pour voir). Aujourd’hui rempli de remords, il écrivait sur son premier album « Envers ma famille mon âme est pleine de dettes […] quand maman était enceinte de moi, je lui mettais des coups dans le ventre, je lui ai fait du mal avant même de naître » (Etre Humain).

Mais les causes peuvent s’avérer aussi plus profondes, le rappeur ayant été en proie à une tristesse bien ancrée pendant plusieurs années « Expliquez-moi pourquoi l’adolescence ça rend si triste ?« , « Marre d’être déprimé, Seigneur m’entends-tu ?« . A noter que le rappeur a même été sujet à des idées noires, et qu’il a fait au moins une tentative de suicide (cf « Etre Humain » ou encore « Mal aimé », mais c’est un autre sujet).

Finalement, Nekfeu l’admet lui-même « la musique [l]’a sauvé » (Etre Humain).

 

3. SOPRANO 

« Comme vous l’voyez, j’n’ai rien d’intéressant
Je n’suis qu’un jeune de plus qui rappe sur un divan..« 

Soprano n’en a pas fait le sujet d’une interview ou encore une chanson, non, le MC marseillais aujourd’hui âgé de 40 ans, en a fait un projet entier : sa première mixtape.

Psychanalyse avant l’album (2006) est presque un album conceptuel, comme on peut le voir à sa pochette.

Soprano s’apprêtant à sonner à la porte du docteur MELFI,  « psychothérapeute d’artistes »

Le projet est d’ailleurs composé de plusieurs interludes tirées d’extraits de séries américaines où le protagoniste se trouve dans le cabinet de sa psychologue.

Ce concept d’album qui serait en fait l’excuse d’une introspection personnelle comme cela est fait chez un psy, Soprano l’a développé sur son premier album Puisqu’il faut vivre, dont le titre annonce la couleur… Et les noms des morceaux filent la métaphore ; « Le divan », « Mélancolique anonyme », « Dans ma tête ». Cette fois, les interludes sont faites sur-mesure et pour l’occasion : Soprano a fait appel à la journaliste Pascale Clark pour faire la voix de sa psychologue, celle qui sera chargée d’examiner le cas Soprano.

Cette cover semble être la suite de l’histoire commencée dans le projet précédent, on y voit cette fois le rappeur face à son psy

Parce qu’il faut avoir connu les ténèbres pour accéder à la lumière, dans la chanson « Mélancolique anonyme », en featuring avec Diam’s, qui souffre des mêmes difficultés que lui, il rappe « J’ai pris le risque de faire de la musique, d’étaler ma vie au public pour soigner un mal de vivre » et chante un peu plus loin « J’ai trouvé mon bonheur en chantant mes malheurs« .

C’est aussi à travers ce titre que l’on en apprend un peu plus sur l’histoire personnelle de l’artiste, et des raisons qui l’ont poussé à se livrer à une psychanalyse ; la misère dans laquelle il a grandi, les désillusions, la solitude qui lui colle à la peau, sa période d’échec scolaire, sa tendance perpétuelle à la mélancolie, causant la tristesse de ses proches, sa mère dévastée par les pratiques polygames de son père, souvent absent du foyer.. et puis le « drame » de sa jeunesse ; le placement de l’enfant qu’il a eu à 16 ans à la DASS, contre sa volonté (« Tout a changé depuis qu’on m’a volé le rôle de père, j’ai eu mal au point de vouloir me couper les veines« ). Traité au Prozac, Soprano a longtemps été dépressif avant de connaître le succès, et il a même lui aussi tenté de se suicider.

Le MC rappait en 2005 dans ses premiers morceaux en solo « Si tu penses que j’dois voir un psy, dis-toi qu’j’n’ai qu’le rap comme divan » (Une bouteille à la mer) et l’on ne pourra peut être jamais savoir s’il a véritablement consulté un psychologue un jour ou si l’exécutoire qu’est le rap lui a suffi à soigner ses maux…

 

4. DIAM’S

« Artiste malgré moi parce que les psys ont failli à leur titre« 

Nous analyserons ici le quatrième et dernier album de la plus célèbre rappeuse de l’Hexagone, aujourd’hui retournée dans l’anonymat. SOS, sorti en 2009, sonne comme un cri d’appel au secours de l’artiste à son public, par l’intermédiaire de ses textes et de son flow, toujours percutants.

« J’ai posé un genou à terre en fin d’année 2007
On m’a dit: « Mel, soit on t’interne soit on t’enterre »
Qui l’aurait cru ? Moi la guerrière j’ai pris une balle« 

La rappeuse n’a pas connu seulement connu le divan comme ses collègues, elle a aussi fait un séjour en hôpital psychiatrique. Une expérience traumatisante, le climax de sa descente aux enfers entamée par une dépression initiale. L’album se clôt par le titre « Si c’était le dernier », qui sera effectivement le dernier morceau de sa carrière.

Ce classique incontournable de la discographie de Diam’s se veut plus qu’une bouteille à la mer – comme celles que lançaient Soprano, il est un exécutoire dans le sens premier du terme, une véritable déclamation, dans sa forme la plus brute et la plus sincère. La voix de l’artiste couvre les notes tranchées des violons, on l’entend rapper jusqu’à s’essouffler, à cœur ouvert, Mélanie confie enfin à son public tout ce qu’elle ne lui a jamais dit.

Et la rappeuse dédie un couplet entier, d’une minute saccadée, à son internement en psychiatrie, sa dépendance aux médicaments, ses consultations à répétition, son rapport à l’HP et aux spécialistes…

« Seule dans ta chambre, quand faut se battre tu déchantes
Ces putains de médocs sont venus me couper les jambes
Au fil du temps sont venus me griller les neurones
Ces charlatans de psys ont bien vu briller mes euros« 

Les raisons de cet enchaînement dramatique ? Une bipolarité bien ancrée répondraient les psychiatres qui se sont occupés du cas Diam’s, mais en réalité, c’est un petit peu plus complexe que cela… Mélanie Georgiades, dit Diam’s, a été abandonnée par son père, retourné dans son île chypriote d’origine, et élevée seule par sa mère (« Dis-moi qu’est-ce t’as à faire quand t’as pas de père? Qu’est-ce t’as à perdre ? Rien » – Enfants du désert). Elle tentera de renouer le contact avec lui plus tard, ayant beaucoup souffert de cette absence. Avant même d’être artiste, elle souffrait également beaucoup de la solitude, et croira panser ses plaies par le succès qu’elle rencontrera grâce au rap (« Bah ouais faut être honnête, mes troubles m’ont rendue poète »). Mais cet élan d’amour qu’elle recevra de son public ne s’avérera n’être que le mirage d’un oasis dans le désert, et Diam’s replonge. Pourtant connue, reconnue et adulée, elle se sent plus seule que jamais dans son immense appartement parisien et commence une profonde dépression. Littéralement shootée aux médicaments pendant des mois, elle est en proie à une crise d’identité, se rend progressivement compte que l’argent qu’elle a entassé et le luxe dans lequel elle vit la rendent malheureuse. Elle finira par faire une overdose de médicaments ; une tentative de suicide. Un type de suicide qui se veut d’ailleurs avant tout être un « appel à l’aide » du sujet selon les spécialistes de la psychologie. C’est suite à cela qu’elle se fera interner.

 

5. PNL

« Elle a voulu qu’j’lui parle, elle a fini par pleurer la psy »

Ademo et N.O.S, généralement assez réservés et discrets sur leur vie personnelle (on connait les grandes lignes mais ils ne rentrent pas particulièrement dans les détails de leur vécu intime par exemple) admettent qu’ils ont déjà consulté. Plus exactement, c’est Ademo, l’aîné, qui fait cette confidence. Il fera référence à cette phase un an plus tard avec la phase « Hein c’est triste, ouais, […] vraiment triste, Hé, m’fais pas comme la psy » (Luz de Luna).

Mais si cette évocation d’une consultation chez le psy s’avère être réelle et non uniquement l’occasion de faire une punchline sur la difficulté de son vécu, à quoi Ademo pourrait-il faire référence exactement ? Et bien probablement, encore une fois, à l’enfance de son frère et lui ; si les artistes précédemment évoqués ont dû se construire sans père, Tarek et Nabil ont dû apprendre à vivre sans mère à la maison, et ce depuis leur plus jeune âge. Ils font partie de ces rares personnes qui n’ont pas connu la figure maternelle, et leur mère semble même parfois hanter les textes des deux rappeurs (« Pas besoin des bras d’une femme, je connais même pas ceux de ma mère » – Simba, le terme « yema », mère en arabe, étant aussi devenu l’un de leurs gimmicks). Et l’on peut même venir à penser que les deux frères ont sans doute été victimes d’un grand manque d’affection ; il n’y avait que 4 garçons à la maison : 3 frères, et un gangster en guise de père. En effet, les deux rappeurs ont été élevés par leur père, corse d’origine, et plongés malgré eux dans un monde très violent ; d’abord, la cité, puis les magouilles de leur paternel René Andrieu, braqueur réputé. Ancien détenu, il a purgé 8 ans de prison pour des vols à main armée et il a même essuyé des tentatives d’assassinat. Une enfance donc assez particulière (« Chez moi, on t’aime puis on t’oublie, chez moi, on saigne puis on grandit, chez nous, respecte, ouais, on tire » – A l’ammoniaque)

« Noire est la rose » – Bambina

Aujourd’hui encore, les frères semblent souffrir de ce vécu qui leur a forgé un cœur de pierre ; ils se sentent incapables d’aimer une femme, de se projeter hors de leur zone de confort et semblent menottés à un passé qui leur pèse. Les textes des deux rappeurs sont souvent sombres, teintés de nuances de haine, de souffrance et de tristesse. Ils évoquent les trahisons et la solitude, le cercle vicieux dans lequel plongent le manque d’argent, le deal et le quartier. Si une chose est sûre, c’est qu’ils sont névrosés, et qu’ils en sont conscients. Les remords, l’Enfer et les démons sont des thèmes qui reviennent fréquemment, les deux frères savent qu’ils devront toute leur vie se repentir des péchés qu’ils ont commis (« À peine le temps d’la ken pas le temps d’aimer, les démons veulent leur dédicace » – Luz de Luna). De plus, ils assument n’être pas vraiment tous seuls à prendre une décision (cf « La petite voix »), toujours tiraillés entre la même dualité universelle ; le Bien et le Mal, allégorisés sous la figure de l’ange et du démon, ce dernier étant plus souvent écouté et satisfait par les deux frères que son opposé (« Les anges sont tristes, les démons kiffent » – A l’ammoniaque).

Ont-ils déjà consulté un psychiatre ? Était-ce de leur plein gré, ou bien dans un cadre scolaire ou carcéral ? Nous ne le saurons probablement pas, mais nous pourrions néanmoins comprendre que ce fut été le cas.

 

Pour conclure…

En dernier ressort, on pourrait encore énumérer les cas d’autres rappeurs comme celui de Lacrim qui affirme sans détours « Frelon, j’ai raté ma vocation : la psychiatrie » (Je Danse – 2013), Oli (du duo Bigflo & Oli) qui balançait « Ma psy veut plus me voir depuis que la voix que j’entends dans ma tête entends des voix dans la sienne » (Nous aussi 2 – 2018) ou Despo Rutti, qui avouait le plus simplement du monde « J’aime ma psychiatre comme un fou » dans la chanson éponyme.

Nous conclurons finalement cette (longue) analyse par les mots de Booba, qui rappait en 2010 dans « Ma couleur » : « Je suis peut-être fou mais j’donnerai pas mon biff au psychiatre, après 10 Jack ma soirée sera paradisiaque » (ça c’était juste pour Nassim).

 

Flavie.

 


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