Rencontre avec sean

"On est toujours deux, voire plus, dans notre tête"

Son EP Mercutio a été l’une des pépites les plus fascinantes de 2019. En 6 titres à peine, sean nous entraînait dans un univers sombre et mélancolique, guidé par un storytelling subtil. Cet hiver, il revient avec 2 nouveaux morceaux : paralysé et fougue, dont il vient de dévoiler le clip.

Nous l’avons rencontré dans le studio où il vient de terminer d’enregistrer son nouveau projet : une mixtape dont la sortie ne va plus tarder…

Dans Mercutio, il y avait beaucoup de mélancolie, c’était un projet sombre. Mais quand on te voit sur scène et qu’on entend tes nouveaux morceaux, il y a quelque chose de très dansant. C’est la couleur de ton prochain projet ?

Pas forcément. Il y a de ça, mais c’est beaucoup plus éclectique : on retrouve des sons un peu dans le genre de Mercutio, et il y a aussi d’autres couleurs, dont cette couleur un peu dansante et très solaire. Mais en fait, on a surtout fait ça pour le live : le principe d’un concert, c’est de faire danser les gens !

Mercutio était un projet assez homogène, on plongeait vraiment dans un univers le long des 6 titres. Pour ton nouveau projet, tu prépares quelque chose de plus « mixtape », avec différents styles ?

Oui, c’est ça. C’est vraiment une palette pour montrer ce que je peux faire, les différents styles que j’ai essayé de travailler. Mais ensuite, on essaye de garder une cohérence dans le storytelling. Et on a fait en sorte que ça sonne un peu pareil, avec la recherche sur le traitement de voix, le micro qu’on utilise… On fait tout mixer par la même personne, pour qu’il y ait une homogénéité comme sur Mercutio.

Mercutio, c’est un personnage dans Roméo et Juliette, mais j’ai lu que tu n’es pas forcément un fanatique de Shakespeare. Qu’est-ce qui t’a parlé dans ce personnage ? Parce que quitte à prendre une référence shakespearienne, tout le monde voit qui est Roméo, mais toi tu es allé dénicher Mercutio…

C’est pour son histoire, qui est à côté de celle de Roméo, et qui n’est pas forcément la plus importante, mais je la trouve super belle. Et puis je voulais un personnage qui meurt, pour mettre un terme à ce chapitre-là de ma petite carrière. J’ai surtout été inspiré par le film [celui de Baz Luhrmann, avec Leonardo DiCaprio et Claire Danes], et par sa DA. C’est un tout qui m’a inspiré à l’époque. Au début, je trouvais juste l’histoire trop chanmé, et au fur et à mesure, en parlant, on a trouvé la cohérence et tout le storytelling qu’on a développé autour.

Justement, tu parles du fait que c’est un personnage qui meurt. Mais quand on écoute un de tes nouveaux morceaux, paralysé, on a un peu l’impression que tu le déterres, quand tu parles de « sortir Mercutio de la noyade ». Alors, il est mort ou pas ?

Oui, il est mort ! On a essayé de le sauver, mais il est mort.

Il y avait une autre figure intéressante sur ton EP : Roland Moreno. On le présente souvent comme « l’inventeur de la carte à puce », en réalité il a aussi inventé tout un tas de gadgets improbables (voir cette archive de l’INA). Et puis surtout c’était un autodidacte, il a beaucoup bricolé dans son coin. Il y a un parallèle à faire avec la façon dont tu as commencé la musique ?

Ouais, et même comment on travaille encore aujourd’hui. Parce qu’on travaille pas forcément dans des énormes studios, avec des moyens de fous. Donc on est vraiment dans la recherche du bon son, de la bonne fréquence, quitte à passer des heures comme des fous sur des sons.

Tu l’évoquais tout à l’heure : il y a un travail sur ta voix que je trouve très intéressant, avec des distorsions, on dirait presque que vous êtes deux sur certains sons… Comment c’est venu ? Et à quel point c’est une partie importante du travail ?

Franchement, c’est venu en trafiquant. J’ai été inspiré aussi par des grands messieurs comme Bon Iver, James Blake, Kanye West… Même si je fais pas du tout la même musique qu’eux, il y a certaines similitudes sur le traitement de la voix. Et puis il y a tellement d’outils qu’on découvre tous les jours et qui nous poussent à faire ça. Parce que nous, on kiffe trop avoir différentes voix, comme t’as dit : comme s’il y avait plusieurs personnes, et même par rapport à l’histoire : on peut faire dialoguer des personnages. En plus, on trouve que ça se fait pas assez…

L’inventeur, maintenant le mutant homme/chien à la fin de paralysé… T’es dans le futur un peu, non ?

C’est pas vraiment une question de futur, c’est juste qu’on a encore essayé de raconter une histoire. C’est comme une fiction où les gens peuvent s’imaginer plein de trucs, peut-être même des choses auxquelles j’ai pas pensé. On essaye de faire une histoire pas trop fermée et trop narrée, on laisse des trucs assez ouverts : on donne des indices et les gens font avec. Le mutant, le chien, l’hôpital, l’accident… C’est des indices, par rapport au prochain projet.

Ce mutant au séquençage ADN plus proche du chien que de l’homme, ça m’a fait penser à un livre de Boulgakov qui s’appelle Cœur de chien (1925) : un professeur greffe sur un chien l’hypophyse d’un homme qui vient de mourir, et le chien se métamorphose en homme, avec le même caractère que le donneur. Ce côté hybride, tu joues dessus. Ton nom sur instagram, c’est seanzeudog. Ça vient d’où, cette image du chien ?

C’était vraiment pour jouer sur le truc « un homme parmi les chiens », et finalement, c’est un chien parmi les hommes, tu vois, ça va dans dans les deux sens. C’est par rapport au caractère, à l’égoïsme, à l’instinct de survie… Rappeler qu’on a tous un côté animal qui nous fait faire des choses que parfois on regrette, on est rattrapés par notre raison. Je trouvais que c’était une belle image. Même si c’est le meilleur ami de l’homme, c’est pas humain : si ça a envie de te bouffer, ça te bouffe. Et puis chacun a sa vision du chien, peut-être que certains vont se dire « seanzeudog c’est le meilleur ami de l’homme », et d’autres « c’est un pitbull », ou « c’est un chihuahua »…

Tout à l’heure, j’ai parlé d’alter ego, mais il me semble qu’on peut carrément parler d’un jeu sur des identités multiples. Dans le clip de paralysé, plusieurs noms apparaissent en bas à gauche, et à chaque fois il y a une erreur de password qui empêche la reconnexion. C’est impossible de se connecter à la bonne identité ?

Ouais, c’est ça. C’est comme si les différents personnages dans ma tête essayaient de se connecter, et ils y arrivent pas. Une fois j’ai eu une conversation avec un mec qui m’a dit « Dans ta tête, si t’entends une voix qui te parle, c’est que vous êtes deux ». Je sais pas comment expliquer… Sans être schizophrène, on est toujours deux, voire plus, dans notre tête. Et aussi, il m’avait dit « Est-ce que tu saurais imiter et recréer le son de la voix qui te parle ? Est-ce que c’est la même que la tienne ? ». Et en y réfléchissant, j’ai l’impression que c’est pas la même voix que quand moi, je discute avec quelqu’un. En fait, la voix que t’entends, ça passe pas par les cordes vocales, il y a pas ce souffle, donc c’est une autre voix. Je voulais vraiment jouer sur ça.

Qu’est-ce que tu peux déjà nous dévoiler sur ta mixtape qui va sortir ?

On retrouve encore Roodie, qui est l’un des producteurs avec qui je travaille le plus, avec qui j’ai commencé. Il m’a aidé sur toute la confection de l’album, il a toujours été là en studio, c’est la première personne que je remercie sur ce projet. Sur l’image aussi, on va retrouver des gens avec qui on a déjà travaillé. Et il y a un featuring cool, mais je peux pas en dire plus…

La dernière fois que j’ai regardé, tu n’étais abonné qu’à 2 comptes sur twitter : Jul et Kid Cudi. Pourquoi eux ?

Parce que je trouve que c’est des génies de ouf ! Je crois que c’est les premières personnes avec qui j’aimerais faire des collaborations. Et j’aimerais bien avoir les deux sur le même son, ce serait incroyable ! Même si c’est pas du tout pareil, les deux me parlent énormément. Parce que Jul, même si on n’a pas forcément le même univers, sa musique elle me parle, que ce soit dans la musicalité ou dans les paroles. Je trouve que c’est un mec qui écrit hyper bien, et qui décrit hyper bien ce qui se passe aujourd’hui : il a l’argot d’aujourd’hui, il a tout d’un mec d’aujourd’hui, je trouve que c’est archi beau comment il parle de la vie et de notre époque, et des nouvelles émotions aussi qui se développent avec les réseaux sociaux. Immense respect à Jul.

Le clip de fougue, réalisé par Marius Gonzales, est disponible

Photos Roxane Peyronnenc

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