Quand le rap parle de rupture : analyse comparée

Après avoir analysé le coup de foudre et le début heureux d’une relation amoureuse chez Lomepal et chez Atl4s, le moment est venu de se confronter à la suite logique et moins agréable : la rupture.

Pas de confrontation avec des classiques de la littérature cette fois-ci, mais une analyse comparée de 4 morceaux qui abordent ce thème : « Penelopeia » de Tengo John (2016), « Yeux disent » de Lomepal (2017), « Helsinki » de Dinos (2018, déjà analysé ici) et « Rivage » de Swing (2018).


LE POINT DE VUE ADOPTÉ

Les morceaux analysés parlent de rupture, mais pas toujours au même moment : certains se situent après la séparation (Tengo John, Dinos), tandis que ceux de Swing et de Lomepal racontent la fin de la relation, avant que la rupture soit prononcée. En effet, dès l’ouverture de « Rivage », Swing évoque le délitement de la relation : « En ce moment je sais pas ce qui se passe entre nous », « quand on se voit c’est plus la même ». La locution temporelle « en ce moment » et les verbes au présent indiquent bien que la relation est encore d’actualité, même si elle se dégrade et s’approche de sa fin. Lomepal parle de la rupture au futur, donc elle n’a pas encore eu lieu, mais elle est inévitable : « Elle est irremplaçable mais je m’en rendrai compte seulement quand elle sera partie ». Le point de vue est généralement, c’est logique, celui du rappeur. Mais le cas de Dinos fait exception : dans « Helsinki », il se met dans la peau de son ex, qui lui laisserait un message sur son répondeur. On a donc la voix de Dinos, mais un discours qui correspond à ce que pourrait lui dire son ex.

Les causes de la rupture sont plus ou moins détaillées selon les morceaux. « Yeux disent » est une forme de mea culpa, dans lequel Lomepal avoue ses torts : il est responsable de l’échec de la relation. Il faut blâmer son manque d’attention envers sa copine, mais surtout son égocentrisme (souvent au centre de ses textes, de « Ego » à « Palpal »), voire son narcissisme. En effet, il déclare « si je regarde ses yeux c’est peut-être juste pour y voir mon reflet » : ici, la fonction du regard au sein du couple, qui est normalement un regard complice, qui exprime des sentiments (et on a aussi vu le rôle capital du regard dans le coup de foudre), est détournée, puisque le regard de l’autre devient un miroir pour s’admirer soi-même. Cette idée était déjà annoncée dans l’ouverture du morceau : « recharge mes batteries, j’ai besoin de ton regard ».

L’accent est aussi mis sur l’incompatibilité entre la vie d’artiste qui recherche le succès, et la relation amoureuse. « Mais ce jour-là je l’ai pas écoutée j’avais des rimes dans la tête », « je parle trop souvent de ma musique », « j’ai la belle vie, j’fais des bons morceaux, j’fais des bons concerts », etc… On voit facilement que c’est la carrière qui l’emporte sur la relation. Cela apparaît aussi, dans une moindre mesure, dans les reproches adressés à Dinos par son ex : « T’auras tout le temps […] d’écrire tard le soir », « J’imagine que t’es entouré d’groupies et qu’tu t’amuses avec ». Il consacre trop de temps à son art et sa carrière, et se laisse griser par le succès.

 

Dans les morceaux de Tengo John et de Swing, il n’y a pas de responsabilité clairement attitrée. C’est toutefois plutôt la fille qui s’éloigne dans « Rivage » : « Tu m’dis que tu veux de l’espace, tout ça ne présage rien de bon ». Swing apparaît ici en quelque sorte comme un Lomepal inversé, car dans « Yeux disent » c’était le rappeur qui exprimait ce même besoin d’espace : « Je voulais plus d’air, plus de distance, j’en ai juste un peu trop mis ». Mais dans l’ensemble, c’est plutôt la faute du temps qui passe : les chemins se croisent et se séparent, comme dirait Jazzy Bazz. « Penelopeia » et « Rivage » sont empreints de mélancolie, mais pas d’amertume ni de rancœur. L’accent est mis sur la notion de cycle, ce qui permet à Swing de relativiser : « C’est pas la mort, c’est juste la fin d’un cycle ». Comme il le dit dans un autre morceau, « la vie est un cercle » : plutôt que voir la rupture comme la fin du monde, mieux vaut la considérer comme la fin d’un cycle, puisque cela signifie qu’un nouveau cycle va commencer. Ce thème est encore plus développé par Tengo John, qui se demande « est-ce que l’amour est cyclique ? », avant de jouer sur l’évocation de la forme circulaire : « mais je tourne en rond et je repense à tes boucles d’oreilles ». On la retrouve en effet dans l’expression figurée « tourner en rond », et dans les boucles d’oreilles, qui ne sont pas nécessairement de forme ronde, mais la « boucle » renvoie encore au cercle. Le morceau s’ouvre et se ferme sur les mêmes paroles, elles-mêmes répétitives, en anglais ; il adopte à son tour une forme cyclique.

Comme on peut s’y attendre dans ce type de morceau, les textes font des allers retours entre présent et passé, pour évoquer les souvenirs de la relation, et instaurer une antithèse entre le bonheur révolu et la rupture malheureuse. C’est chez Dinos que ces analepses (les flashbacks en littérature) sont les plus nombreuses, par le biais d’anecdotes a priori insignifiantes, mais qui prennent toute leur valeur une fois qu’elles appartiennent au passé : ce sont parfois les petits riens qui rendent le plus nostalgique. Ainsi, l’ex évoque et regrette plusieurs habitudes de la vie quotidienne : « plus personne finira mes popcorns avant que le film ait commencé », « quand je trébuche sur le trottoir et qu’y a plus personne pour se moquer de moi ». Les actions sont anodines, mais une fois qu’elles sont associées à « plus personne », la tristesse s’installe. Tengo John, quant à lui, n’énumère pas ce type de souvenirs, mais il remonte à l’instant du coup de foudre : « J’t’ai aimée d’emblée, je venais pour te contempler ». L’évocation d’un passé heureux est moins présente chez Lomepal et Swing, dont les textes se concentrent sur l’échec de la relation, sans rappeler ses bons côtés.

 

LA COMMUNICATION IMPOSSIBLE : CAUSE ET/OU CONSÉQUENCE DE LA RUPTURE

La communication – ou plutôt son absence – est au cœur de nos morceaux. Dans le titre du morceau de Lomepal, « Yeux disent », le verbe de parole est métaphoriquement attribué aux yeux, qu’on a l’habitude de considérer comme le miroir de l’âme. Cela n’a rien d’étonnant, car la parole ne circule plus au sein du couple : « Assis ensemble sans se dire un seul mot dans le tromé ». Ce silence prolongé marque la fin de la relation. Et surtout, après affirmation que tout va bien, le refrain assène : « Yeux disent le contraire, yeux disent le contraire », comme pour bien montrer que les paroles prononcées sont fausses, et que la vérité se trouve dans le regard, ce qui illustre à nouveau l’échec de la communication. Dans « Rivage » aussi, les yeux en disent long : « tes yeux couleur pistache sont plus rouges ces derniers temps », indice que des larmes ont coulé. Mais c’est quand on ne peut plus croiser le moindre regard que la relation est vraiment terminée, c’est pourquoi Tengo John écrit : « j’veux pas que tu fermes tes yeux, semblables à des pierres précieuses ».

Dans le cas de Lomepal, les problèmes de communication sont le signe d’une crise dans le couple, avant la séparation ; chez Dinos, ils apparaissent après la rupture, ils en sont une conséquence. Dans « Helsinki », il ne s’agit pas d’une conversation téléphonique, mais d’un message laissé sur un répondeur, donc d’un discours à sens unique. De plus, rien n’indique que le message sera écouté. Donc la rupture de la relation s’accompagne d’une rupture de la communication. De plus, au fil du texte, le téléphone apparaît comme une métaphore des sentiments amoureux : « Ni mon cœur, ni mon téléphone, je n’veux plus faire vibrer ». Il y a ici une syllepse sur le verbe « vibrer », c’est-à-dire qu’il est employé simultanément dans deux sens différents : le cœur qui vibre au figuré, et le téléphone qui vibre au sens propre. L’instrument de communication agit en harmonie avec les sentiments (voir « Notifications » de Dinos sur le même album). Dans « Penelopeia », le coup de téléphone à l’ex reste au stade de l’hypothèse : « De t’appeler j’étais tenté ». Mais Tengo John exprime à sa manière la rupture de la communication. La fille s’efface progressivement, d’abord sur le plan temporel (l’histoire appartient au passé) et sur le plan spatial (l’île grecque est lointaine ; de plus, une île est par définition un lieu isolé). Mais même son souvenir s’éloigne, les contours deviennent flous. « J’aperçois ta silhouette » : apercevoir est plus fugitif et moins précis que voir, et la fille n’est plus qu’une silhouette, c’est-à-dire une forme générale, sans détails. La figure féminine est de moins en moins réelle, elle apparaît davantage comme un fantasme, c’est-à-dire une construction imaginaire : elle est qualifiée de « mirage ». Plus qu’un fantasme, elle devient même un fantôme (les deux mots ont la même étymologie), comme l’indique l’emploi du verbe hanter dans « ton absence me hantait ». Or, comment communiquer avec un fantasme ou un fantôme ?

Les morceaux eux-mêmes pourraient-ils être considérés comme une tentative de communication ? Seuls ceux de Tengo John et de Swing s’adressent directement à l’ex. Celui de Dinos emploie lui aussi la 2ème personne du singulier, mais comme on l’a vu, l’énonciation est inversée, et donc plus complexe. Enfin, dans sa majeure partie, le texte de Lomepal évoque l’ex à la 3ème personne : il raconte la rupture, sans s’adresser à la fille. Mais qu’il y ait tentative de communication ou non, ces morceaux servent surtout à exprimer les sentiments liés à la rupture.

 

L’ÉVOLUTION DES SENTIMENTS ET LEUR EXPRESSION MÉTAPHORIQUE

Swing et Dinos en particulier dessinent une évolution des sentiments au fil du texte. Dans le deuxième couplet de « Rivage », on passe du refus de la rupture (« Faut être deux pour se quitter ») à une forme d’acceptation résignée (« C’est pas la mort, c’est juste la fin d’un cycle »). Mais l’évolution n’est pas parfaitement linéaire : à la fin, il va retrouver ses « démons ». Dans « Helsinki » aussi, les sentiments contradictoires sont nombreux, à l’image de l’antithèse amour / haine dans la phrase qui clôt chacun des deux premiers couplets : « Si tu savais comme j’te déteste, tu saurais à quel point j’t’aime ». Deux sentiments contraires cohabitent dans le bouleversement de la rupture. À la fin du troisième et dernier couplet, cette antithèse a disparu, et on ne retrouve que la haine : « Si tu savais comme j’te déteste… ». La phrase semble inachevée, et l’aposiopèse (l’interruption du discours, qu’on peut indiquer par des points de suspension) est suggestive : on comprend que la haine doit être très forte. L’ensemble du morceau joue sur des variations d’un couplet à l’autre pour montrer l’évolution des sentiments. « Du mal à m’dire que cette histoire est lointaine » devient « Presque ravie de m’dire que cette histoire est lointaine », et l’évocation des souvenirs, d’abord nostalgique comme on l’a vu, se fait progressivement l’occasion de reproches sous-entendus : « T’auras tout le temps de rester sur PlayStation et d’écrire tard le soir ». On retrouve ainsi au fil du morceau les stades successifs qui suivent la rupture (déni, tristesse, colère).

L’expression des sentiments, et en particulier de la tristesse, se fait par le biais de métaphores, dont certaines sont communes à plusieurs morceaux. Tout d’abord, la météo peut servir à refléter l’état du cœur, dans la tradition du « paysage état d’âme » cher aux poètes Romantiques du XIXème siècle, ou en écho aux célèbres vers de Verlaine : « Il pleure dans mon cœur / comme il pleut sur la ville ». C’est justement la pluie qu’on entend au début de « Helsinki », ce qui renvoie à un temps gris et mélancolique, ainsi qu’aux larmes, avant même que le texte débute (et il confirmera : « impression d’être une ville sans soleil »). Elle apparaît également dans « Penelopeia », lorsque Tengo John dit « Il pleut dehors mais j’aperçois ta silhouette » : au-delà de la mélancolie qu’elle peut évoquer en soi, la pluie fonctionne ici en antithèse avec l’île ensoleillée, théâtre du bonheur passé. L’île entraîne l’image du rivage (« J’te revois sur le rivage »), qui devient symbole de séparation, et donne son titre au morceau de Swing, qui fait d’ailleurs rimer rivage avec clivage. Cette symbolique est déjà présente dans la mythologie, si on pense au Styx et aux autres fleuves qui séparent les Enfers du monde des mortels, ou si on se souvient que c’est sur le rivage de l’île de Naxos qu’Ariane a été abandonnée par Thésée…

La tristesse et la douleur s’expriment aussi par des métaphores organiques, qui renvoient au corps, et en particulier au cœur et au sang. Lomepal utilise la métaphore filée de la blessure : « mots tranchants », « blessée », « touchée dans le cœur », métaphore explicitée visuellement dans le clip, avec les explosions rouges très esthétiques. L’arme est de son côté, la fille en est victime et reçoit la blessure, comme le scande la deuxième partie du refrain : « Oups je l’ai touchée dans le cœur, aïe aïe ». Toucher le cœur, lieu des sentiments, avec quelque chose de tranchant : cela fait évidemment penser aux flèches de Cupidon, qui rendent leur cible amoureuse. Sauf qu’ici, Lomepal apparaît comme une sorte de Cupidon inversé : il cause une souffrance qui entraîne la fin de la relation. L’image de la blessure est aussi présente dans « Rivage », mais cette fois c’est Swing qui en est victime : « J’préférerais même pisser le sang, à tel point tu m’as blessé ».

Tout comme celle du cœur, l’image du feu est une image cliché pour évoquer l’amour : déclarer sa flamme, brûler d’amour, se consumer de passion… Swing la réutilise de manière originale : « La flamme on l’a attisée / Pourtant, volutes partent en fumée ». Dans un premier temps, il réactive la métaphore traditionnelle de la flamme amoureuse, qui a été entretenue, attisée, au cours de la relation. Mais cela n’a pas suffi à maintenir les sentiments, et l’image du feu laisse place à celle de la fumée : c’est la relation qui part en fumée, qui se consume, se détruit et s’évapore, jusqu’à ce qu’il ne reste rien. C’est aussi à un autre niveau que cette image réapparaît ensuite : « Je recommencerai peut-être même à fumer le shit, si tu me laisses affronter seul la dure réalité d’la vie ». La métaphore filée subit une nouvelle transformation, puisqu’il s’agit cette fois d’une fumée concrète, autre conséquence de la rupture (« je fume pour oublier », comme dirait Damso).

Différentes métaphores sont donc développées au fil des morceaux. Mais parfois, le titre à lui seul concentre tout un réseau de significations. C’est le cas de « Penelopeia », que nous analyserons plus tard ; pour l’instant, remarquons simplement que le titre est un prénom féminin : rien de surprenant pour un morceau consacré à une rupture avec une fille. En revanche, le choix de Dinos de nommer sa chanson « Helsinki » est plus inhabituel. Partons du plus évident : il s’agit de la capitale de la Finlande. C’est un pays froid, l’hiver dure longtemps : cela peut correspondre métaphoriquement au gel des sentiments, à la relation qui se refroidit. De plus, c’est un pays étranger, ce qui peut évoquer la distance qui éloigne les deux partenaires (d’ailleurs, Tengo John de son côté s’étonne : « Jamais je n’aurais pensé qu’on deviendrait des étrangers »). Enfin, l’hiver finlandais se caractérise par des nuits extrêmement longues, et seulement quelques heures de jour, d’où la « ville sans soleil » évoquée dans le texte. Cette obscurité est symbolique : elle peut refléter la déprime, les sentiments sombres, mais aussi un aveuglement volontaire : « laisse-moi fermer les yeux et avancer dans le noir, parce que toutes les rues que j’vois m’rappellent un souvenir avec toi ». Mais le titre « Helsinki » n’évoque pas seulement la ville. Si on analyse ses sonorités, on peut entendre elle, qui pourrait désigner l’ex – à moins que l’on y entende plutôt hell, soit l’enfer de la rupture et du chagrin d’amour. Et si on reste dans la langue anglaise, la descente aux enfers se ferait en coulant (sink), en sombrant dans les abysses. Tout un programme… Qui aurait pensé qu’un simple titre pouvait contenir autant d’idées ?

LE DÉPASSEMENT DE L’ANCRAGE AUTOBIOGRAPHIQUE

L’ancrage autobiographique est plus ou moins perceptible selon les morceaux. Ce sont Lomepal et Dinos qui jouent le plus dessus. Tous les deux ont un pseudo de rappeur, mais tous les deux font entendre leur vrai prénom dès le début du morceau : « Enchanté, Antoine, je brise les rêves et les cœurs » et « T’es bien sur la messagerie de Jules ». Ils font ensuite référence à leur carrière dans le texte, de manière plus précise pour Dinos, qui cite « Namek », un de ses morceaux les plus connus. Cette dimension est beaucoup moins présente chez Swing et chez Tengo John (même si ce dernier cite la date du 22 janvier, qui semble renvoyer énigmatiquement à un événement précis que l’auditeur ne peut pas connaître).

Tengo John donne à son morceau un prénom féminin : Penelopeia. Cela semble a priori donner une information qui ancre le morceau dans la réalité. Or, c’est un autre prénom, Xristina, qu’il emploie pour s’adresser à la fille, dans ce morceau et dans le reste de l’EP. Cela nous invite à nous attarder sur le prénom de Penelopeia : pourquoi le choisir pour titre, si ce n’est pas le vrai ? Pour commencer, il ne s’agit pas de n’importe quel prénom : Pénélope est un personnage de L’Odyssée (et Penelopeia est justement la version originale, en grec, du prénom). Ce prénom permet donc à la fois une référence à la Grèce, lieu de l’amour dans le morceau, et une référence mythologique. Pénélope est la femme d’Ulysse ; or, c’est bien à lui que Tengo John s’identifie lorsqu’il dit « C’est déjà pour toi que j’ai crevé le seul œil du cyclope » (référence présente dans plusieurs de ses morceaux). Dans L’Odyssée, la guerre de Troie est terminée et Ulysse cherche à rentrer chez lui, sur l’île d’Ithaque, où Pénélope l’attend. Mais à cause de nombreuses péripéties, il lui faut dix ans pour rentrer, dix ans pendant lesquels Pénélope fait preuve d’une patience et d’une fidélité à toute épreuve. « Un jour je suis allé sur une île où il y eut un mirage » : dans cette phrase, Tengo John évoque le mirage de la fille et de l’amour parfait, mais on peut aussi y voir un écho à certaines aventures d’Ulysse, tout particulièrement à Circé, la magicienne qui ensorcèle les hommes sur son île et qui séduit le héros. Dans la version de Tengo John, Ithaque est remplacée par Santorin (là aussi en V.O. dans le texte : Santorini), et l’amour ne résiste finalement pas aux obstacles.

Mais quand on regarde de plus près, ce n’est pas seulement à la mythologie grecque que le texte fait penser. Dans L’Odyssée, Ulysse se débarrasse du cyclope avant tout pour sauver sa vie et celles de ses compagnons. Mais dans la chanson, c’est une prouesse accomplie pour la fille, désignée juste avant par la périphrase « princesse des Cyclades ». À la source mythologique se superpose une histoire presque chevaleresque : un chevalier combat des monstres pour conquérir une princesse en se montrant digne d’elle, dans la lignée des romans médiévaux ou des contes de fées merveilleux (après tout, il vient de lui promettre « monts et merveilles »). L’ancrage autobiographique est ainsi dépassé, et l’expérience personnelle est transfigurée en se superposant à des références mythologiques et littéraires, qui elles-mêmes se mélangent dans une forme de syncrétisme, comme souvent chez Tengo John.

DE L’EXPÉRIENCE PERSONNELLE AUX LOIS UNIVERSELLES

Le texte de Dinos reste très focalisé sur des sentiments personnels, qui sont approfondis dans le détail. Les trois autres en revanche, à des degrés divers, alternent entre expression de sentiments personnels et formulation de vérités générales. Lomepal adresse une mise en garde qui ne concerne pas que son cas particulier : « Attention à ce que les cerveaux agités promettent ». On retrouve les mêmes procédés lorsque Tengo John écrit : « les relations évoluent ». Le verbe est conjugué au présent, qui a ici valeur de vérité générale ; et le sujet est au pluriel (« les cerveaux », « les relations »), ce qui contribue à la généralisation, d’autant plus que l’article défini les n’indique pas d’exceptions (ce que ferait l’indéfini des : des relations parmi d’autres). La phrase de Tengo John exprime une forme de fatalité : si l’évolution des relations est une loi universelle, il n’y a plus qu’à l’accepter.

C’est Swing qui mentionne le plus de vérités générales, à commencer par « Faut être deux pour se quitter », formulation limpide et constat qui semble évident. Il écrit plus loin : « L’éternel est un mirage / Lentement on se détache ». Dans la première partie, la référence à une chose abstraite (l’éternel) alliée au présent de vérité générale donne l’impression qu’il s’agit d’un proverbe. La suite laisse croire qu’il revient à la situation de son couple : le pronom on désignerait toi et moi. Mais on étant un pronom indéfini, on peut aussi considérer qu’il prend ici une valeur générale : tout le monde se détache, tout le temps, dans toutes les relations. Enfin, la particularité de Swing dans son rapport à ces lois universelles est la distance qu’il prend avec : il apparaît méfiant ou ironique à travers les petites incises qui suivent les formules, après une virgule. « Faut tomber pour se relever, paraît-il », ou « Pas le temps pour les regrets, facile à dire » : il n’est pas convaincu par ces soi-disant lois universelles. Si ces formules peuvent aider à relativiser et à prendre du recul, elles sont aussi souvent inutiles et même agaçantes lorsque la souffrance est à son apogée. Leur présence dans les textes en question montre une manière de tirer les leçons de l’expérience personnelle et de l’inscrire dans des lois universelles, mais ce n’est pas synonyme de consolation pour autant.

CONCLUSION

La tension entre expérience personnelle et sentiments universels mise en place dans ces morceaux nous invite à rappeler ce qu’écrivait Victor Hugo dans la préface des Contemplations, recueil de poèmes très personnels. S’adressant aux lecteurs, il s’exclame : « Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! »

Enfin, si vous n’avez pas assez pleuré, quelques conseils de morceaux moins connus sur le même thème :

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MC Solal
J'analyse autant les textes d'Albert Cohen que ceux de Jazzy Bazz et je refais passer l'oral du bac français en interview.

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