Le Loup des steppes : de Hermann Hesse à Lonepsi

Dans la nouvelle génération de rappeurs français, Lonepsi fait partie, sans le moindre doute, de ceux qui ont une véritable « plume », une écriture travaillée et poétique. C’est aussi un lecteur, comme en témoignent ses nombreuses références à Baudelaire. Ce n’est pas la poésie qui nous intéresse ici, mais un roman, qui a donné son titre à l’un des morceaux de Lonepsi les plus appréciés : « Le Loup des steppes ».

 

Le Loup des steppes est un roman de l’allemand Hermann Hesse, publié en 1927, interdit sous le régime nazi, puis redécouvert dans les années 1960-1970, au cours desquelles il devient un livre culte. Un narrateur commence par présenter le personnage principal, Harry Haller, surnommé « le loup des steppes », puis la suite du livre restitue les carnets écrits par ce dernier, qui exprime ses pensées et raconte certains événements de sa vie.

Après Nekfeu, lecteur de Kundera, voici venu le tour de Lonepsi, lecteur de Hermann Hesse : quels rapports y a-t-il entre le livre et le morceau, au-delà du titre ?

LA CONFESSION D'UN SOLITAIRE

Le Loup des steppes est un roman, pas une autobiographie. Mais le personnage principal, Harry Haller, apparaît comme une sorte de double de Hermann Hesse ; ce n’est pas un hasard s’ils ont les mêmes initiales. On retrouve dans le livre plusieurs éléments de la vie de l’auteur : il a à peu près le même âge que son personnage (la cinquantaine), a connu l’échec de son mariage avec une femme schizophrène, et se retrouve seul. Lonepsi en revanche n’a qu’une vingtaine d’années lorsqu’il écrit son morceau : là où Harry Haller ressent le poids de son passé, le rappeur en revanche peut dire « j’ai la vie devant moi ».

La plus grande partie du livre se présente sous la forme des carnets écrits par le personnage, dans une sorte de journal intime, ou du moins d’expression personnelle, à cœur ouvert. Le narrateur les qualifie de « tentative d’expression faisant apparaître les mouvements profonds de l’âme sous la forme d’événements concrets ». L’expression à la 1ère personne domine. Mais en réalité, au cours du livre, Harry Haller est perçu à travers différents points de vue : celui du narrateur, qui loge au même endroit que lui et le côtoie au quotidien ; son propre point de vue, dans ses carnets ; et enfin, le point de vue objectif et analytique du « Traité sur le Loup des steppes » (long d’une quarantaine de pages), livret que lui donne un énigmatique vieil homme au cours d’une nuit. La chanson de Lonepsi, étant forcément plus courte que le roman, permet moins de variations : elle est écrite entièrement à la 1ère personne, et donne elle aussi l’impression d’une confession.

Lonepsi est un pseudonyme, mais le flou est entretenu sur l’aspect autobiographique, comme dans le livre : qui dit « je » ? L’analyse de ce pseudonyme nous amène au point commun majeur entre les personnages du livre et de la chanson : la solitude. En effet, si Lonepsi est Epsilon en verlan, on peut aussi remarquer qu’on y entend lone , soit seul, solitaire en anglais (voir aussi alone ou lonely). Or, il se présente justement comme un loup solitaire dans ce texte :

Je vis dans l’éloignement du monde qui m’environne

expression qui se trouve presque mot pour mot dans le livre :

dans l’éloignement du monde environnant

Harry Haller insiste sur le fait que sa solitude est choisie, et non pas subie :

La solitude est synonyme d’indépendance ; je l’avais souhaitée et atteinte au bout de longues années.

Harry Haller et Lonepsi se décrivent tous deux comme vivant à l’écart de la société :

Il n’y a que vue de loin que la foule est belle (Lonepsi)

Comment ne pas devenir un loup des steppes et un ermite sans manières dans un monde dont je ne partage aucune des aspirations, dont je ne comprends aucun des enthousiasmes ? (Hesse)

Cependant, dans le livre, le Loup des steppes est progressivement amené, grâce à une jeune fille nommée Hermine, à découvrir ce monde qui lui était étranger, et à s’enthousiasmer pour les mêmes choses que le commun des mortels, en particulier en apprenant à danser et à rire.

À la différence de la chanson de Lonepsi, la solitude dans le roman est très fortement associée à une forme de misanthropie. Harry Haller méprise ses contemporains, et les bourgeois en particulier. La solitude est à la fois un refuge et une marque de supériorité : depuis sa mansarde (chambre située en hauteur), il surplombe la société, ne se mêle pas à ses activités, et la juge avec sévérité. C’est l’image que lui renvoie Hermine :

Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t’exècre ; tu as pour lui une dimension de trop.

De son côté, le Loup des steppes de Lonepsi vit hors du monde, mais le texte n’exprime aucun mépris pour la société.

« MI-LOUP, MI-HOMME »

Dans le refrain, Lonepsi répète « Je suis mi-loup, mi-homme », dans la lignée de Harry Haller déclarant « Je suis moitié loup, moitié homme ; en tout cas, c’est ce que j’imagine », mélange qui évoque un être hybride, à l’image du loup-garou. Mais il n’est pas question ici d’une créature fantastique : le loup est pris au sens métaphorique. Le narrateur au début du livre synthétise ce à quoi correspond ce surnom :

Un loup des steppes égaré chez nous, dans les villes où les gens mènent une existence de troupeau ; aucune autre image ne pouvait représenter de façon plus pertinente l’homme, son isolement farouche, son caractère sauvage, son anxiété, sa nostalgie d’une patrie perdue.

Attardons-nous sur la symbolique du loup. Spontanément, si on pense au loup des contes et des fables, c’est un animal dangereux, un prédateur. Mais c’est aussi un animal sauvage et noble, en opposition au chien domestiqué (idée développée par Harry Haller dans l’épisode du théâtre magique à la fin du roman). Concernant la « sociabilité » du loup, deux images entrent en concurrence : le loup en meute vs le loup solitaire. C’est à ce dernier que s’identifie Harry Haller. Il va jusqu’à écrire un poème, à la 1ère personne, dans lequel il se met dans la peau d’un loup au sens concret, un loup qui trotte dans la neige, à la recherche d’une proie ; mais en même temps, il entretient le flou en insérant des éléments de sa propre vie (la rupture avec sa femme) :

Moi, le Loup des steppes, je trotte sans jamais m’arrêter […]
Ma femme bien-aimée depuis longtemps n’est plus ici.
À présent, je trotte, je rêve de chevreuils,
Je trotte, je rêve de lièvres parfois

Dans sa chanson, Lonepsi oscille entre comparaison et identification. En effet, lorsqu’il répète « Je me comporte comme un Loup des steppes », l’outil de comparaison comme marque une distance : ce n’est pas parce qu’il se comporte comme un loup, qu’il en est un. En revanche, lorsque le refrain affirme « Je suis mi-loup, mi-homme », il s’agit cette fois d’une identification directe, avec l’utilisation du verbe être.

Le « Traité sur le Loup des steppes », inséré dans le livre, vient nuancer cette dichotomie homme / loup :

Harry ne se compose pas de deux êtres, mais de cent, de mille. Son existence n’oscille pas (à l’instar de celle de tout homme) entre deux pôles uniques, entre les instincts et l’esprit ou entre la sainteté et la débauche ; elle oscille entre des milliers, d’innombrables séries d’oppositions.

Finalement, Harry Haller, tiraillé entre plusieurs personnalités, n'a peut-être rien d'extraordinaire...

LE JEU SUR L'IMAGE DE L'ARTISTE TORTURÉ

N’importe qui peut se reconnaître dans le personnage du Loup des steppes, c’est d’ailleurs un élément qui revient très souvent dans les avis sur ce livre (voir ici). Cependant, le texte insiste sur le fait que les personnes susceptibles d’être des Loups des steppes sont avant tout les artistes et les intellectuels. Harry Haller se définit d’ailleurs comme « adversaire solitaire du monde des philistins », les philistins étant les personnes incultes et bornées, qui ne s’intéressent ni à l’art, ni aux choses de l’esprit.

On retrouve alors certains clichés autour des artistes, avec la description d’une psychologie torturée. Le Loup des steppes est attiré par les extrêmes, aussi bien dans le positif que dans le négatif, puisqu’il cherche « des sentiments d’une autre intensité, dans les plaisirs ou, si nécessaire, dans les souffrances », souffrances qui réapparaissent dans les « fêlures » (aussi « infimes » soient-elles) évoquées par Lonepsi. Ces fêlures sont provoquées par des « désirs », que le rappeur associe à la philosophie pessimiste de Schopenhauer :

Mon cœur est un pendule qui oscille entre une crainte et un désir (Lonepsi)

La vie oscille, comme un pendule, de la souffrance à l’ennui (Schopenhauer)

En résumé, Schopenhauer considère que soit on éprouve des désirs insatisfaits et on souffre, soit on satisfait nos désirs, mais alors on s’ennuie. Hesse aussi reprend cette idée, lorsque son personnage dit, à propos du bonheur :

Il éveille un sentiment de satisfaction, mais la satisfaction n’est pas une nourriture pour moi. Elle endort le Loup des steppes ; elle le rend blasé.

 

C’est en grande partie dans sa relation aux autres que le Loup des steppes est voué à souffrir, car il se hait, et « sans amour de soi, l’amour de l’autre est impossible », comme l’indique le narrateur au début du livre. C’est ainsi que Hermine, que Harry semble aimer, lui répond qu’il ne s’intéresse à elle que parce qu’elle représente une sorte de miroir pour lui. Se lier aux autres est difficile, et quand Lonepsi dit « Il n’y a que vue de loin que la foule est belle », on peut penser aux propos d’Ivan, autre personnalité torturée de la littérature, dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski (écrivain qu’on trouve dans la bibliothèque de Harry Haller) :

Jamais je n’ai réussi à comprendre comment on pouvait aimer ses prochains. Je veux dire, c’est justement les prochains, à mon avis, qu’il est impossible d’aimer, on ne peut aimer que les lointains.

Dans le livre, Hermine essaye de « guérir » Harry en lui apprenant à profiter des plaisirs de la vie. Dans la chanson, il n’y a pas vraiment d’espoir. Le refrain se répète, c’est bien normal, mais un autre passage est répété également, au sein du 2ème couplet, de « Je me comporte comme un Loup des steppes » à « Mais je me comporte comme un Loup des steppes ». Non seulement la répétition donne l’impression d’une spirale dont il est impossible de sortir (il n’y a pas de remède pour le Loup des steppes), mais en plus, le passage répété est lui-même construit comme une boucle, commençant et s’achevant par la même phrase. De plus, le dernier refrain, répétant la phrase « Je suis mi-loup, mi-homme », semble s’achever brutalement : « Je suis… ». Cette aposiopèse (interruption du discours) est suggestive, et laisse entendre que le discours pourrait se dérouler à l’infini…

Cette mise en avant d’une personnalité torturée fait écho au cliché du poète maudit. Le personnage du roman consomme d’ailleurs de la drogue, notamment de l’opium, que n’aurait pas renié Baudelaire. Lonepsi en revanche est beaucoup plus soft : « la caféine comme seul moteur ». Le café est ce qui tient éveillé après de longues nuits passées à écrire ; en effet, le texte de Lonepsi évoque l’inspiration et la création de l’artiste. Il parle de trouver « l’inspiration » et d’« écrire », et ces activités sont associées à un temps (« la nuit », « le soir ») et à un espace : la chambre (« mon lit »), au cœur d’un autre morceau :

 

Avec la phrase « Lorsque tu sors la nuit, j’suis certainement en train d’écrire », Lonepsi fait une antithèse entre lui-même et un « tu », pour mettre en avant ses nuits passées à écrire. Remarquons que ce « tu » ne s’adresse pas forcément à une personne en particulier, il peut représenter n’importe qui : Lonepsi ne s’oppose pas à un « tu » singulier, mais à tout le monde !

Le Loup des steppes du roman vit lui aussi en décalé : il passe ses nuits à lire, écrire, boire et fumer (et dort jusqu’à midi), le tout dans sa mansarde, modeste chambre, refuge par excellence de l’artiste maudit. Il n’exerce « pas de métier concret », et rien ne lui semble « plus détestable et effrayant que de devenir un employé, que de devoir respecter un emploi du temps journalier, annuel, et obéir à d’autres », et Lonepsi de son côté essaye de se motiver à sortir du lit en se disant « ne crois pas que le labeur tue ».

Mais cette image du poète maudit, solitaire et mélancolique, doit être relativisée : Lonepsi y fait référence, sans pour autant s’y identifier et y adhérer totalement. Interrogé sur son utilisation de cette image en interview, il dit vouloir s’en détacher, et conclut ainsi :

Les mots servent à ne pas devenir ce que je décris dans mes textes, c’est-à-dire une personne et mélancolique. S’il n’y avait pas ces mots, je deviendrais ce personnage, comme dans Le Loup des steppes. Alors, je dirais que les mots me servent à être plus heureux.

CONCLUSION

Signalons pour terminer que le roman de Hermann Hesse contient plusieurs développements sur la musique. Le Loup des steppes aime la musique classique, mais surtout, il l’oppose au jazz (musique moderne et populaire de l’époque), qu’il juge avec mépris… tout comme le rap est parfois jugé aujourd'hui. Invitons tous les Loups des steppes à descendre de leurs mansardes et à écouter Lonepsi et les autres, pour revoir leur opinion !

Ariane Solal

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