INTERVIEW : Kery James & Leïla Sy nous parlent de « Banlieusards »

Kery James : banlieusard et... condamné à la réussite

Nous avons rencontré Kery James, qu’on ne présente plus, ainsi que sa réalisatrice Leïla Sy samedi au Centre Culturel Hip Hop à Paris dans le cadre de la sortie de leur premier film : Banlieusards, disponible sur Netflix depuis le 12 octobre.

Le synopsis

Banlieusards, c’est l’histoire de la famille Traoré, une mère seule et ses trois fils. Demba (incarné par Kery James), l’aîné, vit du trafic de drogue dans les cités et fait des allers-retours en prison. Soulayman (Jammeh Diangana), quant à lui, est étudiant en Droit à Paris et participe à un concours d’éloquence où il doit débattre de la responsabilité de l’État dans la situation actuelle des banlieues. Leur petit frère, Noumouké (Bakary Diombera) est un ado de 15 ans qui se cherche et doit choisir auquel de ses deux grands frères il veut ressembler.

Pendant deux semaines, nous suivons le quotidien bien rempli des trois frères. Entre bagarres, fusillades, trafics mais aussi amour, amitié, boxe et relations familiales, de quelle façon s’en sortir lorsqu’on vient de la banlieue ?

Cette question est celle qui taraude l’artiste depuis le début de sa carrière, et en particulier sur le morceau « Banlieusards », dit « l’hymne des combattants » et où il clamait déjà, 10 ans en arrière, que la trajectoire des personnes issues de la banlieue n’était pas toute tracée et que les banlieusards, comme tout le monde, pouvaient s’en sortir et réussir.

 

RAPLUME : Tu rappais en 2008 [sur le morceau qui s’intitulait déjà « Banlieusards »] « Banlieusard et fier de l’être, on n’est pas condamnés à l’échec« , est-ce qu’avec la sortie de ce film, 11 ans après le titre éponyme, on peut dire que la boucle est bouclée et que la question de l’échec est désormais bien loin derrière toi ?

KERY JAMES : Je pense que le combat continue et continuera. Le combat, c’est du berceau au tombeau et puis comme tous les artistes sont des gens en quête d’amour, un projet ou un rêve en amène un autre et là, on a été au bout de ce film mais on a maintenant envie d’en faire d’autres, avec d’autres ambitions. Et puis, on n’est jamais à l’abri d’un échec donc j’ai toujours cette mentalité combative, un défi en chasse un autre.

Mais sinon, c’est vrai que ce morceau qui est sorti en 2008, « Banlieusards », qui était d’ailleurs un des premiers clips de Leïla, en faire aujourd’hui un film, 10 ans après, ça a beaucoup de sens pour nous. Parce que le message du morceau « Banlieusards » est à l’intérieur du film et il est aussi dans l’histoire de ce film : la façon dont on a résisté, la façon dont on s’est relevés, après qu’on nous ait fermé les portes du cinéma français par le circuit traditionnel, ça, c’est « Banlieusard et fier de l’être, on n’est pas condamnés à l’échec ».

« Banlieusards », qui était d’ailleurs un des premiers clips de Leïla, en faire aujourd’hui un film, 10 ans après, ça a beaucoup de sens pour nous.

RAPLUME : Leïla, concernant le tournage, quelles sont les difficultés que tu as pu rencontrer dans la réalisation de ce film, qui est un exercice quand même bien différent de la réalisation de clips que tu faisais jusque-là ?

LEÏLA SY : Moi déjà, j’aimerai dire que c’est le premier à m’avoir accordé sa confiance pour réaliser un clip vidéo, le premier à m’emmener avec lui – même si ça a été parfois compliqué – vers la fiction, donc c’est quand même une aventure incroyable. [Kery James] c’est quelqu’un de droit, de bien dans ses baskets et ça j’aimerais le saluer. Disons que moi, il me connait, je suis un peu son « meilleur soldat » j’espère, quand il s’agit de parler d’image, je suis au service de ce qu’il défend, de ce qu’il est depuis des années, dans l’art qu’il développe. J’ai donné le maximum, c’était pas non plus plus compliqué que ça par le fait que quand je fais du clip vidéo, on peut m’entendre donner des informations en temps réel au-dessus de la musique et que là il fallait que je réussisse, qu’on réussisse à bien donner toutes nos directions avant que les prises soient lancées, puis voir si tout était bien appliqué.

Le clip vidéo, c’est un peu « l’enfant pauvre » de l’image […] il faut savoir qu’il y a beaucoup de réalisateurs qui font des choses extrêmement brillantes et qu’il faudrait que les gens réussissent à voir ce métier avec un autre prisme.

Mais c’est très naturellement qu’on est passés du clip vidéo à la réalisation et d’ailleurs, j’aimerais en profiter pour dire que le clip vidéo, c’est un peu « l’enfant pauvre » de l’image, mais il faut savoir qu’il y a beaucoup de réalisateurs [de clips, NDLR] qui font des choses extrêmement brillantes et qu’il faudrait que les gens réussissent à voir ce métier avec un autre prisme… C’est un peu désolant quand tu te rends compte que des gens qui mettent en lumière des paquets de lessive ont plus de possibilités à développer des projets que des gens qui se battent pour mettre en avant, certes peut-être des artistes noirs, arabes.. tout ce que tu veux mais des artistes qui viennent de la diversité.

 

RAPLUME : À ce sujet, vous aviez justement déjà expliqué avec l’exemple des réalisateurs de publicité qui vendaient des « paquets de lessive » que ceux-ci trouvaient plus de légitimité aux yeux du monde du cinéma que des personnes qui réalisent des clips musicaux, comment est-ce que vous expliquez cela ?

LEÏLA SY : C’est mon point de vue, je considère qu’en tant que réalisatrice de clips vidéo, j’ai dû redoubler d’efforts pour qu’on me prenne au sérieux. Je pense que j’ai prouvé depuis toutes ces années que je sais faire de l’image et qu’alors certes, j’ai choisi de travailler dans un certain milieu – qui est le mien et que je respecte, et qui m’a porté et permis de rencontrer Kery James, c’est-à-dire le hip-hop. Mais c’est pas parce que c’est le hip-hop et que c’est une culture qui vient de la rue qu’il faut pas non plus réaliser qu’il y a énormément de créativité, énormément de choses qui prennent vie.

KERY JAMES : Et puis moi j’y crois pas trop à ce truc qu’on nous disait parfois « oui, ça, c’est du clip et ça, c’est du cinéma, c’est pas la même chose », « ça, c’est un texte de rap mais ça c’est un texte théâtral, c’est pas la même chose », « ça, c’est du théâtre mais ça c’est pas du cinéma, c’est pas la même chose »… Enfin, je sais pas, moi, dès que j’ai vu le premier clip de Leïla, je savais qu’elle était capable de réaliser un film, j’ai pas eu besoin qu’elle fasse un film pour savoir qu’elle était capable de le faire.

LEÏLA SY [à Raplume] : Tu te rends compte la chance que j’ai ? [Rires] Oh là là, il me met la chair de poule !… Mais c’est aussi grâce à cette chance que je suis là aujourd’hui, y en a d’autres qui ont pas cette chance d’avoir des grands messieurs comme lui qui défendent la créativité autour d’eux et il faut vraiment que les décideurs, les gens, regardent, qu’ils aillent voir ce qu’il se passe dans notre culture : il y a du talent à revendre.

Dès que j’ai vu le premier clip de Leïla, je savais qu’elle était capable de réaliser un film, j’ai pas eu besoin qu’elle fasse un film pour savoir qu’elle était capable de le faire.

Interview Kery james et Leila
Kery James et Leïla Sy, qui réalise ses clips depuis plus de 10 ans

RAPLUME : Deux films sur la banlieue réalisés par une personne qui en est elle-même issue sortent en cette fin d’année 2019 : Banlieusards mais aussi Les Misérables de Ladj Ly, qui représentera la France aux Oscars 2020, qu’est-ce que cela vous inspire ?

LEÏLA SY : On est hyper fiers, on est hyper fiers pour eux étant donné qu’on a donné un vecteur commun et pas des moindres qui est Toufik Ayadi, le producteur de chez SRAB FILMS qui a produit aussi Les Misérables, donc il faut s’en rendre compte.

Mais il y a quand même un même mec derrière ces deux projets, donc ça aurait été encore mieux si ça aurait été d’autres producteurs ou des gens venus d’ailleurs mais nous on est hyper fiers, on a pas eu la chance encore de voir Les Misérables mais une chose est sûre c’est que la banlieue racontée par un mec de la banlieue ce sera jamais la même chose que la banlieue racontée par un bobo, pardon, mais c’est comme ça. Et je dis ça parce que je suis à coté de Monsieur Kery James, voilà.

 

Banlieusards, disponible sur Netflix

 


L’État est-il le seul responsable de la situation actuelle des banlieues ?

Trois mois avant la sortie du film, Kery James introduisait l’une des questions principales de celui-ci avec « À qui la faute ?« , un morceau clippé en featuring avec OrelSan. Dans celui-ci, les deux rappeurs se répondent l’un l’autre en défendant un point de vue différent. OrelSan explique que l’État français est responsable de la situation des banlieues tandis que Kery tente de prouver que la banlieue pourrait s’en sortir d’elle-même si elle arrêtait de s’apitoyer sur son sort.

Pendant le film, Soulayman prépare la finale du concours d’éloquence où il doit affronter Lisa Crèvecœur (incarnée par Chloé Jouannet, la fille d’Alexandra Lamy), une jeune femme issue d’un milieu aisé qui doit « mettre en exergue la responsabilité de l’État dans la situation des banlieues ». À l’inverse, Soulayman doit donc défendre l’État français dans le concours. Le parallèle avec le morceau « À qui la faute ? » est donc clair et le son n’était qu’une introduction à ce qui se joue durant Banlieusards.

Leïla Sy et Kery James choisissent de casser les clichés puisque ce dernier, tout comme Soulayman, est issu de la banlieue mais doit se mettre du côté de l’État. OrelSan et Lisa, qui ont plutôt l’image des blancs « privilégiés », doivent eux soutenir que la justice et les politiques ne font pas correctement leur travail en France. Le tout donne donc une sorte de mise en abyme où deux des personnages du film doivent débattre d’une question qui se joue justement pendant le film.

Parfois victime de contrôles abusifs comme un vulgaire délinquant, Soulayman doit lutter pour trouver sa place dans la société. Paradoxalement, il doit expliquer pourquoi la banlieue ne peut en vouloir qu’à elle-même si son sort est si misérable. Quand à Kery James, il prouve dans le film avec son personnage de Demba que tout n’est pas toujours rose. Où se trouve la responsabilité de l’État lorsqu’on est témoin de règlements de compte entre bandes rivales, ici des concurrents dans le trafic de stupéfiants dans les cités ?

L’analogie entre les deux hommes se fait petit à petit, notamment lorsque Soulayman entonne « Lettre à la République« , l’un des classiques de Kery James, sorti en 2012 sur l’album 92.2012. Forcément, l’univers de la musique et plus particulièrement du rap français est présent pendant le long-métrage, comme lorsque l’on peut entendre « Commando » de Niska dans une des scènes nocturnes à l’intérieur d’un bar ou encore « Ramenez la coupe à la maison » de Vegedream à la fin du film.

Banlieusards, plus qu’un film, un morceau ou une pièce de théâtre : une histoire

Le jour de la sortie du film, Kery James dévoile le clip de « Tuer un homme« , issu de Tu vois j’rap encore, la réédition de l’album J’rap encore sorti un an plus tôt. Cette fois encore, le morceau et le clip prennent tout leur sens pendant le visionnage de Banlieusards. Kery James, auteur du scénario, a écrit non seulement les dialogues, mais également tout un univers autour de cet environnement. On retrouve bien entendu des images du film dans les trois clips sortis pour l’occasion : « À qui la faute ? » (avec OrelSan), « Tuer un homme » (avec Lacrim) et « Les yeux mouillés » (avec Youssoupha). Dans le clip de ce dernier, les acteurs du film Banlieusards se retrouvent aux côtés de Youssoupha. Une promotion plutôt payante, visiblement. Pourtant, c’était mal parti, puisque Kery James avait tenté, en vain, de vendre son film à des diffuseurs qui lui ont claqué la porte les uns derrière les autres. Il a dû se diriger vers Netflix puisque c’était la « dernière option » (source : The Huffington Post). Aujourd’hui, ce sont non seulement les médias « urbains » qui relaient la sortie du film, mais également la presse plus traditionnelle avec Le Parisien, 20 minutes, CNews, Télérama ou encore BFMTV.

L’une des scènes marquantes de Banlieusards reste sans aucun doute la fameuse finale du concours d’éloquence, en particulier lorsque fiction et réalité s’entrecroisent et s’entrechoquent. En effet, dans sa plaidoirie contre l’État français, Lisa cite notamment Ali Ziri, Zyed Benna et Adama Traoré, victimes bien réelles de violences policières en Île-de-France. Plus loin encore, Amal Bentounsi, sœur d’Amine, 28 ans, tué d’une balle dans le dos par un policier, est présente dans la salle d’audience. En 2018, Kery James et Leïla Sy avaient déjà consacré un clip à Amal, qui donne donc une toute autre dimension à ces mots et à cette scène du film.

Kery James et Leïla Sy ne sont pas seulement les réalisateurs d’un film. Il s’agit en fait d’un dispositif transmédia : une histoire, un album, des clips, des concerts, un long-métrage mais aussi une pièce de théâtre, À Vif, co-écrite avec Yannik Landrein et mise en scène par Jean-Pierre Baro où, cette fois, Kery James incarne Maître Souleymane…

Finalement, à travers Banlieusards, on ressent parfaitement la réalité de la banlieue, avec ses hauts et ses bas au quotidien. Le film dépeint habilement les problèmes liés à chaque âge au moyen des histoires respectives des trois frères Traoré. Beaucoup d’intensité, d’émotions et un bon équilibre entre action et réflexion concocté par Leïla Sy et Kery James. Un message fort à mettre entre tous les yeux.

 

INTERVIEW : Flavie Rcr

TEXTE : Kevin Peeters

PHOTOS : Roxane Peyronnenc

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