Rencontre avec S-Cap

"Maintenant, je peux me diriger vers un truc plus musical"

Ce n’est plus à prouver : le collectif LTF regorge de talents. Parmi eux : S-Cap, qu’on entend aussi bien découper les prods que chanter des refrains mélodieux avec une aisance déconcertante. Avec son projet Rosa Nera, qui vient de sortir, le tonton flingueur dégaine en solo, enfin.

C’est dans son quartier, le 19e, que nous en avons discuté avec lui, avec Roxane Peyronnenc à la photo.

Tu viens du collectif LTF, tu fais aussi partie du groupe Atl4s, et quand on écoute ton projet, on sent qu’il y a plein de petites dédicaces, c’est quelque chose qui reste très présent. Du coup, tu as beaucoup d’expérience en collectif : qu’est-ce que ça t’a apporté, individuellement ?

Déjà, je pense que ça nous a fait progresser, forcément. Parce qu’il y a un délire de compétition positive un peu : untel a sorti un texte de ouf, untel a fait une mélodie de ouf, etc… Du coup tu veux faire la même chose, tu veux faire mieux. Ça, c’est purement rap. Mais c’est aussi dans l’esprit : c’est des frères, des très bons potos. On fait que se pousser vers le haut. C’est pour ça, ça fait 6-7 ans qu’on est ensemble maintenant. Et puis aussi, le délire Atl4s, le fait qu’on se soit réunis, qu’on ait fait tous les sons vraiment ensemble tous les 4, ça m’a fait découvrir des petites compétences que j’avais pas forcément poussées, notamment dans le chant. Je savais que je savais chanter, mais je savais pas que je pouvais le faire, tu vois ce que je veux dire ? Au final ils me disent tous « c’est toi qui vas faire le refrain ». Du coup ça m’a fait comprendre que j’ai un petit délire avec ça, et je peux me diriger vers un truc plus musical.

Dans Nueve, tu dis « 2018 ouais j’ai manqué la cage vide, donc 2019 ouais j’vais cocher la case vite ». C’est vrai que de tous les membres de LTF, j’ai l’impression que tu es l’un des derniers à vraiment mettre des sons solo sur les plateformes. Là, tu as ressenti comme une urgence à le faire ?

Ouais, pas une urgence, parce que j’ai toujours voulu le faire, mais vu qu’il y avait le groupe… Parce que c’est un petit confort d’avoir le groupe, c’est plus facile. Là, le projet, faut le mener de A à Z. J’ai trop tardé. Les mecs de LTF ils me l’ont toujours dit, « commence à sortir des trucs ». J’ai enregistré plein de sons solo, mais j’étais incapable de structurer le truc, de défendre un projet. Là j’ai pris le temps, je me suis mis à fond dans mon projet. Il était temps, je pense.

Tu as appelé ton projet Rosa Nera. J’ai mes petites interprétations, mais je te propose de déjà dire, toi, ce que tu avais en tête…

Non mais en fait ce serait marrant que tu me dises avant !

Moi ça me fait un peu penser aux Fleurs du mal, avec ce côté oxymorique de la rose noire : la rose pour le côté love, mais elle est noire, donc c’est sombre… Et en plus, c’est une rose rare.

Franchement, la tête de oim que tout est vrai ! (Rires) Juste, petite nuance, je commencerais par le délire de love un peu sombre, les épines, tout ça, parce que je trouve que ça dirige un peu mon projet. En tout cas, y a deux sons phares de mon projet qui parlent de ça. Après, y a aussi le délire de rareté. Ce qui est venu en dernier, c’est Les Fleurs du mal, c’est même pas moi qui l’avais trouvé, je crois que c’était Sheldon, qui m’a dit que ça faisait penser à ça. Du coup j’ai amené ça en plus. Mais la première idée c’est vraiment que j’étais dans le mood des deux sons, Sans arrêt et Eurydice.

En 7 titres, tu varies les atmosphères. On retrouve de la trap egotrip (Nueve, Arjen), mais aussi des morceaux plus doux, plus dans l’introspection (Sans arrêt, Eurydice, Mirage…). Comment tu as trouvé cet équilibre ?

Franchement, j’ai pas cherché à trouver d’équilibre. Je pense qu’au final je l’ai trouvé, mais j’ai pas cherché. En fait, c’est mes moods. Le premier son que j’ai fait avec Sheldon, c’était un son test, pour voir ce que ça donnait avant de partir sur un projet, et c’était Sans arrêt. Il m’a fait la prod, j’ai grave kiffé, j’ai gratté le texte instinctivement, et au final c’est certainement un de mes sons préférés du projet. Du coup, quand je suis parti sur ça, je me suis dit « c’est sûr et certain je refais un son dans le même délire » (Eurydice, que j’ai fait longtemps après finalement). Mais juste après, dans la foulée, on a commencé à faire une prod archi sombre, on est partis sur Mirage, donc aucun rapport ! C’était vraiment instinctif, mais bizarrement, je sais pas trop comment, j’ai trouvé un équilibre et je suis grave content.

Justement, tu parles de Sheldon : tu as beaucoup travaillé avec lui sur ce projet ?

Sheldon, c’est un boss. C’est un musicien hors pair, un rappeur hors pair, il est trop fort ! Et limite, je trouve qu’il est encore plus fort, parce qu’avant il était un peu enfermé dans son délire, que je kiffais de ouf, mais qui me ressemblait pas forcément. Et du coup j’avais pas forcément pour ambition de faire un projet avec lui, jusqu’au moment où j’ai vu qu’il s’ouvrait un peu plus. Je suis arrivé, on a fait Sans arrêt, je m’attendais pas du tout à partir sur un son comme ça, et là je me suis dit « c’est sûr je vais faire un projet avec lui ». Sinon, le freestyle Rosa Nera et le son Après, c’est deux prods d’Amine, qui travaille beaucoup avec nous (LTF et Atl4s), et qui est notre DJ aussi. Et Arjen, c’est une prod de Owdee.

On retrouve parfois des notes de guitare sur les morceaux posés, c’est un style qui te va bien je trouve. Ça vient d’où ?

J’ai toujours kiffé les instruments, j’ai fait un peu de piano, j’ai pris des cours de chant quand j’étais petit. J’ai toujours kiffé la guitare mais j’ai jamais su en faire. Sheldon il a cinq guitares, en mode il sort une guitare, il dit « attends j’essaye un truc » et après il te fait une piste en one shot, tu fais « c’est ça ton essai ? ». C’est un génie, j’ai jamais vu ça de ma vie. Musicalement, c’est un monstre. Il m’a énormément apporté. On s’est même pas dit « on va mettre de la guitare », il a pris sa guitare et boum. Encore une fois, c’est grave instinctif.

Du point de vue de l’écriture, il y a un morceau en particulier dont je voudrais parler : Mirage. J’ai trouvé le texte très abouti. Comment s’est passée son écriture ? Est-ce que c’était dur ?

En général, c’est pas pour faire le mec, mais c’est pas dur d’écrire un morceau : parce que j’écris pas quand j’y arrive pas. Si j’y arrive pas, je m’aventure pas, je m’arrête vite. Ça m’arrive d’écrire trois mots, de me dire « c’est quoi ça ? qu’est-ce que je raconte ? », à ce moment-là j’arrête et je vais jouer à la Play. Mirage, c’est peut-être le seul un peu plus conscient que les autres. Les autres, comme tu disais, c’est soit egotrip, soit love… Même si j’aime pas dire « conscient » ou quoi, parce que c’est mélangé en vrai : tu peux trouver une phrase egotrip, puis un truc sincère et « conscient ». Et je suis d’accord avec toi, par rapport à l’écriture, c’est un des morceaux les plus aboutis. Je le trouve sincère. Musicalement, c’est même pas mon préféré, mais je trouve qu’il finit bien le projet.

Le mirage, c’est une image qui revient dans le morceau Eurydice aussi. Parce que tu dis « je l’ai vue s’approcher de moi, j’ai cru voir un mirage », mais aussi à cause du symbole d’Eurydice elle-même : Orphée la perd en se retournant vers elle ; elle est à la fois toute proche et inatteignable à jamais. Qu’est-ce qui te parle autant dans le mirage ?

Déjà, le mot il est beau je trouve. J’aime bien tous les mots qui sont flous, que t’aurais un peu de mal à définir, que tu pourrais expliquer que par rapport au contexte… « Mirage », je te dis ça comme ça, tu vois pas de quoi je parle. Mais par contre, tu le mets dans une phrase : tu comprends tout. C’est le mot qui va te faire comprendre toute la phrase. Et dans ce mot, il y a cette notion de, comme tu dis, quelque chose qui m’échappe un peu. Ce délire d’ambiguïté, de flou… « Mirage », c’est « flou », mais en joli.

Pour parler encore un peu d’Eurydice, je me demande si on ne pourrait pas pousser plus loin la référence. Parce que si la fille est Eurydice, ça veut dire que toi tu es Orphée

Le dieu de la musique !

Oui voilà ! Il représente à la fois la musique et la poésie, ce qui correspond bien au rap du coup. C’est un parallèle que tu avais en tête ? Pas dans le sens « je me prends pour Orphée », mais peut-être qu’aujourd’hui, pour charmer Cerbère et entrer aux Enfers, il ferait un freestyle ?

Exactement ! (Rires) En fait, pour la petite histoire, ce morceau, je ne savais pas du tout comment l’appeler, après l’avoir fini. Du coup, Sheldon, pour me forcer à trouver des titres, il me mettait des titres de merde, genre « bastos meuf » pour celui-là. J’ouvrais mon mail, je voyais ça, et ça me rappelait qu’il fallait que je trouve un titre. Un jour, j’étais avec des potes, on écoute le son et je leur dis « trouvez-moi un titre ». C’est un pote qui a trouvé « Eurydice », il m’a expliqué toute l’histoire, j’ai trouvé ça chanmé et je l’ai appelé comme ça. C’est venu d’un pote, comme beaucoup d’inspirations.

On rentre dans la partie « psychanalyse / courrier du cœur » de l’interview. En fait, quand tu parles d’amour dans tes textes, j’ai l’impression qu’il y a toujours une idée d’histoire éphémère, ou de deux personnes qui ne sont pas sur la même longueur d’onde entre sérieux / pas sérieux (Sans arrêt)… Et dans Eurydice, tu as une formule paradoxale intéressante : « J’ai peur de m’en remettre une énième fois facilement ». Je dis que c’est un paradoxe, parce qu’a priori c’est plutôt l’inverse : on a peur de ne pas s’en remettre. C’est dur, en écrivant ce genre de texte, de te livrer, de parler de tes sentiments ?

Non, c’est pas très dur. Comme toujours, c’est un peu instinctif. Je suis dans le mood, et boum. Je pense même pas forcément à une meuf précisément. Je pense à une histoire, qui n’est pas forcément la mienne, mais qui me concerne en même temps. C’est des histoires qui me ressemblent, pas forcément qui me sont arrivées, mais qui auraient pu. Sans arrêt et Eurydice, je sais pas si c’est la musicalité ou le thème love qui a fait ça, mais c’est des sons que j’ai écrits super rapidement et instinctivement. Eurydice, le premier couplet, je l’ai écrit en 10 minutes. Je suis beaucoup inspiré par Gros Mo en ce moment. Dans un son, je crois que c’est Vriller, ses deux couplets sont formés de la même façon, avec les mêmes rimes. Quand j’ai fini mon premier couplet, je me suis dit « je vais faire ça, je vais partir sur un refrain totalement hors-sujet, et le deuxième couplet je refais exactement la même chose que le premier en termes de mélodie et de rimes ». Et du coup, c’était encore plus rapide à écrire.

Et sur cette vision de l’amour : tu n’as pas l’impression que c’est quelque chose de très propre à notre génération ? Si on revient à Orphée et Eurydice, c’est l’amour extrême, il descend aux Enfers pour la chercher quand même ! Et là ça serait l’inverse, c’est dur de vraiment s’accrocher, et on s’en remet trop facilement…

Vu que c’est des trucs que j’imagine, pas forcément des trucs qui me sont arrivés précisément, du coup, ça doit sûrement être partagé par beaucoup de personnes de notre génération, oui. Après, c’est pas non plus un message en mode « fuck l’amour », c’est juste un mood à ce moment-là. Si ça se trouve, dans 2 semaines je vais tomber amoureux d’une meuf, je vais faire un son de lover où je suis un canard de ouf !

Il n’y a pas que l’amour dans la vie, il y a aussi le foot. D’une manière ou d’autre, tu en parles dans quasiment chaque son…

Mes potes m’appellent le Canal Football Club ! Dans chaque texte, tu retrouves minimum un ballon. En fait, c’est ma vie le foot. J’ai énormément joué en club quand j’étais petit, je continue à jouer beaucoup. Encore une fois, c’est instinctif : je kiffe, je suis obligé d’en parler.

Et puis c’est un bon réservoir d’images, pour faire des comparaisons qui parlent aux gens…

De ouf ! Et c’est encore mieux quand t’es passionné et que tu sais de quoi tu parles. Quand je dis que la frappe est en lucarne, j’imagine très bien une frappe en pleine lucarne, et que j’ai déjà mise, tu vois ce que je veux dire ? Et c’est ça que les gens comprennent direct : comment tu le places dans la phrase, l’intensité que tu mets…

Il y a deux rappeurs « poids lourds » auxquels tu fais des clins d’œil, même avant ce projet. Déjà, Booba: « Semi-galsen comme Elie Yaffa » (Dans le teum). C’est un modèle pour toi ?

Je le vois pas comme un modèle, par contre je suis un fan inconditionnel de son rap. Notre génération, c’est ça en vrai : Booba, Rohff… Booba c’est toute ma vie rapologiquement. Après, je suis pas à fond dans son personnage. Mais il a toujours été cohérent. Il a toujours dit « j’aime pas la France, je nique des mères » : il est parti vivre aux States et il nique des mères. C’est un chef d’entreprise et c’est un Américain, et moi je pense que je suis un Français tu vois, même si je suis d’accord avec lui sur certains trucs. Je suis pas fanatique des grosses fesses et des voitures. Moi je parle de cœur brisé et de mirage tu vois… (Rires) Mais rapologiquement il m’a appris trop de trucs. Rappeur n° 1.

Et puis l’autre rappeur que tu cites, c’est Lefa : « LTF ça découpe comme Lefa » (Fairplay). Qu’est-ce que tu aimes chez lui ?

Je vais pouvoir te dire la même chose que pour Booba. Après, la Sexion, ils me ressemblent un peu plus dans leur univers. Lefa en particulier, il est moins dans la mentalité ricaine. Et niveau rap… Ce que je te disais tout à l’heure pour « une frappe en pleine lucarne », c’est la même chose quand je dis « ça découpe comme Lefa » : y a personne d’autre qui a découpé comme ça. J’ai jamais pris de telles gifles. J’avais 13 ans, j’entendais des rimes 7 syllabes dans 3 phrases. Tu découvres le rap avec ça, t’as envie d’écrire des trucs de ouf ! Il a fait toutes les rimes les plus instinctives de la langue française j’ai l’impression ! Et aussi, j’aimerais parler de Mister You, parce que c’est la même époque, avec la Sexion d’Assaut… Chez nous, on se tuait à tous leurs freestyles. Booba, il était déjà établi, il faisait des gros clips. Eux, ils étaient dans la street, ils découpaient, et du coup ça nous ressemblait de ouf. Booba il m’a fait kiffer le rap ; Sexion d’Assaut et Mister You, ils m’ont fait faire du rap.

On a pu te voir, avec d’autres membres de LTF, dans un programme d’Arte récemment. On voit de plus en plus de jeunes rappeurs sur cette chaîne à réputation « intello ». Comment tu l’interprètes ? C’est le signe d’une démocratisation du rap toujours plus grande ?

Ouais, tout le monde écoute du rap maintenant. Pendant une époque, il y a eu un délire de « les puristes contre les nouveaux », « les boom-bap contre les trapistes », chose qui n’existe presque plus, parce que tout le monde fait tout maintenant. À cette époque-là, dans mon entourage, on était beaucoup à kiffer les anciens et les nouveaux trucs. Mais y en avait beaucoup aussi qui disaient « Jul c’est de la merde », « PNL c’est de la merde », et encore, ils arrivent même plus à le dire, parce qu’ils écoutent en secret maintenant ! Et moi je me tuais à leur dire : c’est la bonne voie, on passe par-là pour avoir plein de raps différents. Tu vas dans le rock, t’as plein de styles différents. Dans le rap c’est pareil maintenant. Alors c’est vrai, du coup c’est plus dur quand tu fais du rap et que tu veux faire des sous et te faire connaître. Mais avant, si t’aimais pas le rap, tu pouvais pas en écouter. Aujourd’hui, t’es obligé de trouver un truc que t’aimes.

Merci à S-Cap, à Roxane et à Mehdi

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