Rencontre avec So Clock

"Un texte, tu peux lui donner mille couleurs avec la musique"

Lyriciste hors pair, So Clock en est déjà à son 3ème projet solo, sans compter les performances collectives avec LTF (retrouvez ici notre chronique d’Interdit) et Atl4s. Après avoir égrené quelques titres plus que prometteurs ces derniers mois en guise d’apéritif, place au plat de résistance : un projet de 9 titres, sobrement intitulé Horizon, sorti ce 11 décembre. L’occasion d’aller discuter avec ce jeune rappeur talentueux qui ne cesse de nous étonner.

Les débuts dans le rap

Quand tu as sorti ton premier projet (6 O’Clock, 2014), tu étais encore au lycée : c’est très tôt ! T’as commencé à rapper à quel âge ?

Ouais c’est ça, j’avais 17-18 ans à peu près quand je l’ai sorti. Je pense que j’ai commencé à 15 ans, 15-16 ans max.

Et comment as-tu trouvé ton pseudo ?

A la base c’était O’Clock : c’était vraiment lié au temps, j’avais un délire avec ça… J’avais compris un truc. Mais à l’époque, y avait un bon graffeur qui s’appelait O’Clock. Et du coup je sais pas, So j’aimais bien, et ça a fini par So Clock ; je me suis pas beaucoup pris la tête après non plus. J’avais eu un premier blaze, c’était Snooze, c’était lié à l’heure aussi, le truc du réveil…

Dans tes débuts, quels rappeurs t’ont influencé, notamment au niveau de l’écriture ?

Déjà, quand j’étais petit, j’me mangeais trop Sinik, je le trouvais trop fort. Il arrivait grave bien à faire passer son message avec des belles rimes. Lui il m’a donné un peu envie. Après, dans l’écriture simplement, y a Orelsan aussi. Il avait un vrai esprit, un vrai truc à lui, c’était lourd. Après, j’ai commencé à m’intéresser à tous les anciens : la Scred, les Zacariens, Scylla, Furax, tout ça… Ça c’était vraiment des plumes, des mecs qui écrivent vraiment bien. A l’époque aussi y avait L’Entourage, et puis la Sexion d’Assaut, Lefa en particulier. Enfin voilà, un peu de tout ça.

Et c’était dur de se détacher de ces influences pour écrire ?

Non pas forcément, parce que moi j’avoue j’ai eu vraiment envie d’écrire, tu vois. Je sentais que c’était trop intéressant de jouer avec les mots et tout, de pouvoir faire passer des messages, mais avec des jeux de mots ou des métaphores. Parce qu’il y a des mots, justement, qui m’ont trop touché, donc je me suis dit « ah ouais, si je peux transmettre, c’est lourd ». Donc c’était vraiment un kiff, et c’était aussi un exutoire, parce que j’avais besoin de décharger des énergies. Je pense que je l’ai pris comme ça au début.

L’écriture

Parlons un peu de ton rapport à l’écriture. Déjà, est-ce qu’avant d’écrire du rap, tu écrivais d’autres trucs ? Ou bien ça a été directement pour rapper ?

C’était lié à la musique directement. Parce que je trouve qu’un texte, il est bien, mais tu peux lui donner mille couleurs avec la musique. Mais écrire sans la musique, non : je pense que j’avais toujours beaucoup d’imagination, mais je traduisais jamais ça en mots.

Alpha Wann dit « J’écris toujours sur papier, fuck le téléphone ». Et toi, tu préfères quoi ?

Moi c’est ordinateur et téléphone. Papier j’avais fait pas mal au début, mais le téléphone c’était plus facile, et puis j’ai fini par envoyer sur l’ordi, pour construire bien les textes, pour qu’ils soient carrés. L’ordi c’est la simplicité. Sinon après t’as mille papiers en bataille, tu sais plus où t’en es, quand tu changes une rime, tu ratures dix fois le truc…

Dans tes textes, tu évoques souvent la nuit, pas tellement pour l’aspect festif, mais plutôt comme un moment de réflexion, d’introspection. On a tous en tête l’image du poète qui écrit la nuit dans sa petite chambre… Toi, tu écris la nuit, ou pas spécialement ?

Ouais totalement. J’avoue, on dirait que la nuit, mon inspi elle se réveille. On dirait qu’il y a la vie du jour : tu vis justement, tu fais des trucs, tu réfléchis pas trop. Et le soir quand tu te poses, vraiment, t’es avec toi-même, y a plus de bruit, même plus de lumière : c’est juste toi, tu réfléchis. Et moi, depuis tout petit, je réfléchis de ouf. La nuit je dors pas beaucoup parce que je réfléchis beaucoup. Et ça revient à l’imagination aussi : je partais dans des histoires interminables, jusqu’à épuisement. Du coup ouais, surtout la nuit, ça se réveille.

Tu as une technique impressionnante, que ce soit dans les schémas de rimes, les paronomases, les double-sens…

Je t’avoue, on m’a déjà dit ça, des gens qui faisaient des études de lettres et tout… Genre « ouais là t’as fait une métaphore comme ça, là un oxymore », mais je sais pas… Je vois, je sais que j’ai fait un jeu de mots, je sais comment je l’ai fait, parce que pour moi il veut dire quelque chose, mais je sais pas le qualifier.

Oui je vois. Mais moi honnêtement, si tu parlais un peu moins de bédave, je ferais étudier tes textes à mes élèves. En fait si je te parlais de ça, c’est aussi que, en vrai, je pense que c’est pas si difficile que ça d’être technique. Mais toi t’as toujours le fond derrière, c’est pas gratuit. Comment ça se travaille ?

Quand tu t’accordes avec toi-même, tu dis « j’veux faire fond et forme », bah ton cerveau ça va être dur au début, mais il va finir par trouver. Les rimes, je les trouve parce que maintenant c’est mécanique, j’ai entraîné mon cerveau. J’essaye de trouver des rimes toujours plus belles, toujours plus parfaites, mais c’est un mécanisme tu vois. Quand tu commences, tu veux trouver plein de rimes, mais au bout d’un moment, tu sais qu’il y en a quelques-unes, tu peux les éliminer ; après tu fais le tri, tu gardes le vrai sens et tout, et au final tu te rends compte que sur 8 rimes que t’as écrites, y en a que 2 qui sont bien. Donc tu gardes les 2 bien.

Quand tu écris un morceau, tu pars plutôt d’un thème (général), ou de quelques phases (détails) à partir desquelles tu vas étoffer ?

Je pense que c’est vraiment l’instru qui fait beaucoup. Elle va faire sortir des émotions chez moi, donc forcément je vais vouloir les retranscrire; et là ça va m’inspirer un thème, ou des fois c’est juste quelques paroles, et après le thème il se définit tout seul. Des fois y a pas vraiment de thème, mais ça reste quand même dans la même ligne. C’est vraiment l’instru qui va me dire. Et des fois j’essaye, j’ai des thèmes en tête, je pense à un thème sans instru ni rien, je me dis « ce serait lourd de faire un son là-dessus », mais au final j’arrive jamais à l’adapter en musique. Je suis pas encore là-dedans.

Horizon

Ton nouveau projet s’appelle Horizon, un des morceaux s’appelle Au large… L’envie d’évasion revient assez souvent dans tes textes (au sens propre comme au figuré). On sent que c’est important pour toi, non ?

Ouais, exact. Bah en fait, je sais pas comment dire… Moi je suis un rêveur. Je pense à des trucs incroyables dans ma tête. J’me dis à des moments « il doit y avoir des trucs vraiment ouf à faire sur Terre, et vas-y des fois on perd trop de temps ici ». Et vu que dans mes textes, je rappe vraiment un cri de l’âme, on va dire, forcément y a ces idées-là d’évasion. Et puis après c’est un peu un paradoxe, parce que je pense que si je bouge, j’aurai envie de revenir. Mais cette idée elle revient souvent ouais, parce que des fois je constate, je suis là en mode « putain, on peut faire mieux ».

Un des morceaux qui m’ont le plus marquée et touchée, à la première écoute, c’est Sans toi. C’est difficile de se livrer comme ça dans un texte ?

J’avoue, je l’ai écrit comme ça. Le modifier, ce serait la pire erreur, ce serait me mettre des barrières à moi-même. Vraiment, c’est venu comme ça, c’est exactement ce que j’avais envie d’écrire. Donc non, y a vraiment pas de gêne, je pense qu’il faut pas en avoir.

Dans ce nouveau projet, il y a une continuité avec ce que tu faisais déjà, mais tu réserves aussi quelques surprises : je pense notamment au son un peu dancehall (Pour toi), on ne s’y attend pas forcément. C’est venu comment ?

En fait, à la base c’était Lasco qui m’avait montré cette prod. Ça faisait longtemps que je voulais gratter du dancehall, et je suis retombé sur celle-là. C’est venu naturellement, j’ai écrit ça vraiment d’un coup, et après je l’ai bien travaillé au studio, je suis content.

Sa vision du rap

Dans tes textes, j’ai l’impression que tu adoptes parfois une sorte de voix collective. Soit parce que tu te fais porte-parole (Pour eux, morceau sorti avant le projet Horizon), soit parce que tu évoques des choses partagées par beaucoup de gens, et tu laisses la place à l’auditeur de se projeter. C’est quelque chose de conscient, de voulu ? Tu réalises que tu peux représenter un peu la voix d’une génération ?

Ça, c’est que des fois j’ai des prises de conscience là-dessus, qu’il y a grave des gens qui sont pas trop entendus. Même, tu vois, moi j’ai des potes, ils sont pas adaptés à s’exprimer en société. Ça veut dire : eux, tu les entendras jamais. Et j’ai un pote qui m’a dit « moi j’sais pas écrire, toi tu sais bien écrire, tout ça, fais un truc bien avec ça ». Ça me fait réagir.

Tu as un morceau (hors-projet) qui s’appelle Engagement, du coup la question est trop tentante : tu dirais que tu fais du rap engagé ? Ou plus largement, qu’est-ce que c’est pour toi, l’engagement, quand on rappe ?

Maintenant, dans ma tête, et même pour les gens, y a plus trop de barrières. J’ai l’impression que « rap conscient » ça veut plus dire grand-chose. Après y a des mecs qui font de la trap et ça peut être engagé sous un certain point de vue. Maintenant ça dépasse tout ça. Si tu dis juste « j’veux kiffer la vie, prendre du zeille, faire des concerts et me défoncer », bah si c’est ça que tu veux faire avec le rap, fais-le. Si tu le fais bien, c’est lourd.

Sur les pochettes de tes deux projets précédents, on te voit sur les toits, en observateur de la ville ; dans ton freestyle Premier quartier aussi d’ailleurs…

Ouais ! Quand j’étais au collège-lycée, on aimait trop monter sur les toits. C’est une métaphore de hauteur un peu… Prendre de la hauteur : t’es en haut, tout paraît insignifiant. Les passants, c’est des petits trucs qui se déplacent, tu te dis « ah ouais moi j’suis comme ça dans la rue », ils regardent leurs pieds, ils se posent grave des questions. Alors qu’en vrai, tu regardes ça d’en haut, c’est pas si grave. Y a un recul. C’est lourd, j’aimais bien ça.

Si tu devais définir ton style toi-même, tu dirais quoi en fait ?

Bah en fait le truc c’est que là, je bosse sur autre chose, après ce projet. Là, j’avais beaucoup de sons dans le même esprit : je dirais un peu cloud, enfin un peu fly… Je sais même pas, c’est des mots bateau ! Mais un truc un peu tranquille tu vois. Et là je travaille sur autre chose, je fais des trucs, c’est de la trap sale, rien à voir. Mais je pense que c’était une période par laquelle j’avais besoin de passer, et que ça m’a fait du bien de pouvoir créer des morceaux comme ça, j’en ferai d’autres, mais là j’ai envie de m’ouvrir à autre chose. Y a pas qu’un côté tu vois. Avant c’était ça : vu que j’ai pris le rap comme un exutoire, c’était surtout la mélancolie, ce qui allait pas et que t’as envie de décharger. Alors que maintenant, je me dis « tu peux mettre d’autres émotions ». Quand je suis vénère, je peux gratter un texte vénère et kiffer à fond, parce que c’est ça aussi.

Quel regard tu portes sur le rap actuel ? Je te pose la question à cause de certaines phases, comme « ils veulent tous faire ce rap, fais le tien » (Engagement), ou « les rappeurs ils sont piégés dans leur rôle » (Pour eux)…

Bah en fait ça dépend un peu, on n’a pas tous la même vision du rap. Je pense qu’il y en a pour tout le monde, donc y a pas de souci. Le seul point négatif je pense, c’est quand cette matrice elle t’emporte, quand des mecs perdent un peu leur âme juste pour percer, c’est dommage. J’ai l’impression qu’ils sont pas trop en accord avec eux-mêmes.

Et quels sont les rappeurs que tu kiffes dans la scène actuelle ?

Là j’avoue j’écoute pas trop trop de rap tu vois. Toute façon, sans mentir, Lasco là il va arriver très très fort, et je kiffe vraiment ce qu’il fait [le projet 2.6.Z. de Lasco est sorti depuis, et son interview est ici]. Après je vais pas citer tout le crew tu vois, mais y a plein de projets qui vont arriver, et j’ai hâte que ça sorte parce que c’est super chaud. Par contre après y a des mentalités que j’aime bien. Je regardais des interviews de Vald et de Kalash Criminel, les deux c’est vraiment des mecs qui sont vrai de vrai. Ils sont grave en accord avec eux-mêmes, ils se mentent pas du tout, et je pense que ça c’est un truc qui fait qu’ils sont autant appréciés. Ils ont des qualités et des défauts, et ils les mettent même en avant, et c’est super chaud.

La littérature

Tu m’as dit ne pas avoir fait d’études littéraires, que ça t’aurait peut-être dégoûté d’écrire…

Ouais, parce que j’avoue que l’école c’était vraiment un calvaire. C’était poussif, je perdais mon temps. Enfin c’était pas pour moi j’ai l’impression. Je pense que ça m’aurait dégoûté, parce qu’il y a trop de trucs, maintenant ça va, mais avant je les aimais pas, juste parce que ça me rappelait l’école. Du coup, j’allais pas ouvrir un livre de Rousseau par exemple, parce qu’on en avait parlé à l’école, et tout ce qui était relié à l’école : laissez-moi tranquille ! Bon maintenant ça va, j’ai dépassé ça, mais avant j’avais bien le seum.

Dans l’intro de Premier quartier avec Atl4s, à un moment tu dis « Les Fleurs du mal, les textes de Karl Marx » : Baudelaire et Marx, poésie et philosophie politique… Je délire ou c’est un mélange qui correspond bien à ton rap en fait ?

Ouais ouais, peut-être, au final. Je sais pas. Marx, c’est juste que j’aime bien ses idées. Après je suis pas un expert, mais de ce que j’en ai vu, j’ai bien aimé sa manière de penser. Mais après, les trucs politiques, ça m’intéresse pas en fait. Là je réfléchis plus à un truc, tu vois je me dis, ce qui nous relie c’est qu’on est tous humains, on a tous la palette de toutes les émotions. Ça veut dire que, je sais pas, là j’ai la haine, paf ça fait vibrer la haine chez toi, ça se transmet. Les trucs de « qui a raison, qui a tort », j’ai pas envie de rentrer dedans.

Photos Roxane Peyronnenc

Horizon est disponible sur toutes les plateformes : bit.ly/SoclockHorizon

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