Jazzy Bazz : l’album d’une vie, le temps d’une Nuit

2h du mat’, ou peut être carrément 4. Kebab dans une main, iPhone volume poussé à fond dans l’autre, je ne me suis jamais senti aussi libre que dans ces moments là. Si l'alcool participe à l'état d'euphorie de l'instant, il n'en est rien comparé à la dose beaucoup trop chargée émanant de mon cellulaire et répondant au doux nom de Nuit.

En retransmettant à la perfection la période nocturne partant du crépuscule jusqu'à la 5ème heure du matin, Jazzy Bazz semble bien avoir réalisé l'album d'une vie, le temps d'une nuit.

On décuve et on décortique ça.

Crédits : David Delaplace

 

La nuit retranscrite en musique

Cover léchée et tracklist ordonnée, le projet a tout d'un concept-album. Sur la photo, le jeu de lumières rappelle celles typiquement utilisées dans le monde festif de la nuit. Le rappeur du XIXème quant à lui vêtu de noir contraste avec ces dernières et semble représenter l'obscurité de la période nocturne, ne faisant qu'un avec la nuit.

Pour ce qui est de la tracklist courte mais efficace (12 sons), celle-ci respecte un ordre chronologique divisé en 3 parties, celle du Crépuscule avec le morceau introduisant l'album, Minuit à mi-parcours et le lever du soleil clôturant le projet avec Cinq heures du matin.

 

Jazzy Bazz, rappeur insomniaque

Si l'originalité du projet est incontestable, ce n'est néanmoins pas la première nuit blanche du Jazzy Bazz. En solo comme en groupe, le rappeur Grande Ville a toujours distillé des sonorités nocturnes dans la plupart de ses apparitions.

Avec l'Entourage, l'ultra parisien a eu l'occasion de mettre ses lunettes de soleil la nuit dans Jim Morrison et Soixante Quinze.

Dès son premier projet Sur la route du 3.14 se dégageait une mélancolie propre à cette fin de journée :

Mes vertus s'amenuisent et les étoiles saignent
Quand tard le soir j'traîne, j'essaie d'passer l'temps (Ce putain de Jazz)

Messieurs, mon précieux est dans les cieux
J’ai les yeux vers les astres, sérieux (Dans ma tête)

Tous les soirs j'me bousille mais je n'regrette que de vrais torts (3.14 Connexion)

Tard le soir, on aime s'adonner à trop d'épouvantes (La vie est un jeu)

Comme tous les soirs j'ai le spleen, envoyer le style (64 mesures de Spleen)

Les yeux rouges écarlates, rentrant d’une soirée banale
Boire et foirer sa life dans l’espoir de croiser la joie (Perfect match)

Ouais j’ai mal, mal, mal comme un jour de deuil
Tard le soir quand j’me couche seul (Seul)

Son premier album P-Town ne déroge pas à la règle, on peut notamment citer le son 3h33 mis en ligne à 3h33 sur youtube, 3.14 Boogie retraçant une folle virée en boîte de nuit ou le titre éponyme introduisant l'album et retraçant à la perfection Paris la nuit.

Je ne pouvais écrire cet article sans également citer Rouler la Nuit, ovni sorti en 2016 qui pourrait aisément être une première version d'un son initialement prévu pour l'album Nuit.

Si Jazzy Bazz développe son spleen pendant la 25ème heure, il semble cependant plus apaisé dans cet album, donnant ainsi une autre perspective à la nuit.

 

La Femme et la Ville Lumière, un amour pluriel

La femme occupe une place importante tout le long de la nuit du rappeur. Derrière l'expression de cet amour se cache néanmoins celui éprouvé pour Paris et ses recoins qu'il aime fréquenter tard la nuit.

L'âme de Paris habite dans Jazzy Bazz, et ça se ressent à travers plusieurs sons de l'album.

 

Leticia, un amour non réciproque

Monomite à la composition, tempo et flow lent, Jazzy Bazz délivre ici sa plus belle déclaration d'amour pour une femme prénommée Leticia, malheureusement non éprise du rappeur. Si l'expression de ses sentiments envers cette figure féminine est le principal moteur du morceau, ceux envers la capitale s'immiscent subtilement au sein du refrain.

Elle concentre l'attention
Qui aura celle de Leticia ?
Qui ressentira la tension ?
Comme dans les ruelles de Lutetia

Le titre du son et la manière dont Jazz Bazz pose son texte n'est pas sans rappeler Doc Gyneco qui comme lui, avait réussi dans son morceau Vanessa à exprimer ses pensées les plus sombres envers la chanteuse de Joe le Taxi sans jamais tomber dans la vulgarité.

On peut également citer le morceau Caroline d'un des piliers du rap français Mc Solaar ou encore plus récemment Erotiquement votre du rappeur belge Krisy.

 

Sentiments, le bros before hoes posé en musique

intervenant à minuit passée, le morceau retranscrit un dialogue entre deux protagonistes, le premier incarné par Lonely Band faisant part au second de sa relation avec une prostituée, ce dernier incarné par Jazzy Bazz lui témoignant de sa déception quant à son engagement avec cette femme dans le second couplet.

Si c'est une fille de joie
J'en ferais une femme de roi

L'individu en question témoigne ici de son affect pour une prostituée, situation antinomique car l'affectif n'a pas sa place dans une telle relation, les sentiments ne s'achetant pas, du moins à ma connaissance.

On était la crème des rues alentours
On avait mis le squad avant tout

On retrouve ici une référence à Paris et ses rues, exprimée à travers un refrain dans lequel les deux protagonistes s'unissent pour se remémorer leurs instants d'errance dans les rues parisiennes, avant que l'un deux rencontre cette femme et tire un trait sur ces moments d'amitié.

En résumé, l'instrumentale digne d'un Pride de Kendrick Lamar et la performance de Lonely Band sur les refrains pousserait n'importe quel auditeur à vouloir épouser une Pretty Woman à la Julia Roberts, et ça c'est fort (personnellement le morceau que je replay le plus de l'album).

 

Paris transcende aussi dans le reste de l'album

J'suis toujours dans le dix-neuvième, j'me pète toujours la tête au rhum (Crépuscule)

Boulevard d'la Villette, gros véhicule (El Presidente)

On roulera dans Paris
Lors de mes nuits d'insomnie
Quand les rues sont vides
Les néons donnent à la ville des reflets d'incendie (Insomnie)

Ça sent mon enfance quand j'repasse Rue Goubet (Parfum)

Réponds-moi, j'roule vers chez toi, je sais qu'tu crèches à Belleville (Cinq heures du matin)

Il convient aussi de mentionner le titre Buenos Aires - Paris, deux parties, deux ambiances, la première plus agressive, la seconde plus posée comme un atterrissage d'A380 sans turbulences.

Enfin le morceau Rue du soleil traite des souvenirs de ce lieu où Jazzy Bazz grattait ses premiers textes Cool Connexion avec son partenaire Esso Luxueux, sous l'oreille attentive du producteur Grande Ville Records Loubensky.

 

Parfum, la bombe olfactive du projet

Les années passent et les souvenirs s'accumulent. A travers ce son, Jazzy Bazz par la mémoire olfactive retrace avec nostalgie des souvenirs d'enfance, avec cependant un brin de tristesse à la remémoration de ces instants simples d'une période tendre de la vie d'un homme.

Des parfums qui font rejaillir des souvenirs
Des joies et des peines, des larmes et des sourires

Preuve de la force émotionnelle procurée par Parfum, le rappeur évoque d'ailleurs lors de son passage promotionnel dans l'émission La Sauce le processus unique de création du titre, ayant pleuré lors de l'écriture tel un exutoire permettant de faire le bilan sur son passé.

Des parfums qui font rejaillir des souvenirs
Ensevelis dans une mémoire qui ne demande qu'à s'ouvrir

Ce passage traduit notamment le besoin très fort éprouvé par le rappeur de lâcher prise et de se livrer sans retenue et d'une traite avec seulement un crayon et un papier tard le soir éclairé par la lune.

En comparaison avec le reste de l'album, l'instrumentale est ici minimaliste n'étant composée que d'une guitare acoustique et d'une trompette, afin de mettre en avant les paroles, élément essentiel de ce morceau basé sur l'évocation de souvenirs marquants.

 

On pourrait aussi détailler...

... El Presidente où Jazzy Bazz revient prêcher la bonne parole dans le rap français entre références à The handmaid's tale ou encore Les Amants du peintre René Magritte.

... Stalker introduit par Nekfeu avec un couplet sur l'obsession et l'exposition de la vie intime sur les réseaux sociaux, sans oublier la voix suave de Bonnie Banane au refrain.

... Eternité, son dans lequel on surprend le rappeur à chantonner sur une production planante de Kezo aux côtés de Nekfeu, abordant le rapport à la temporalité des éléments éphémères et la recherche d'un brin d'éternité au sein de ces derniers. Le clip sorti à la date de publication de cet article est tout autant incroyable, tourné dans une foret tout droit sortie de la planète Endor dans Star Wars, la lueur de la lune à travers la noirceur de la clairière éclairant Nekfeu tel le soleil sur Kendrick Lamar (encore lui, une des principales influences américaines du Jazzy Bazz et on le comprend) à travers les vitraux d'une église dans Humble. Réalisé par Dijor Smith, gage de qualité.

 

Après le réveil, l'heure du bilan

2 ans après la sortie de son premier album P-Town, Jazzy Bazz confirme  sa place singulière de véritable poète/rappeur français avec le second album Nuit, concept unique et réussi où des sessions nocturnes sont vivement conseillées pour pleinement apprécier et comprendre son art.

Quoi de mieux que la nuit comme sujet d'écriture de l'album d'une vie ?

L'album Nuit est toujours disponible sur toutes les plateformes de streaming.

 

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