Rappeurs et chanteuses : ça va ensemble

Retour sur 5 morceaux de 2018

Si les feats rappeur x chanteuse étaient légion jadis, force est de constater qu’ils se sont raréfiés depuis l’avènement de l’autotune, les refrains chantés devenant plus faciles à maîtriser. L’association rappeurs x chanteuses donne pourtant souvent des sons intéressants, et en cette fin d’année, nous avons eu envie de revenir sur 5 morceaux sortis en 2018. Certains ont beaucoup fait parler d’eux, d’autres sont plus confidentiels, mais tous méritent d’être dans vos playlists.

  • Damso et Angèle, Silence (sur Lithopédion)
  • Dinos et Yseult, Helsinki (sur Imany)
  • PLK et Yseult, Weed (sur Polak)
  • Lpee et Lala Licia, Sobredosis (sur Monochrome)
  • Tengo John et Enchantée Julia, Mind (sur Hyakutake)

Qui sont ces chanteuses ?

Parmi les chanteuses citées ici, seule Lala Licia fait vraiment du rap (entre autres) dans sa carrière solo. D’origine vénézuélienne, elle rappe en français, mais c’est en espagnol qu’on la retrouve sur Sobredosis, morceau qu’elle et Lpee ont entièrement créé ensemble (voir cette itw pour en savoir plus). On retrouve également sa voix, plus discrètement, sur Étoile, dans le même projet. Elle a semble-t-il changé de nom depuis, mais on peut toujours (re)découvrir d’anciennes vidéos sur insta.

Les autres chanteuses de la liste ont des liens avec le rap, sans pour autant être des rappeuses. C’est le cas d’Angèle, qu’on ne présente plus : sœur de Roméo Elvis, plusieurs feats avec lui à son actif, ainsi qu’avec Caballero & JeanJass. Elle a fait la première partie de Damso, et elle est la seule invitée sur son troisième album, Lithopédion.

Yseult, connue du grand public pour avoir été finaliste de la Nouvelle Star en 2014, a depuis fait plusieurs collaborations avec des rappeurs, dont deux figurent dans cet article : Dinos et PLK. On a également pu la retrouver en feat avec Lino, et bientôt avec Jok’Air, pour ne citer qu’eux. Mais surtout : sa voix est magique.

Yseult, photographiée par Roxane Peyronnenc

Quant à Enchantée Julia, on ne saurait que trop vous conseiller de découvrir sa voix si ce n’est pas déjà fait, ainsi que le clip de son morceau avec Prince Waly : 45 tours.

Enchantée Julia et Prince Waly

Où et comment placent-elles leur voix ?

Dans les morceaux choisis ici, le plus souvent, la chanteuse n’a pas à charge de s’occuper seule du refrain chanté, comme cela peut parfois être le cas. Elle accompagne donc le rappeur en backant ses paroles, en quelque sorte.

L’ajout de la voix d’une chanteuse talentueuse transforme un morceau. C’est ce que Tengo John nous déclarait récemment en interview, à propos de sa collaboration avec Enchantée Julia sur Mind :

Elle a donné une autre dimension au morceau, c’est elle qui lui donne vraiment de l’ampleur, de la profondeur, c’est vraiment une pro… C’est une magicienne, Julia !

Dans Weed et dans Silence, on observe que la chanteuse fait des vocalises pendant le morceau, en crescendo : elle se retrouve sur le devant de la scène à la fin. En effet, dans Weed, quand la voix de PLK cesse, il reste presque 1 minute de son, durant laquelle on n’entend plus qu’Yseult, dont la voix est parfaitement mise en valeur. Dans Silence aussi, Damso s’efface, et Angèle ne fait plus seulement des vocalises : elle a ses propres paroles (« Ta vérité n’est pas la mienne » etc.). À noter qu’Angèle a un rôle dans la composition du morceau, puisque c’est elle qui en a créé la mélodie.

Sobredosis est un cas particulier : Lala Licia a son propre couplet, c’est un duo parfaitement équilibré.

Pourquoi faire venir une chanteuse sur ce morceau, et pas sur un autre ?

La première chose que l’on remarque au niveau de l’ambiance, c’est que les morceaux en question sont plutôt chill, voire planants, et peuvent contraster avec le reste du projet. Or, même si c’est un cliché de le dire, force est d’admettre que la voix féminine contribue grandement à une atmosphère apaisée. Yseult et Lala Licia, dans leur manière de chanter, apportent aussi un certain lyrisme.

Dans nos 5 morceaux, on retrouve beaucoup le thème de l’amour (qu’il soit heureux ou mélancolique), mais aussi celui de l’addiction.

Dans ceux qui parlent d’amour, comme Mind par exemple, la voix féminine s’inscrit dans le storytelling du morceau : elle permet de dessiner une ébauche du couple, d’introduire la présence de l’autre (même si la femme dont parle le texte et celle qui chante ne sont pas la même personne). C’est encore plus frappant dans Silence, qui se construit en mettant face à face deux visions (masculine puis féminine) de l’échec du couple.

Dans Helsinki, qui évoque la rupture de manière plus détaillée, la voix féminine fournit un écho intéressant au procédé employé par Dinos : son texte s’accorde au féminin, comme s’il s’agissait du message laissé par son ex sur son répondeur. Avec la voix d’Yseult , qui prend de l’ampleur au fil du morceau, c’est un peu comme si la voix féminine, confisquée par Dinos, était réintroduite.

Le titre Weed est on ne peut plus explicite, et Sobredosis signifie overdose : pas de doute, l’addiction est bien présente dans ces deux morceaux. Au sens propre d’abord : PLK chante son amour pour la weed. Cela nous permet de penser que la voix enchanteresse d’Yseult peut renvoyer au chant des sirènes, qui attirait de manière irrésistible les marins d’Ulysse, et les conduisait ainsi à leur perte. Le pronom elle, qui désigne la weed, donne parfois l’impression de se référer à une fille (plus précisément : une meuf possessive), ce qui instaure un double-sens :

Elle veut que j’lui parle sans cesse, qu’on fasse tous nos bails sans stress, j’crois qu’elle me retient en laisse, mais mon cerveau m’empêche

Dans Sobredosisl’amour s’assimile à une addiction, à la fois agréable et menaçante. Lpee déclare :

J’ai croisé ton sourire et j’suis tombé dans le piège

Et Lala Licia clôt son couplet par un mot-valise, « sabro-sobredosis », alliance de sabroso (savoureux) et de sobredosis (overdose), rapprochement des sonorités (s, b, r), mais aussi du sens : le plaisir se mêle au danger.

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"Une voix me dit : danse avec elle"

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Entre fusion et contraste

L’alliance rappeur x chanteuse permet évidemment de jouer sur des contrastes : différence du timbre de voix, différence masculin / féminin, différence rap / chant… Sobredosis y ajoute même la différence des langues (français / espagnol).

Mais l’antithèse n’est pas absolue : les voix s’entremêlent dans une forme de fusion subtile, sur Mind ou sur Helsinki notamment.

Et surtout, on constate un effet d’influence réciproque : parfois, le rappeur se met presque à chanter lui aussi. C’est particulièrement le cas de Damso et de Tengo John, et d’ailleurs, leurs derniers projets respectifs prennent plus généralement cette orientation vers le chant.

Les feats rappeur x chanteuse en 2018 ne semblent pas tellement accentuer une dichotomie rap / chant, mais sont plutôt symptomatique d’une nouvelle génération de rappeurs décomplexés qui développent de plus en plus le mélange des genres, et notamment l’utilisation du chant.

Playlist complémentaire

Bon j’avoue, j’ai choisi mes 5 morceaux préférés pour faire l’article, mais il y en a eu plein d’autres cette année, par exemple :

  • Swing et Blu Samu, Mama
  • Gringe et Léa Castel, Scanner
  • Nelick et Jäde, Beaux rêves
  • Angèle et Roméo Elvis, Tout oublier
  • Prince Waly et Enchantée Julia, 45 tours
  • Seyté et Zoé, Le sourire et l’envie
  • Lorage et Ophélie, À voix haute
  • Krisy et Cloé Mailly, Discussion nocturne
  • Juice et Karlita Rose, Toxique
  • Lartiste et Caroliina, Mafiosa
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