Rencontre avec Roman

"La dalle de réussir"

À tout juste 20 ans, Roman a déjà plusieurs années d’expérience dans les open-mics de la capitale. Après un premier projet, Illusions, en 2018, ainsi qu’une participation remarquée au concours de freestyle de Guizmo, le jeune rappeur du 13e arrondissement revient avec un nouveau projet : Regards.

Nous l’avons rencontré pour discuter de ses nouveaux morceaux, mais aussi d’écriture et de littérature. Et puisqu’il est question de regards, c’est celui de notre photographe Roxane Peyronnenc qui s’est posé sur lui.

À la fin du projet, tu dis « J’ferai mon entrée après l’outro » : ça veut dire que ce projet n’est qu’un apéritif, la première marche de ce que tu veux faire ?

Oui, un peu. Le premier projet que j’ai sorti, c’était vraiment à l’arrache. Là, c’est un peu plus carré. C’est pour ça que là, c’est la première pierre à l’édifice.

Ton projet a une structure clairement marquée (intro, interlude, outro) : c’est quelque chose d’important pour toi ?

Déjà, je kiffe vraiment le rap à l’ancienne. J’en ai beaucoup écouté, et c’est un truc qui revenait souvent. Là, ça s’est fait parce que de base, j’ai écrit un son qui devait juste être un freestyle. Mais j’avais pas envie de sortir de freestyle avant le projet, donc je l’ai gardé pour faire l’intro. Et puis j’étais avec un beatmaker qui s’appelle JH, il m’a fait une prod qu’il n’a pas doublée, c’est-à-dire qu’il me l’a envoyée en 1’40, et je me suis dit « putain ça ferait un super interlude ! », et du coup c’était parti, j’ai aussi fait l’outro et voilà. Je kiffe, ça structure un peu le truc.

Et justement, est-ce qu’il y a des projets en particulier qui t’ont marqué, de ce point de vue de la structure ?

Une des prods qui m’a le plus marqué, c’est l’interlude de Temps mort de Booba. Le projet prend toute son importance à ce moment-là en fait.

Alors il y a cette structure apparente, mais j’ai cru voir aussi une structure souterraine : ton projet est irrigué par l’image de l’or. L’or que tu dis vouloir dans L’Or et l’Azur ; la reformulation de la célèbre phrase de Tony Montana, « j’ai les mains faites pour l’or et elles sont dans la merde », dans Rage de vivre, morceau dans lequel tu déclares aussi « j’fais pas ça que pour l’or », avant d’énumérer des pierres précieuses, dans une surenchère ; tu parles aussi de faire de l’or avec des cailloux (Fratello), et tu compares les rappeurs éclatés à « l’or sans carat » dans J’bédave. L’or, c’est à la fois la richesse et la brillance qui attire le regard. Pourquoi cette image te parle autant ?

L’or dont je parle, c’est pas vraiment l’or, je m’en fous d’avoir des gros bijoux, c’est pas du tout le truc (rires). C’est plus l’or dans le sens de la réussite et tout ce qui va avec. J’imagine que t’as remarqué, dans le projet, c’est vraiment la dalle de réussir qui ressort pas mal. Pour moi, la meilleure image de la réussite, c’était l’or. Tout le monde trouve ça joli.

Comment s’est passé le travail avec les beatmakers sur ton projet ?

Il y a 6 ou 7 beatmakers différents sur le projet. Plusieurs prods sont des collabs : j’en ai taffé à peu près la moitié directement avec les beatmakers, en donnant une idée (mettre de la guitare, par exemple), ou une mélodie. Il y a notamment un très bon pote à moi, qui s’appelle THESCAM, qui a d’ailleurs fait quelques prods pour P-dro aussi. On s’entend bien, il est super créatif, il a vraiment sa patte à lui sur les prods. C’est ça que je recherche.

On parlait de l’or tout à l’heure, mais un titre de morceau semble prendre le contrepied de cette image : Sans briller. Pas très étonnant, quand l’or rencontre un cœur noir… Est-ce que tu peux nous parler un peu de ce feat avec P-dro ? Comment vous l’avez conçu, de quoi vous aviez envie ?

C’est venu assez naturellement. On avait la prod (c’est Mr. Punisher et THESCAM, justement), et je me disais « je verrais bien un feat dessus, faut un mec qui débite », j’étais en train de réfléchir à qui… THESCAM m’a dit « viens on appelle P-dro, on lui demande », et ça s’est fait comme ça. Avant d’écrire le son on a parlé pendant des heures et des heures de ce qu’on pensait de la musique, parce que c’est important. Ce qui est marrant, c’est qu’on est vraiment à l’opposé, mais qu’on est quand même d’accord sur pas mal de choses en fait. Il comprend totalement ma vision et je comprends totalement la sienne, même si on est pas d’accord. C’est pour ça, le truc Sans briller… Moi je suis un peu Naruto, et lui c’est Sasuke, tu vois ? Lui c’est le mec super sombre, moi pas du tout. Le son, on l’a vraiment fait ensemble. De base, le refrain, on devait le faire à deux. Il est rentré au studio, il l’a fait one shot, j’ai fait « vas-y, il est super comme ça ! » (rires). Sur les couplets, on a fait moitié-moitié, pour se répondre un peu. Du coup, c’était la meilleure personne à amener sur le projet, parce que c’est un peu mon opposé.

Dans l’intro, tu dis « avec les mots j’suis magicien ». Je ne sais pas si l’étiquette « rappeur à textes » est pertinente, mais en tout cas c’est vrai que tu as une écriture de grande qualité. Tu as trouvé le bon équilibre entre la technique, le sens, et l’émotion. Comment tu travailles ça ? C’est dur de trouver des phases techniques qui ont du sens en même temps ?

La technique, c’est parce que j’ai fait le tour des open-mics pendant des années, depuis mes 15 ans. Ça vient de là je pense, à force de freestyler pendant des heures. Après, l’écriture… il y a des sons plus légers dans le projet, où j’ai fait des efforts pour vraiment me laisser aller. Mais je me sentirais pas à l’aise de dire des banalités ou des bêtises. Plein de gros mots d’affilée par exemple, ça me ressemble pas ! Et aussi, dans le premier projet que j’ai sorti, au niveau de l’écriture, c’était trop complexe. Les gens me disaient « parfois tu veux être trop dans la technique, du coup on comprend même plus le sens ». L’équilibre, il est venu assez naturellement, en écoutant les critiques. J’entends ce qu’on me dit, c’est important.

Dans la continuité du travail d’écriture, j’ai l’impression que tu aimes bien jouer sur les symboles, les significations qu’on doit aller chercher. Si on prend le 1er extrait par exemple, L’Or et L’Azur : ces deux couleurs cachent beaucoup de choses. Quand tu dis « je veux l’or et l’azur », moi au départ j’avais juste interprété ça comme la richesse et l’horizon, l’infini… Mais en fait j’ai capté après que c’était les couleurs de des armoiries des Rois de France, donc un symbole de royauté qui revient aussi quand tu parles d’un « futur bleu et doré comme le palais de Catherine »… Bref, tu aimes avoir plusieurs niveaux de compréhension ?

La vérité… Quand j’ai signé mon contrat chez Punish Me, je travaillais dans un restaurant 7 jours/7. J’ai pris une semaine de vacances, je suis parti dans le Sud tout seul, juste pour lâcher un peu, je me disais « ça y est, je vais enfin pouvoir faire ce que je kiffe ». Je vais au Franprix, je m’achète une bouteille de vin et je me dis « allez ce soir j’écris le premier son »… et la bouteille de vin s’appelait « L’Or et l’Azur » ! (Rires) Je te jure que c’est vrai ! Après, pour le palais de Catherine, depuis que je suis tout petit je suis fasciné par les Romanoff etc. Le palais est bleu et doré, et tac c’est venu comme ça. Le truc de l’or et l’azur, je trouvais ça joli en fait.

On retrouve dans tes sons plusieurs références littéraires (allusives ou développées) : Le Portrait de Dorian Gray (Oscar Wilde), Les raisins de la colère (Steinbeck)… Quelle place occupe la lecture dans ta vie ?

Pour être honnête, là ça fait un an que je lis beaucoup moins. Mais j’ai beaucoup beaucoup lu à un moment de ma vie, du coup c’est important. En plus, dans le rap, y a énormément de comparaisons, tout le temps. Le « comme », c’est super important. Et puis, l’intérêt de la lecture, c’est qu’on peut s’identifier à certains personnages ou certaines histoires… Et moi je trouve ça joli d’allier ça à mes comparaisons. Que ce soient des livres ou des films, c’est juste ma culture du coup, c’est ça qui m’inspire.

Quels livres t’ont marqué en particulier ?

Dorian Gray, c’est un des livres qui m’a le plus marqué dans ma vie. Je l’ai lu quand j’avais genre 13 ans, et je l’ai relu plein de fois. Après, j’ai pas mal lu Irvin Yalom, des trucs de philosophie, j’ai bien kiffé. J’ai beaucoup lu la littérature française, les classiques… Kundera aussi, c’est vraiment un truc de jeune : simple de lecture, on s’identifie à tous les sujets. Et puis Albert Cohen, grave aussi.

Quand tu étais tout débutant dans le rap, quels sont les rappeurs qui t’ont influencé, qui t’ont servi de « béquilles » en quelque sorte, pour écrire tes premiers textes ?

Le premier album de rap que vraiment je me suis pris, c’est Quelques gouttes suffisent… d’Ärsenik, parce qu’il traînait chez moi, dans la chambre de mon frère ou un truc comme ça… Je me le suis mangé grave. Une saison blanche et sèche, c’est vraiment un de mes morceaux préférés. Après, Nakk Mendosa, Chanson triste, ça c’est un classique de ouf. Salif, vachement : son album Tous ensemble chacun pour soi. Tout ça, ça se ressemble en fait, c’est un peu le même délire. Et puis Fenêtre sur rue d’Hugo TSR : j’aime bien aussi rapper, pas mettre de refrain, comme si c’était une histoire un peu longue et tout.

Le titre de ton morceau Tout s’en va (clip ici) m’a fait penser aux paroles de Jacques Brel dans Avec le temps, je ne sais pas si c’est fait exprès… Tu écoutes de la chanson française (enfin belge en l’occurrence) ?

Alors pour Brel non, c’est pas fait exprès. Le refrain Tout s’en va, c’est la première fois que j’essayais l’autotune en fait, et ils m’ont dit « fais un yaourt », j’ai fait « tout s’en va, tout s’en va », et c’est venu d’un coup. Mais ouais j’écoute beaucoup de chanson française aussi. Brel, grave. Après, ça fait un peu ridicule, mais Dalida, moi je trouve que c’est une dinguerie, pour de vrai ! Bon, c’est Serge Lama qui l’a écrite, mais Je suis malade, c’est la plus grande chanson française qui ait jamais été écrite je pense. Tu te manges une claque tellement c’est bien écrit, l’émotion et tout… En plus, la chanson française, c’est des textes surtout : c’est inspirant forcément, c’est magnifique.

Avec le clip de L’Or et l’Azur, on passe clairement au niveau supérieur, par rapport aux clips précédents. Est-ce que tu peux nous parler un peu de sa conception ? Pourquoi ces images-là pour ce son-là ?

Les autres clips que j’avais fait, c’était vraiment zéro budget : y avait une personne qui tenait la caméra, et moi je faisais le montage. Donc c’était vraiment à l’arrache… moi je sais pas faire de montage ! C’était chaud. Là, pour ce clip, le réalisateur c’est un ami à moi qui s’appelle Ernest Bouvier. Il est en école de cinéma, il est vraiment très très talentueux. Il m’a proposé une idée, on a taffé ensemble. Il m’a dit « quand j’écoute ton projet, je trouve que ça a rien à voir avec ce que tu as fait avant, ça y est, tu passes un peu une étape », du coup il voulait faire un truc de renaissance. L’idée c’était un peu ça. Après, y a pas vraiment de sens. Le truc des cagoules blanches, c’est esthétique, on trouvait ça joli, et puis ça casse le cliché du rap de tous les mecs avec des cagoules, là c’est moi je me fais un peu vicos par des mecs en cagoules ! (Rires) Et c’était un peu le truc où, justement, j’essaye de m’en sortir : dans le clip, carrément, j’essaye de m’en sortir sinon je meurs, et dans les paroles de L’Or et l’Azur, c’est s’en sortir dans la vie.

Plumes de poids lourds

N’oublions pas que c’est une prof de français qui mène cette interview : dans cette rubrique, je propose à Roman une sélection personnalisée de citations de poids lourds de la littérature et de la philosophie, pour le faire réagir.

Pour retrouver les citations directement :

  • Mallarmé – 0:36
  • Baudelaire – 2:24
  • Oscar Wilde – 4:41
  • Patrick Modiano – 9:47

Photos Roxane Peyronnenc

Merci à Juliette et Adrien pour la prise de son

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