Roxane Peyronnenc présente « L’œil féminin sur le milieu du rap »

Une soirée expo-concerts le 25 mai à la Bellevilloise

Que vous le sachiez ou non, vous avez sûrement déjà vu des photos de vos rappeurs préférés prises par Roxane Peyronnenc. À 20 ans à peine, elle écume les salles de concerts armée de son appareil la nuit, et shoote de nombreux artistes le jour. Sur Raplume, vous avez déjà pu voir ses photos de Tengo John, Lasco, Luni, et beaucoup d’autres à suivre.

Avec son collectif Bicrave, elle organise, samedi 25 mai à la Bellevilloise, un événement à son image : expo-photos, DJ set, concerts de rap avec une prog aux petits oignons, et surtout beaucoup de love.

En attendant cette soirée, nous avons discuté avec elle de son projet « L’œil féminin sur le milieu du rap », de l’organisation de son événement, des artistes qu’elle a envie de mettre en lumière, sans oublier son tuto exclusif : « comment convaincre un rappeur de se mettre dans une baignoire pour une photo ».

Tu as à peine 20 ans, et tu as déjà fait énormément de choses : d’innombrables photos de concerts, des shootings, et même une pochette (celle de Monochrome de Lpee) ; une exposition l’année dernière ; et là, cerise sur le gâteau, tu organises ton propre événement à la Bellevilloise. Tu as commencé la photo à quel âge, pour en être déjà là à 20 ans ? Et tu dors combien d’heures par nuit ?

(Rires) C’est une très bonne question ! La photo, j’en fais depuis toujours en fait. Ma maman prenait beaucoup de photos, de la famille, des trucs comme ça. Du coup, depuis petite, je lui piquais son appareil, je faisais des shootings avec mes copines, des trucs ridicules, avec des mises en scène dans des arbres… J’ai eu des appareils photo super jeune. Et puis j’avais un peu lâché la photo. C’est vraiment il y a 2 ans et demi que j’ai repris, dans le cadre de mon stage chez Bicrave, pour la web-radio PiiAF. On faisait plein de concerts en tant que stagiaires, on était un peu envoyés partout pour se faire des contacts. Je me suis dit : pourquoi pas faire des photos ? Donc j’ai commencé à prendre des photos pour Bicrave, et puis j’ai rencontré LTF, et c’est comme ça que ça a commencé. Mais sinon, j’en fais depuis petite : je savais tenir mon appareil, et faire les réglages à peu près. Et combien je dors d’heures par nuit, c’est une bonne question ! C’est très aléatoire…

Tu es encore étudiante : comment ça se passe, pour cumuler études et projets perso ?

En fait ça dépend. Dans mon école, on a beaucoup de périodes de stages. Le premier semestre, on est en cours de 8h à 18h, donc là c’est compliqué de faire des trucs : j’ai pas le temps pour les shootings la journée. Je peux quand même aller aux concerts le soir, mais faut enchaîner.

La deuxième partie de l’année, on est en stage : pendant 3 mois, je suis libre. Généralement, je me mets dans des boîtes dans lesquelles je travaille déjà. Donc Bicrave, j’avais grave du temps pour moi pour développer mon truc personnel. Là cette année j’étais chez The Northside Issue, c’est le média de ma copine Ashley : j’ai beaucoup de temps pour moi aussi. Vu que c’est une école de production et médiation culturelle, ils savent très bien que les étudiants ont beaucoup de choses à faire en dehors, donc ils laissent vachement d’espace pour ça, c’est cool.

On entend souvent le cliché que les rappeurs sont misogynes. Mais même, plus objectivement, le rap est encore un milieu très masculin. Comment tu vis le fait d’être une meuf dans ce milieu ? Est-ce que ça a déjà représenté un obstacle ?

J’ai pas vraiment eu de situation où je me suis dit « putain !! », c’est plus moi qui avais de l’appréhension personnellement. Je me disais « si j’envoie un message à un rappeur, il va me prendre pour une groupie ». C’est surtout ce statut-là qui était compliqué. Ou même, genre quand je finis les concerts avec les gars, quand je sors, je me dis « mais les gens vont me prendre pour une groupie »…

Oui je vois très bien ce que tu veux dire. C’est un truc qu’on a tellement intériorisé en fait…

C’est ça ! Moi j’avoue qu’avant de travailler là-dedans, j’avais le cliché : une meuf qui était avec des rappeurs, c’était forcément une groupie. Alors qu’en vrai, dans ce milieu, y a beaucoup de rappeurs mecs, mais dans les métiers de l’ombre, les attachés de presse etc, y a beaucoup de femmes en fait !

Tu as appelé ton projet « L’œil féminin sur le milieu du rap ». Tu penses que tu ne ferais pas les mêmes photos si tu étais un mec ? Ça change ton regard photographique ?

C’est dur comme question ! C’est surtout que pour moi (peut-être pas pour les autres), j’ai une vision différente. L’œil féminin, je l’associe à moi : l’œil féminin, c’est Roxane, c’est pas les meufs en général. Je pense que j’ai une vision plus douce, différente. Par exemple, avec Derka [rappeur du collectif LTF, ndlr], un jour, on vient faire un shooting à la maison, je lui dis « attends je vais te mettre dans la baignoire ». Il était pas forcément chaud au départ, je lui ai dit « Fais-moi confiance ». Je l’ai mis dans une baignoire avec des lumières et tout. Mais je me dis, s’il était arrivé chez un mec qui lui aurait dit « attends Derka je vais te mettre dans la baignoire », il aurait pas été serein. Il y a une vision différente. Moi je ressens que les lumières vont pas être les mêmes, que je vais peut-être oser des choses différentes. En fait, l’œil féminin sur le milieu du rap, c’est ma vision à moi, qui suis une meuf.

Oui, justement, tu aimes bien faire des photos qui font sortir les rappeurs des clichés, les mettre dans des situations un peu décalées, ou dans une esthétique inhabituelle. Est-ce qu’ils acceptent tout sur un shooting ? Il y a encore des clichés qui pèsent, sur une certaine image de la virilité par exemple ?

En fait, ça va dépendre lesquels. Moi ce que je préfère, c’est travailler avec les gens de manière répétée. Quand tu travailles plusieurs fois avec une personne, tu la connais, t’apprends à faire confiance. Les mecs de LTF, comme je l’expliquais avec Derka, même s’ils sont réticents au départ, si j’explique bien le projet artistique, ils vont me suivre. Forcément, quand tu connais pas bien la personne, je peux comprendre certaines réticences. Et même, y a des mecs que je peux connaître très bien, et qui vont être attachés à l’image, ou qui vont avoir une certaine ligne directrice à suivre, et qui vont pas forcément accepter tout ce que je propose : je peux comprendre. J’essaye quand même de les faire sortir de leur zone de confort.

Est-ce qu’il y a des photos dont tu es particulièrement fière, et/ou des shootings qui t’ont particulièrement marquée ?

Le premier gros shooting de concert qui m’a marquée, c’est les $uicideboy$. Je me serais jamais imaginée me retrouver sur scène avec eux. En plus, l’histoire elle est improbable : j’avais un accès photo, mais j’avais pas d’accès loges. Je me suis retrouvée à négocier avec le mec de la sécu, parce qu’il me voit toutes les semaines. Je croise leur photographe, j’avais déjà parlé avec lui sur les réseaux, il me dit « come on ! », je me retrouve derrière la scène, hyper proche des artistes, le manager me pose des questions, je commence à bégayer en anglais, il me dit « vas-y va sur scène », limite il me pousse. Ça faisait 1 mois que j’avais repris la photo, c’était même pas mon appareil photo dans les mains ! Et puis c’est une ampleur différente : je dénigre pas les artistes français, mais là c’est international. C’est le premier vrai truc qui m’a marquée.

Et après, vraiment, je pense que les shootings qui m’ont le plus marquée, c’est ceux qui ont touché des artistes que j’écoute depuis des années, qui m’ont fait aimer le rap, comme les Flatbush Zombies par exemple. Forcément, ça marque, tu te dis « wow le mec a reposté ma photo ». Et chaque fois que je suis avec LTF, j’en parle tout le temps, mais ça me fait plaisir à fond, parce qu’il y a un vrai lien et tout.

Comment est venue l’idée d’organiser cet événement ?

J’ai exposé une première fois en juillet 2017 : c’est un collectif qui m’avait invitée, j’avais exposé quelques photos. Ensuite j’avais fait mon expo moi-même en juin dernier. J’avais une envie de re-exposer des photos. J’ai l’impression que les derniers mois, mon travail il a été beaucoup plus partagé, du coup y a beaucoup de gens qui avaient loupé l’expo en juin, qui m’ont demandé quand est-ce que j’en refaisais une. Et en plus, dans le cadre de mon école, pour valider notre diplôme, on doit organiser un événement : musique, cinéma, exposition… J’ai dit ok, je vais faire expo et concerts. Normalement j’aurais dû organiser un concert, parce que je suis en « musique et spectacle vivant », mais je voulais aussi faire une expo de ce que je fais. Donc c’est né comme ça.

J’ai l’impression qu’il y a un côté très famille dans ce que tu fais, et que ça se ressent dans ta programmation : ce sont des personnes avec qui tu t’entends bien sur le plan humain, pas uniquement musical et professionnel. C’est important pour toi ?

C’est hyper important. Mon projet, c’est un truc qui me tient à cœur. Quand la question de la programmation s’est posée, ça allait avec mon projet : c’est ma vision du rap. Et dans ma vision du rap, y a des super belles rencontres. J’ai créé des liens avec des gens qui sont maintenant des amis, c’est hyper cool de bosser ensemble et tout. À un moment, j’ai fait un sondage sur les réseaux en mode « vous aimeriez voir qui ? » : on m’a proposé un tas de rappeurs que j’adore hein, mais pour moi, si je les avais pas déjà pris en photo, si je les connaissais pas un minimum, j’avais pas forcément envie. Pour moi c’était hyper important que ma programmation, ce soit des gens que j’apprécie, qu’il y ait un vrai lien, que ce soit raccord avec mon projet. Là, plus parfait, tu meurs !

La soirée va s’ouvrir et se fermer par un DJ set d’Urumi Kanzaky. Sans rentrer dans des histoires de quotas et de parité, c’était important pour toi d’avoir une meuf dans la prog, pas que des mecs ?

Bien sûr. En fait, de base, je voulais aussi faire jouer Kendra [la rappeuse Kitsune Kendra, ndlr], sauf qu’elle a plein de projets en dehors et elle était pas dispo à cette date. Ce sera une prochaine fois. Donc y aura pas de rappeuse dans ma prog, c’est un souci de timing. Mais Ashley (Urumi) c’était évident ouais. Elle écoute que du rap. Quand elle mixe en boîte, elle doit varier, mais si elle pouvait, elle passerait que du rap. Du coup, c’est une meuf qui va ouvrir, en passant ses sons préférés.

Tu es toi-même très jeune, et pourtant tu œuvres déjà à mettre de jeunes talents en lumière, à l’image de Nessir dans ta prog. C’est quelque chose que tu voudrais continuer à développer ?

Ouais grave. Au-delà des jeunes talents, c’est surtout d’apporter de la visibilité, comme moi on a pu me donner de la force. Nessir, on s’est rencontrés au lycée. En fait, mes amis d’enfance, y en a qui sont beatmakers, y en a qui sont rappeurs, y en a qui font des vidéos… Tout ce que je fais, c’est parce que je suis passionnée. Mais je me dis aussi que ça va leur servir, tous les contacts que je suis en train de créer. Nessir, ça me fait plaisir de lui offrir la possibilité de faire une scène. Dans la salle, y aura un peu de monde, je vais inviter des médias, si les gens peuvent apprécier et aller suivre ce qu’il fait, c’est le mieux. En plus là il a aucun son de sorti, il prépare un truc totalement exclusif. Il est hyper fort ! Je pense à tous ces gens qui doivent se forcer à dire à leurs potes nuls « ouais c’est génial », mais là même pas !

Est-ce que tu as déjà d’autres projets pour la suite ?

Déjà là, c’est ma dernière année à l’école, je vais avoir cette pression d’avoir mon diplôme. Et j’ai toujours le rêve de partir en Italie, à Milan, de shooter avec les rappeurs de là-bas. En plus, la semaine dernière, j’ai shooté Capo Plaza, un des mecs de ma liste avec qui je veux absolument bosser. Ça m’a mis un coup de pied au cul, va falloir le faire. Je vais faire tout ce que j’ai à faire en France, et je vais partir 3 mois en Italie.

Merci à Roxane, et rendez-vous le 25 mai à la Bellevilloise !

La billetterie est ici : https://web.digitick.com/l-il-feminin-sur-le-milieu-du-rap-x-bicrave-concert-la-bellevilloise-paris-25-mai-2019-css5-labellevilloise-pg101-ri6184919.html

Et vous pouvez suivre son travail sur tumblr et sur instagram : @roxannepeyronnenc

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